‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 131 sur 142 · XLV · texte numérisé non relu

XLV

Villeneuve- sur- Yonne , mardi 20 mars 1804.

A M. de Chênedollé,

Comme vous pourriez croire que nous avons eu de vos nouvelles par la lettre que vous avez adressée ici à Chateaubriand, je vous avertis qu'il n'en est rien.

Chateaubriand est encore à Paris, et nous lui avons renvoyé votre missive à son hôtel de France , rue de Beaune. Nous n'avons point de ses nouvelles, et mon frère même, qui court après lui sans pouvoir le joindre depuis six jours, n'a pu rien savoir et rien nous apprendre de ses affaires. Il devait partir : il n'est point parti , et nous ne savons plus s'il partira , et quand et corament il pourra partir. Il nous paraît qu'à cet égard lui-même en sait aussi peu que nous.

Son dessein le plus arrêté est de vous appeler auprès de lui partout où il ira; mais s'il n'a que la Suisse, je ne vois pas à quoi cela vous conduira , en mettant de côté le plaisir de vivre quelque temps ensemble, qui, je l'avoue, me paraît pour l'un et pour l'autre d'un tel prix que vous ne pouvez l'un et l'autre l'acheter trop cher.

Si cependant quelque raison de prudence vous obligeait à consulter vos intérêts plus que vos sentiments , et à avoir d'autres vues que les satisfactions de votre cœur et de votre esprit, faites-moi part de vos projets , si vous jugez qu'il me soit possible de vous y servir. Fontanes, qui est une puissance, a une volonté d'obliger qui n'est pas suffisante pour le remuer, mais qui , avec

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un peu d'aide, agit pourtant, car, dans son inertie, elle est existante et constante.

Je ne vous demande votre confiance qu'autant que j'en aurai besoin pour vous seconder. En pareil cas, accordez-la-moi tout entière, et soyez sûr que du moins vous ne sauriez la mieux placer.

J'écris à ce pauvre garçon * par ce même courrier, et je lui témoigne ma surprise de recevoir de vous une lettre pour lui, et le regret que j'ai que vous n'ayez pas pu vous voir. Il faut qu'il n'ait pas été sûr de passer vingt-quatre heures à Paris paisiblement pour ne vous avoir pas appelé. Nous avons su qu'en effet il y avait trouvé, en arrivant, bien des sujets de surprise, et eu des contradictions qui devaient lui donner une grande envie de repartir.

Avez-vous quelquefois des nouvelles de madame Lucile? Il y a un temps infini qu'elle ne nous a écrit. Nous avons su qu'elle avait été fort malade, et au point que son frère en a été inquiet. Dites-nous à ce sujet ce que vous savez.

Vous nous négligez, et vous êtes plus paresseux que moi dans le commerce épistolaire. C'est pour mon amour-propre un triomphe dont je gémis et dont nous pâtissons.

Portez-vous bien du moins, et soyez le plus heureux que vous pourrez.

P. S. Nous partirons pour Paris de demain en quinze sans faute.

I Toujours Chateaubriand. (Note de M. Sainte-Beuve.)

Villeneuve-sur-Yonne, 30 mars 1804.

A M. Mole,

Tout ce que vous m'avez dit de neuf sur l'erreur est bien dit, et non-seulement très-bien dit, mais très-vrai, mais historique.

J'ai cependant quelques objections à vous faire.

Dire aux hommes que toute erreur est funeste, n'est-ce pas les porter, par leur propre intérêt et par leurs intérêts les plus grands, à tout examiner, et, par conséquent, à tout rendre problématique, au moins quelques moments? situation la plus funeste où puisse être placé le genre humain. Il n'est pas exact, d'ailleurs, que toute erreur soit funeste. Que dis-je? il en est un grand nombre qui n'éloignent pas de la vérité , car elles en occupent. Telles sont presque partout les fables qui s'attachent aux religions. En parlant de Dieu, elles en entretiennent la croyance et en inculquent les lois ;

Le conte fait passer la morale avec lui.

Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des vertus, moins des égarements de l'esprit que de beaux sentiments du cœur Telles sont celles qui ne s'adoptent que par respect, par pitié, par soumission pour les parents, pour les anciens.

Il faut distinguer soigneusement les erreurs nouvelles des anciennes , les erreurs dogmatiques des erreurs de docilité, les systèmes inouïs et m oppo-

sition à toutes les idées antérieures des systèmes partiels et qui portent plus sur les formes que sur le fond.

Il est de l'ordre que toutes les idées nécessaires à l'ordre et à la portion de bonheur que ce monde peut nous donner soient des idées de tous les temps , et se soient trouvées partout où des peuples se sont trouvés. Par cela même , tout ce qui tend à détruire les idées précédentes est funeste , et produit sur les individus et les nations les effets déplorables dont vous avez fait le tableau.

Toute erreur qui est ancienne a perdu son venin, ou peut-être, pour parler plus exactement, toute erreur qui a subi l'épreuve du temps et y a résisté est une erreur qui est innocente par nature et peut s'amalgamer avec tout ce qui est bien. C'est ce qui l'a rendue vivace.

Dieu nous trompe perpétuellement, et veut que nous soyons trompés; je veux dire qu'il nous donne perpétuellement des opinions à la place du savoir dont nous ne sommes pas capables. Quand je prétends qu'il nous trompe, j'entends par des illusions et non par des fraudes. Il nous trompe pour nous guider, pour nous sauver, non pour nous perdre. C'est l'éternel poëte, si je puis user de ce mot, comme l'éternel géomètre.

Nous appliquons mal, au surplus, et nous entendons mal tous les jours le nom, le grand nom de vérité. Je me suis dit une fois : La vérité est des natures, et non pas des individus; des essences, et non pas des existences; de ce qui est une loi, et non de ce qui est un fait; de ce qui est éternel, et non de ce qui est passager. Souvenez-vous , par exemple , de cette fable de Saint-Lamibert : Un courtisan puni maudissait son roi.

— Que dit-il? demanda celui-ci. — Que Dieu pardonne aux princes miséricordieux , répondit un sage. — On vous trompe , dit un méchant ; le malheureux vous maudit. — Tais-toi, reprit le roi; — et se tournant du côté du sage : 0 mon ami, tu dis toujours la vérité.

En effet, « Dieu pardonne aux miséricordieux » est une vérité, une chose d'ordre, de nature, d'essence, une chose éternelle. Le sage, par une espèce d'apologue ou de supposition de fait , disait véritablement une vérité ; l'autre tendait à la faire oublier, en disant un fait existant.

Ce que j'en veux conclure, c'est que si beaucoup de choses vraies, ou beaucoup d'existences, ne sont pas dignes du nom de vérités, beaucoup de choses fausses ou non existantes ne méritent pas non plus le nom d'erreurs et la mauvaise note qui semble devoir être attachée à ce mot.

Et pour m'expliquer par une autre subtilité, car il faut s'aider de tout dans les recherches déliées, j'ajoute que, dans les calculs dont il n'importe aux hommes de connaître que les résultats, ce n'est, en dernière analyse et pour l'effet nécessaire, dans aucun des chiffres partiels que se trouve la vérité ou l'erreur, mais dans la somme toute et dans le dernier énoncé. Ainsi, dans les faits d'un certain ordre, les faits religieux, par exemple, peu importe qu'il y en ait d'erronés, si celui auquel on veut parvenir, et l'on parvient par eux, est un fait réel, comme l'existence de Dieu.

Enfin, ce n'est peut-être pas l'erreur qui trompe du vrai au faux, mais celle qui trompe du bien au mal, qui est funeste. La première, je l'observe en passant, n'a pu jamais être durable. Il y a plus, elle ne produit même pas toujours tout le mal qui, par une inévitable

conséquence, semble devoir en découler ; car il arrive souvent qu'on a le sentiment d'une vérité dont on n'a pas l'opinion, et qu'en pareil cas on assortit sa conduite avec ce qu'on sent plutôt qu'avec ce qu'on pense. Cela paraît aussi subtil que ce que j'ai dit plus haut; mais je l'avance plus hardiment, et vous allez savoir pourquoi.

Cette pensée est bien de moi, et je la tiens de mon expérience; mais elle n'est pas de moi seul. Je crois aussi que les expressions sont miennes; mais elles ne sont pas de moi seul non plus. Je me souviens qu'un autre a dit à peu près la même chose. Or, savez-vous quel est cet autre? Cet un homme dont le grand sens égalait pour le moins l'esprit, c'est Bossuet, clans ses disputes sur le quiétisme, et à propos de Fénelon, dont il voulait expliquer les vertus, qui lui semblaient en contradiction avec les monstruosités de sa doctrine. Vous trouverez sans doute que je cite là une grande autorité, et je la trouve encore plus grande que vous; car, à mon gré, Bossuet, c'est Pascal, mais Pascal orateur, Pascal évêque, Pascal docteur, Pascal homme et homme d'Etat, homme de cour, homme du monde, homme d'Eglise, Pascal savant dans toutes sortes de sciences, et ayant toutes les vertus aussi bien que tous les talents. Je m'arrête : je crains de vous scandaliser.

Je coupe court, fort peu content de tout ceci, mais soulagé du moins d'avoir fait ce premier acte d'explication, et jeté ce morceau de levain dans votre pâte. Sachez-moi gré de ce que je vous fais part, avec tant d'abandon et si peu d'amour-propre, de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant tantôt avec leur lie, tantôt avec leur excès et leur extravagance. Je suis entré un moment dans ces

idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup d'œil que je vous fais jeter là se représentera plus d'une fois à votre esprit, et que, peut-être, dans un moment heureux , vous y démêlerez ce que j'aperçois depuis longtemps, mais ce que je n'ai pu parfaitement saisir.

Bientôt, en nous revoyant, nous traiterons à loisir ces grands sujets. Je répondrai alors à vos lettres, dont je ne vous ai pas dit un seul mot. J'aurais dû cependant déjà faire des remercîments à votre jeune amitié. Il est probable que je n'en profiterai jamais ; mais elle ne peut être pour moi que très-précieuse.

La première fois que je vous ai vu, je perdais ma mère, la meilleure, la plus tendre, la plus parfaite des mères! Ma tendresse pour elle fut toujours, au milieu de mes innombrables passions, mon affection la plus vive et la plus entière.

La première année où nous avons eu quelque liaison, j'ai perdu la plus nécessaire de toutes mes correspondances. Je ne pensais rien qui , à quelque égard, ne fût dirigé de ce côté , et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir et sentir ce grand vide. Madame de Beaumont avait éminemment une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à l'esprit aucune forme particulière, met une âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentiments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité , ni un autre plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds. Mais vous ne l'avez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être

parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence. Vous rencontrerez, dans le monde beaucoup de femmes d'esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en jouir, et non pour l'étaler. Ses amis disaient qu'elle avait une mauvaise tête; cela peut être, mais aussi elle en avait une excellente , et que nous ne trouverons pas à remplacer vous et moi. Elle était, pour les choses intellectuelles, ce que madame de Vintimille est pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées. N'en ayant point de propres et de très-fixes , elle entrait dans toutes celles qu'on pouvait lui présenter. Elle en jugeait bien, et l'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits. Je suis trop avancé dans la vie, trop mûri par la maladie, pour pouvoir espérer ni prétendre aucun dédommagement. Toutefois, je dois vous dire que, sans de tels empêchements, la Providence, en vous plaçant pour ainsi dire devant mes pas quand j'éprouvais de telles pertes, m'aurait paru vouloir les adoucir et m'en consoler autant que possible. Je lui rends grâce ; mais laissez-moi me borner à profiter de ce bienfait, quand l'occasion s'en présentera, sans aspirer à vous lier par aucune espèce de chaînes.

Adieu, adieu, je n'en puis plus.

Paris, ce 10 mai 1804»

A M* de Chênedollé»

Votre dernière lettre a attendu quelque temps mon arrivée, et j'ai attendu le retour de Chateaubriand pour répondre à la seconde.

Use porte bien, il vous a écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé. Madame de Chateaubriand , lui , les bons Saint- Germain que vous connaissez ', un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers , logent ensemble rue deMiroménil,dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés de pourvoir au reste.

Il a passé dix jours à la campagne avec la moitié de sa peuplade. Je l'ai vu hier au soir; il est content. Vous saurez à votre arrivée tout ce qui pourrait intéresser d'ailleurs votre curiosité.

Mettez-moi au nombre de ceux qui vous reverront avec le plus de plaisir, et qui se trouveraient le plus heureux s'ils pouvaient vous servir.

Une grande partie de notre maison est malade depuis quinze jours ; mais les malades et les sains me chargent avec le même zèle de vous faire leurs compliments.

Mon frère Élie se donne de grands coups de poing de ne vous avoir pas «emercié de je ne sais quelles pou-

1 . C'étaient des gens de madame de Beaumont que M. de Cuateau- Lriand avait pris chez lui. (Note de M. Sainte-Beuve.)

lardes et quelles carpes dont les plus dégoûtés de la famille parlent encore avec un souvenir glouton. Il n'y a pas beaucoup de noblesse à tout cela ; mais il y a de la cordialité et de la reconnaissance.

Portez vous bien, et arrangez-vous de manière à venir le plus tôt possible J'ai rencontré Michaud qui m*a paru gras. Je lui ai rendu sa salutation avec plus de bonne grâce que je n'aurais fait sans cet incident. Comme il est changé, ma rancune a été surprise, et il ne lui a pas été possible de rester la même.

Vous êtes sûr, à compter d'aujourd'hui , que vos lettres m'arriveront exactement, et que je vous répondrai sur-le-champ. Au revoir, et en attendant, adieu.

Paris, 2 juillet 1804.

A M. Mole.

J'apprends que vous restez à Champlâtreux pour y faire tondre vos prés. Je vous approuve ; mais cela me dérange.

J'avais promis d'aller passer, aux portes de Paris, la fin de cette semaine et le commencement de l'autre ; mais, comme en toutes choses il faut faire céder les petites considérations aux grandes, je vais envoyer mon aédit : il faut bien que je vous attende.

Chateaubriand et moi voulons absolument qu'on nous instruise

Du foin que peut manger une poule en un jour;

nous nous adresserons à vous.

J'ai brûlé votre confidence, comme vous l'avez exigé. Il me semble que vous voulez même que je l'oublie. Jo ne vous en parlerai donc pas, à moins que vous ne m'en parliez. Je me permettrai seulement de vous faire, à ce sujet, quelques observations.

1° Il faut donner au mal et aux méchants le moins d'empire qu'il est possible sur ses contentements.

2° Il est peu juste de punir ceux qui ne ressemblent pas exactement au portrait que nous nous en étions fait, à moins qu'ils n'aient pris un masque, dans le dessein bien prémédité de nous tromper.

3° La vie est un ouvrage à faire, où il faut, le moins qu'on peut, raturer les affections tendres.

4° Il faut mettre , dans ses actions et ses jugements, beaucoup de force et de droiture, et, dans ses sentiments, beaucoup d'indulgence et de bonté, pour que l'ouvrage de la vie soit beau.

5° Tâchons de donner au bien les plus beaux noms, et au mal les noms les plus doux, toutes les fois que nous voulons apprécier les traitements que nous ont faits les hommes, car on s'apaise ainsi soi-même. Souvenons-nous de Fénelon, lorsqu'il dit, en parlant des bâtards de Lacédémone : « Nés de femmes qui avaient « oublié leurs maris absents pendant la guerre de « Troie. »

Je cherche à vous consoler, comme vous pouvez l'être, avec un caractère tel que le vôtre, en vous élevant à votre hauteur naturelle ; cela soulage. Tout le reste met l'âme dans une fausse position qui la tourmente.

Il y a cependant ici une vérité de fait à reconnaître : c'est que l'humeur exhalée purge les passions.

Vous voulez tout concentrer et ne pas vous plaindre;

vous avez tort. Ce rôle, qui paraît plus beau, est beaucoup moins sage. La plainte est un soulagement naturel, dont il ne faut faire le sacrifice qu'à la grandeur d'âme proprement dite, et à la prudence véritable.

Il n'y a point de cas où l'on ne puisse et où l'on ne doive parler, lorsqu'on a à sa portée, dans le monde, des oreilles discrètes et un silence intelligent. Il faut alors jeter son feu , comme la surabondance d'un élément qui a besoin d'être évacué. On est tout étonné, après cela, de la plénitude de raison ou de santé morale qu'on sent renaître en soi.

Il est vrai que, pour se permettre ce remède, il faut avoir un confident auquel on soit assuré de ne pas donner son mal. Quand le confident manque, il faut garder le mal et le digérer par sa propre force, qui est alors employée et consumée par un abus devenu de nécessité.

Tâchez de faire un meilleur emploi de la vôtre. Cherchez l'écouteur qu'il vous faut, et jetez vos hauts cris. Je ne vous demande point la préférence.

Adieu; je m'intéresse encore plus à votre bonheur qu'à vos succès, et plus à votre vie qu'à vos livres. C'est beaucoup dire. Je vous aurais écrit un mot, si j'avais su que vous ne reviendriez pas plus tôt. Je le fais aujourd'hui, afin que vous ne sachiez pas trop tard que les moindres souffrances de votre cœur affligeront toujours le mien.

Portez- vous bien , et fauchez vite.

Villeneuve-sur- Yonne, 18 novembre 1804.

A M. Mole, à Paris,

Venez aussitôt que vous le pourrez , et soyez sûr que votre présence sera pour moi un plaisir utile et qui est vivement souhaité.

Je ne vous dirai qu'un mot de l'état où je suis depuis deux mois. Il a résisté jusqu'ici à tous les régimes, au mien, qui n'a pu le changer, au vôtre qui l'a aggravé. J'ai pris le parti désespéré de livrer le mal à son propre cours , en écartant seulement ce qui pourrait le contrarier en son chemin. Je m'abandonne au temps tout seul, au temps tout pur. Décidément, pendant quelques jours, je vais vivre d'air et d'un peu de liquide; car, après tant d'essais, je vois qu'il faut renoncer à me nourrir, si je veux guérir, et surtout si je veux avoir des sentiments et des pensées. Il y a au moins cinquante jours que je n'avale rien d'un peu solide qui ne me rende stupide complètement.

Le travail de mon estomac m'ôte le sens et la mémoire; mon crayon se repose, et mes petits cahiers, qui ne m'avaient jamais quitté , restent dans un tiroir. Je n'ai plus aucun besoin de les mettre sur ma table de nuit ou dans ma poche. Je ris dans la journée, mais sans plaisir, comme un nigaud ; ma parole même est liée, et les mots dont j'ai besoin me fuient. Personne ne s'en aperçoit autant que moi, parce que je paye de mine. Je n'ai point de ces accablements extérieurs qui m'ont quelquefois tant abattu; point d'impossibilité déparier,

point de faiblesse dans la voix. Je fais mes promenades sans fatigue ; j'ai l'œil et les manières assez vives, le pied bon, et point mauvais visage. Je parais fort, je parais gai ; le changement est tout dans le dedans. Là est le vide, le néant : j'ai le cœur et l'esprit perclus. Cette âme où, dans le temps de mes dépérissements anciens, et dans mes crises les plus accablantes, se faisaient des circulations si rapides , est sans action , sans mouvement; elle dort perpétuellement, les yeux ouverts. Cette inanimation m'ôte jusqu'à la force d'en être inquiet. Je vis à cet égard dans une indifférence qui n'est pas un des moindres effets du mal. Il me reste encore assez de sensibilité pour m'apercevoir de ma faiblesse, mais pas assez pour avoir le désir de m'en plaindre; si cela continuait, je n'y penserais plus, et n'y prendrais plus garde; car une longue habitude de vivacité est, je crois, la seule chose qui m'ait décidément empêché de regarder cet engourdissement comme mon état naturel.

Un tel excès d'inutilité et d'inaction est fort triste , à mon avis; mais il ne m'attriste point du tout, ce qui est affreux. Il est vrai que je pense que cette situation changera d'un moment à l'autre. J'y comptais si bien, que, depuis mon arrivée, j'espérais chaque jour pouvoir vous annoncer le lendemain que j'étais mieux. Mais ma bêtise et mon silence se sont éternisés, sans m' impatienter seulement. Vous conviendrez que c'est un mauvais signe que cette tranquillité machinale. Oh! si c'était de la résignation! mais je suis incapable de faire un pareil mouvement; à peine en ai-je le souhait; je n'en ai que l'estime et la passive volonté.

D'où tout cela vient-il? je n'en sais rien. J'ai, il est vrai, forcé, contristé et contrarié pendant quelque

temps mon attention , mais non pas au point de m'excéder jusque-là. Quant au remède, j'ai usé de toutes sortes de variétés pour le trouver dans les aliments. Je vais le chercher dans l'abstinence. Une diète plus sévère, dont j'ai essayé hier, m'a donné un peu plus d'esprit pendant le jour, et beaucoup plus de calme pendant la nuit. Enfin, j'ai ce matin la possibilité et le plaisir de vous écrire. C'est un grand pas, et cela doit un peu vous réconcilier avec le lait, auquel j'ai eu recours, et contre lequel vous avez tant de préventions. J'espère qu'en arrivant vous me trouverez mieux. Préparez-moi tous vos conseils ; je les écouterai avec attention, je les suivrai tant que je pourrai, et je vous fournirai volontiers l'occasion de vous éclairer vousmême par mes expériences. Vous savez qu'en toute occasion je désirerais beaucoup servir de quelque chose au bon usage que vous faites de votre esprit. Je n'ai point évité d'entrer avec vous en examen sur mon état et mon régime. Seulement, je n'aurais pas mis sans provocation cette matière sur le tapis, parce que je la croyais peu propre à vous occuper avec utilité, ou pour vous ou pour moi. Puisqu'il en est autrement, je suis fort à votre service. Je n'ai pas trouvé dans la vie de meilleur conseiller que vous, et je vous prendrai volontiers pour mon médecin consultant. J'aime beaucoup qu'on me parle de soi, ou qu'on me parle de moi, soit pour la santé, soit pour toute autre chose, quand on m'en parle du cœur.

Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie; mais ce n'est pas sa faute, c'est celle de ma léthargie. Je serai fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de

vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons, et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation ; elle m'offre vraiment un modèle , et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui , également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. Ce sont deux aimables enfants , sans compter que le garçon est , en outre, un homme de génie. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser.

Arrivez donc, arrivez vite. Je vous verrais volontiers tout seul , mais je vous verrai sans peine mêlé à cette société.

M. Guéneau doit nous venir d'ici à deux jours. Je ne sais s'il s'arrêtera; je le désire, pour honorer son beau côté des soins de l'hospitalité.

Adieu. Je vous embrasse , je vous attends, je vous désire. C'est beaucoup dans l'apathie où je suis noyé malgré moi.

Villeneuve-sur- Yonne, 9 janvier 1805.

A M. Mole ', à Paris.

Vous avez tort d'être mécontent de vous et des autres ; il me semble que vous pourriez mieux employer votre temps.

Il ne tiendrait qu'à moi d'être mécontent, à mon tour, et de me plaindre de ce que vous tardez tant à venir; mais la cause qui vous relient me paraît pour vous un tel bonheur, que je n'ose pas être fâché de vos lenteurs.

Je lis l'abbé Delille. Oui, vous avez raison, cela est beau. Il n'y a point de livre où la langue française soit si brillante. Cet homme en a fouillé les mines, et a trouvé partout de l'or. Il a fait%resplendir, par l'usage, jusques aux mots qui sont de fer,

... et sulco attritus splendescere vomer.

Les exemples en sont partout, et j'aimerais aies citer, si j'en avais le temps. J'admire comment le public sent quelquefois son homme ! On a souvent comparé celui-ci à Virgile; il ne lui a jamais ressemblé qu'en traduisant Milton. Ses Géor gigues sont bien loin de cette souplesse de veine, de cette vie et de ce charme. Les vers de Virgile sont de chair, et il les avait faits de marbre; mais ceux de Milton sont d'acier, je le parie, et il les a faits d'argert pur. Il y a bien, par-ci, par-là, quelques pompons, quelques aigrettes; mais il faudrait être insen-

sible aux vraies beautés pour prendre garde à ces clinquants. Cet homme aura, plus que tout autre, révélé à la langue française ses richesses et ses couleurs Il aura, le premier, montré comment on peut nous faire lire sans fatigue et sans ennui une longue suite de vers sérieux , secret qui consiste tout simplement à les faire si beaux, que l'esprit, toujours entraîné, se repose toujours en s'arrètant dans son plaisir. Je ne sais pas s'il a traduit Milton exactement; mais je suis sûr qu'il lui a donné des sons qui lui manquaient, et un éclat qu'il n'avait pas. 11 m'a fait aimer et admirer ce bizarre génie , qui m'avait toujours repoussé , je vous l'avoue. Jamais il ne m'avait été possible d'achever ce Paradis perdu, où je suis encore choqué de voir le diable mis en parallèle avec Dieu. Je sens aujourd'hui qu'il doit mériter sa renommée. Enfin , j'apprends qu'il est possible de traduire les poètes en vers , ce que je ne croyais pas du tout. Mais je crois aussi que l'on ne peut bien traduire que les poètes imparfaits.

J'ajoute que je n'avais pas eu de tels plaisirs depuis le jour où je lus les vers de Fontanes pour la première fois; et si celui-ci, comme je n'en doute pas, reprend un jour son instrument, soyez sûr que trois hommes, lui, l'abbé Delille et Lebrun, auront trouvé sur la lyre française des cordes qu'on n'avait point encore ouïes , et que Malherbe seul , peut-être , y avait soupçonnées.

Le président me mangerait, si je lui disais cela, surtout à cause de Lebrun , qu'il appelle avec raison un poète de mots. Mais je me moquerais de sa co'ère, et lui dirais que les mots bien employés sont une chose si merveilleuse et si belle, que ce talent seul, lorsqu'il est porté très-loin, place un esprit au premier rang.

Je vous scandalise peut-être, mais je suis sûr d'avoir raison

J'ajoute , pour vous désarmer, que ce talent est trèsutile aux hommes, en ce qu'il fournit aux esprits puissants en pensées les moyens et la facilité de mettre au monde leurs plus rares conceptions dans tout le lustre et toute la sublimité qui y conviennent.

Puisque nous en sommes sur les mots, je vais vous en citer un sur lequel vous vous arrêtez plus qu'il ne le mérite. Vous ne voulez pas qu'on dise une idée claire pour une idée nette , réservant le mot clair pour l'expression. Cette fantaisie est assurément d'un penseur trompé par un scrupule mal fondé. Une idée nette est une idée qui est distincte d'une autre, qui se détache bien, qui a sa forme individuelle, et sa rondeur ou son carré , pour ainsi parler. Une idée claire est celle qui a de la clarté, ou quelque chose de vitreux, de transparent. Nos idées sont des visions ou des images. Or, quand je vois un homme au haut d'une montagne, je puis bien le voir nettement : il se détache de partout; mais je ne le vois pas clairement, car je ne distingue ni ses traits , ni la couleur de ses habits , etc. La netteté tient à la circonscription, et la clarté à la substance. Enfin, rapportez-vous-en au sens commun, à l'intelh gence en repos. Elle trouve, sans y penser, une différence sensible entre ces mots , et autant de raisons de dire d'une idée qu'elle est claire, que de dire qu'elle est nette. Les deux expressions sont toutes deux fort bonnes, et toutes deux nécessaires ; vous nous en ôtez une mal à propos.

Je viens d'entrer dans ces explications, parce que vous êtes tombé quelquefois, autant qu'il peut m'en souvenir, dans un inconvénient auquel vous avez de la

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pente, celui de soustraire les mots à leur sens ordinaire, en resserrant dans un point trop étroit leur signification, tandis qu'il faudrait faire le contraire peut-être, et étendre les idées des hommes en leui montrant le sens tout entier des mots dont ils sont obligés de se servir, pour s'entendre chacun avec soi, ou un seul avec tous. Ils disent presque toujours et mieux et plus qu'ils ne pensent, parce que l'esprit ordinaire ne met partout, en général, que des commencements. Rien n'est si rare qu'une pensée qui a été conduite à son bout. Je crois donc que, pour redresser les hommes et les instruire par les expressions mêmes dont ils se servent, il faudrait moins leur dire : « Votre « expression ne signifie que cela, » que leur dire au contraire :« Votre expression, en l'approfondissant, « veut dire tout cela et va jusque-là. »

Vous sentez que, dans des matières pareilles à celles dont il est ici question, on s'égare aisément en traitant tout au courant de la plume Si j'ai raison, profitez-en; sinon, supposez que je n'ai rien dit.

J'oubliais de vous dire que les témoignages d'amitié dont votre lettre est pleine plus que les autres m'ont très-sensiblement touché. Bonjour,

LU

Villeneuve-sur- Yonne , le 18 février 1805.

A M. Mole, à Paris.

Je me porte extrêmement mal ; si mal , qu'il n'y a eu guère df jours, depuis que j'ai reçu votre lettre, où je n'aie délibéré de partir le lendemain pour Paris ,

dans la seule intention de consulter les médecij espèce d'hommes dont les ordonnances ne pourrai ii guère qu'aggraver mon mal, mais dont il ne faut jams avoir à se reprocher de n'avoir pas interrogé IV périence.

L'impulsion précédente et la puissance d'une réso» tion première; l'espoir d'un changement en mieux, ql renaît au moindre relâche du pire ; le printemps q s'approche ; l'accroissement des jours dont je pi mieux jouir ici ; les regrets et presque les remords qi j'aurais d'arriver là-bas, avec une foule de commenci ments dont je ne tirerais plus aucun parti, même poi moi, si je changeais de place, dans l'état où ils sont; . peu de plaisir que j'aurais d'arriver, en partant ain mécontent; le trop peu d'agrément que causerait ni failliblement à ceux que j'aimerais à voir, dans des cir constances meilleures, la présence d'un homme auss mal disposé que je le suis: mille petits dérangement qu'occasionnent toujours les résolutions subites et h rupture des premières résolutions; enfin, l'embarras d'emporter son bonnet de nuit, comme le disait Fontenelle, me retiendront probablement dans le lieu où je suis jusqu'au temps que je m'étais prescrit.

Il me reste peu d'espérance maintenant de vous voir arriver bientôt. J'en suis extrêmement fâché. C'est un plaisir sur lequel j'avais toujours compté, de semaine en semaine, depuis trois mois. Cette perspective mobile tenait mon espérance en action, et donnait souvent de la distraction à mes maux. J'avais renvoyé au temps où nous serions ensemble une foule d'explications, de réflexions, de réponses et de questions que j'aurais peutêtre fait entrer dans mes lettres, si je ne m'étais cru à la veille de vous parler.

Si vous n'êtes pas de mon avis sur les trois poètes, je vous assure que j'en suis bien. Quant à votre Milton que l'abbé Delille me fait admirer, et contre lequel j'ai cependant toujours un grand grief, pourquoi , je vous prie, êtes-vous scandalisé que je n'aie jamais pu le lire? Je n'entends pas sa langue, et j'y ai peu de regret. S'il n'est pas supportable dans la prose même de Racine le fiis, est-ce ma faute?

Quant à la force, je ne la hais ni ne la crains ; mais j'en suis, grâce au ciel, tout à fait désabusé. C'est une qualité qui n'est louable que lorsqu'elle est ou cachée ou vêtue. Dans le sens vulgaire, Lucain en eut plus que Platon , Brébeuf plus que Racine. Fiévée même en a, et Delalot, le plus haïssable des écrivains, n'en manque pas. Que si vous voulez lui donner une signification particulière, ce que peut-être il ne faut jamais faire dans les mots très-intelligibles ; si, par exemple, vous voulez entendre par là la puissance du beau , qui ne sera jamais qu'une idée ou qu'une forme, je vous soutiendrai que l'abbé Delille a plus de force que Milton.

Voilà un nouveau sujet de querelle entre nous. Je ne dis pourtant que ce que je pense ; mais je ne réponds pas toujours de ce que je dis. Il faudrait pour cela que la réflexion en eût approuvé la pensée et l'expression. Si l'on ne pouvait avoir avec ses amis, impunément, sans reddition de compte et sans responsabilité , la liberté des jugements d'humeur, des jugements de verve, des jugements même de caprice, le commerce épistolaire ou la conversation auraient les fatigues et les épines d'une continuelle argumentation.

Je suis bien loin de lire des in-folio. Je voudrais fort en avoir, mais seulement pour les ouvrir. Cependant, si j'en avais le temps, je prendrais avec raison leur

parti contre vous, ainsi que celui du P. André, qui est fort éloigné de mériter tant de dédain.

La lecture de tous les livres un peu bons fait souvent penser à beaucoup d'excellentes choses qui, sans eux, ne se seraient pas présentées dans le cours de nos réflexions. Elle apprend aussi une grande vérité , c'est qu'il y a, dans beaucoup de livres oubliés sans retour, un mérite et des pensées dont nous ferions le plus grand cas dans nos contemporains. Si la raison, le bon esprit, et même le bon style, suffisaient pour faire vivre les livres, combien, qui sont obscurs, seraient fameux ! Mais , pour durer, il faut être excellent et beau.

Il n'est pas inutile, non plus, d'observer ce que les siècles précédents ont aimé ou dédaigné dans les livres que le temps a abolis. Enfin, il en est où le beau et l'excellent se trouvent, jusqu'à un certain point, et que les gens d'un goût indépendant de la mode doivent tenir entre leurs mains.

Je bavarde ; bonjour.

P. S. Ne parlez ni à Chateaubriand , ni à mon frère , si vous le voyez, ni à personne au monde de mes intentions de partir avant le temps. Cette disposition de toutes les nuits, qui change tous les jours, est un secret qui n'est connu que de vous et de moi.

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