CXXVIII JUGEMENTS LITTERAIRES
tions; cette rapidité, soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement; ces ruses innocentes, cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la simplicité du serpent, tel qu'il était dans le premier âge du monde, lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de l'innocence : simplicité insinuante, non insidieuse cependant; sans perfidie, mais non sans tortuosité. »
Quelque bien qu'on puisse dire des pensées et des maximes de M. Joubert, j'avouerai que ce qui me charme le plus dans les deux volumes que nous donne M. de Raynal, et que la partie où l'éloge me paraît pouvoir être donné sans restriction, c'est la correspondance. Les lettres de M. Joubert vont de pair avec les meilleures; il a des mots que madame de Sévigné et Voltaire lui auraient enviés, comme lorsqu'il dit en parlant de Kant : « Figurez-vous un latin allemand dur comme des cailloux ; un homme qui accouche de ses idées sur son papier, et qui n'y met jamais rien de net, de tout prêt et de tout lavé; des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête, et où la plupart du temps on ne trouve rien. » On cite à satiété , et on admire par habitude la fameuse suspension de madame de Sévigné, annonçant à M. de Coulanges le mariage de Lauzun avec Mademoiselle : M. Joubert est autrement ingénieux et piquant, en introduisant auprès de M. de Chateaubriand un galant homme de ses amis. La citation est un peu longue, mais je m'assure qu'on la trouvera trop courte :
« M. Maillet-Lacoste, vrai métromane en prose, et l'homme du monde le plus capable de bien écrire, si, ne voulant' pas écrire trop bien, il pouvait quelquefois s'occuper d'autre chose que de ce qu'il écrit; M. Maillet-Lacoste, qui sera jeune jusqu'à cent ans, et qui est le meilleur, le plus sensé, le plus honnête, le plus incorruptible et le plus naïf de tous les jeunes gens de tout âge ; mais qui donne à sa candeur même un air de théâtre, parce que sa chevelure hérissée, ses attitudes et le son même de sa voix, se ressentent des habitude»
M. GERUZEZ. CXXIX
qu'il a prises sur le trépied où il est sans cesse monté, quand il est seul, et d'où il ne descend guère, quand il ne l'est pas; M. Maillet, à qui il ne manque que de la paresse, du relâche, de la détente de tête, pour travailler admirablement, et qui a travaillé avec autant d'éloquence que de courage, il y a vingt ans, contre la tyrannie de l'époque, comme l'attestent des opuscules dont je vous ai remis, il y a dix ans, un exemplaire qui vous aurait fait connaître son mérite, si vous l'aviez lu, mais que vous n'avez pas lu, parce que, occupé comme vous l'êtes, vous ne lisez rien, et je crois que vous faites bien, par une prérogative qui n'appartient qu'à vous; M. Maillet, qui a perdu une assez grande fortune à Saint- Domingue, sans y prendre garde et sans pouvoir s'en souvenir, parce qu'il était occupé d'une fable de Phèdre, et que depuis il est perpétuellement aux prises avec une période de Cicéron ou avec une des siennes; M. Maillet, qui, mis en déportation par le Directoire, entra dans une école de Bretagne, dont il fit la fortune pour des souliers et un hab&, sans s'apercevoir ni de l'injustice des hommes, ni de son changement de situation, parce qu'il est toujours en repos, quoique toujours agité sur le sommet de ses idées; M. Maillet, qui, avec les plus hautes, mais les plus innocentes prétentions, met à ses fonctions obscures de professeur autant d'importance que s'il n'était qu'un sot; qui en remplit tous les devoirs avec la conscience et le dévouement d'un Rollin; qui excelle à tout enseigner, et enseigne tout ce qu'on veut, depuis le rudiment jusqu'à l'arithmétique, en passant par tous les degrés intermédiaires, humanités, rhétorique et philosophique; M. Maillet, dont le destin est d'être apprécié et oublié ; que l'Université, tout en rendant justice à son mérite académique, laisse en province, quand tant d'autres sont à Paris; que M. de Fontanes lui-même a néglige, quoiqu'il fût très-déterminé à le servir; que M. Dussault a quelquefois admiré; qui compte un grand nombre de partisans, mais dont tout le monde parle en souriant, excepté moi; M. Maillet, qui a une ambition que tous les lauriers du Par-