CXXXII JUGEMENTS LITTERAIRES
supérieur à l'autre pour l'étendue et la profondeur de l'esprit.
Au plus fort des proscriptions révolutionnaires, le hasard avais mis Joubert en relation avec une femme dont le nom a dû depuis une sorte de célébrité à l'amitié de Chateaubriand; je veux parler de madame de Beaumont, fille de l'infortuné Montmorin, ministre de Louis XVI. Il s'était attaché d'une tendre et respectueuse affection à cette femme aussi distinguée par l'esprit que par le cœur. Quand quelque apparence de société commença de succéder aux convulsions de l'anarchie, le salon de madame de Beaumont devint à Paris le reudez-vous de beaucoup d'hommes politiques et d'hommes de lettres. Joubert en était un des habitués : là, se rencontraient Chénier, Chônedollé, madame de Staël, M. Mole, M. Pasquier, M. Guéneau de Mussy. Plus tard, Chateaubriand y fut amené par Fontanes.
C'est par l'intermédiaire de ce dernier que Joubert connut l'auteur du Génie du Christianisme. Chateaubriand arrivait d'Angleterre, pauvre, inconnu encore, n'ayant publié que son Essai sur les Révolutions qui n'avait pas même traversé le détroit. Joubert comprit de suite et goûta ce jeune sauvage, comme il l'appelait; il s'éprit pour lui d'une amitié presque aussi vive que Fontanes ; il sentait qu'il y avait là un souffle, un esprit nouveau: « Il faut, disait-il, le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la croix, les missions, les couchers de soleil en plein Océan et les savanes de l'Aaiérique; et vous verrez quel poète nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Épiménide avec ses rites sacrés et ses vers purifia jadis Athènes de la peste ». »
Madame de Beaumont, on le sait, fut prématurément enlevée à ses amis. Ce fut pour tous, particulièrement pour
1. La Tribune moderne, M. de Chateaubriand, par M. Villemain, p. 87.