‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 111 sur 142 · CXXV! JUGEMENTS LITTERAIRES · texte numérisé non relu

CXXV! JUGEMENTS LITTERAIRES

âme élevée et sympathique pour donner accès à l'intolérance, cette inquiétude tyrannique des esprits mal convaincus et incapables de persuader. M. Joubert, que Diderot et ses amis avaient agité et caressé sans pouvoir l'entraîner, avait été préservé de l'incrédulité par les habitudes morales puisées au foyer domestique, et la foi de son enfance, légèrement obscurcie par les vapeurs du milieu philosophique dans lequel il avait vécu, ne tarda pas à briller de nouveau dans le sanctuaire de son âme, un instant voilé, mais jamais profané. Le tempérament pacifique et l'esprit délicat de noire philosophe le disposaient mal aux agitations et aux témérités grammaticales inséparables d'un gouvernement qui admet la liberté et l'improvisation. Le despotisme éclairé et humain paraît être le dernier mot de la politique de M. Joubert. Il est contre les chartes écrites, pour les constitutions filles du temps et des mœurs ; il se contente de demander aux maîtres des hommes une humeur paternelle et des entrailles de roi : placé entre M. de Fontanes et M. de Bonald, s'il n'emprunte rien au rude auteur de la législation primitive, il cède un peu trop à la douce influence de l'orateur du sénau Que ne suivait-il les inspirations plus libérales et tout aussi monarchiques de M. de Chateaubriand !

Entre tant de maximes et de pensées diverses, notre goût personnel nous porte à nous arrêter de préférence à celles qui traitent de l'art d'écrire. Sur ce point, M. Joubert est passé maître; et ce que M. de Raynal a réuni sous cette rubrique forme un morceau comparable au chapitre de Labruyère sur les ouvrages d'esprit. Personne n'a plus réfléchi sur le style, ni découvert avec plus de sagacité les secrets de cet art, qui burine la pensée. Recueillons d'abord quelques observations qui peuvent servir de conseils : « Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise. » — « La prodigalité des paroles et des pensées décèle un esprit fou. Ce n'est pas l'abondance, mais l'excellence qui est la richesse. » Voici qui va à plus d'une adresse dans ce temps de production sans intermittence : « Les jeunes

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écrivains donnent à leur esprit beaucoup d'exercice et peu d'aliments. » Les esprits fougueux et effrénés devraient encore méditer cette maxime : « Le talent a-t-il donc besoia de passions? Oui, de beaucoup de passions réprimées. » M. Joubert excelle dans la définition des qualités du style; je n'en prendrai qu'un exemple : « Le style boursouflé fal. poche partout; les pensées y sont peu attachées aux sujets, et les paroles aux pensées. 11 y a entre tout cela de l'air, du vide, ou trop d'espace. Le style enflé est autre chose. Il a plus de consistance que l'autre ; il est plus plein ; mais sa plénitude est difforme, ou du moins excessive. » M. Joubert a résumé toute sa pensée sur l'art d'écrire dans cette ligne sentencieuse : « Concision ornée, beauté unique du style ! » Il a dit aussi, non sans un secret retour sur lui-même : « Il n'y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses délicates. La délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent » Si cela est vrai, il y a de quoi trembler.

Nous ne faisons que glaner, et même assez maladroitement, là où il serait facile d'amasser une ample moisson ; car les pensées littéraires de M. Joubert sont en général d'un ci'itique consommé. Ses jugements décèlent la même sagacité, la même délicatesse de goût; nous le suivrions volontiers sur ce terrain, sauf à rompre une lance avec lui en faveur de Fénelon, que par caprice, ou plutôt par système, il maltraite comme écrivain, et dont il déprécie le caractère. Sur ce dernier point, il s'inspire de Saint-Simon pour atténuer le panégyrique de M. de Bausset ; mais il le fait avec tant de grâce et de coquetterie ingénieuse, que je ne résiste pas à la tentation de citer le passage :

« L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal, et une douce contenance toujours grave et polie, ont l'air de la simplicité, mais n'en sont pas. Les plis, les replis et l'adresse qu'il mit dans ses discussions, oénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité d'explica-

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