‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 130 sur 142 · XLII · texte numérisé non relu

XLII

Villeneuve-le-Roi , vendredi 21 octobre 1803.

A M. Mole, à Paris.

Je voudrais vous dire aussi quelques mots de ce pauvre Chateaubriand.

Il est certain qu'il a blessé dans son ouvrage des

1 . Nous avons hésité longtemps à publier cette lettre, dont M. Sainte- Beuve a signalé l'existence dans son récent ouvrage sur M. de Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire , et qui renferme, sur le caractère moral de ce grand écrivain , une appréciation affectueuse, mais sans illusions. On v verra que M. Joubert jugeait de bonne heure son illustre ami avec la sagacité pénétrante d'un grand observateur et d'un grand moraliste : mais il continuait à l'aimer tendrement, et il en dit les raisons. Ce qui nous décide à faire connaître ce jugement , c'est qu'il s'est manifesté, dans ces derniers temps, sur le compte de

convenances importantes, et que même il s'en soucie fort peu, car il croit que son talent s'est encore mieux déployé dans ces écarts.

Il est certain qu'il aime mieux les erreurs que les vérités dont son livre est rempli, parce que ses erreurs sont plus siennes ; il en est plus l'auteur.

Il manque à cet égard d'une sincérité qu'on n'a et qu'on ne peut avoir que lorsqu'on vit beaucoup avec soi-même, qu'on se consulte, qu'on s'écoute, et que le sens intime est devenu très-vif par l'exercice qu'on lui donne et l'usage que l'on en fait. Il a , pour ainsi dire, toutes ses facultés en dehors , et ne les tourne point en dedans.

Il ne se parle point, il ne s'écoute guère, il ne s'interroge jamais , à moins que ce ne soit pour savoir si la

M. de Chateaubriand, une sorte de réaction qui a peut-être dépassé les limites du vrai, et que l'opinion publique semble être devenue bien sévère à son égard, après lui avoir de son vivant prodigué l'admiration et la faveur. Il faut reconnaître que la publication des Mémoires d'Ouire-tombe a fourni à cette réaction une occasion naturelle et les arguments les plus forts. 11 n'y a guère de reproches adressés à M. de Chateaubriand qui n'eussent été pressentis par M. Joubert et ne se trouvent indiqués dans la lettre que nous reproduisons : mais ils y Boni dans la juste mesure et avec les nuances qui pouvaient les mitiger. Le progrès des années avait pu à la vérité accuser plus fortement certaines particularités : mais ce qu'il faut dire, c'est que presque tous ceux qui ont eu l'honneur de vivre intimement et familièrement avec M. de Chateaubriand ont subi l'attrait de ce grand esprit, de ce caractère mélangé sans doute de bien et de mal, mais où le bien dominait après tout, de cette nature d'artiste impressionnable, mobile, 11/ peu personnelle, il en faut convenir, mais où les défauts n'avaient av. moins rien de mesquin et de calculé et se rachetaient par une sorte de simplicité native. Ce qu'il faut ajouter surtout, c'est que la femme Bi éminemmeni distinguée , si peu connue aujourd'hui, qui a été la compagne de sa vie, n'a cessé de lui porter la plus vive et la plus indulgente tendresse ; qu'il a compté des amitiés qui lui sont restées fidèles, à travers toutes les vicissitudes de sa destinée, et qu'il a été lui-même fidèle à ces amitiés. (Note des nouveaux éditeurs.)

partie extérieure de son âme, je veux dire son goût et son imagination, sont contents, si sa pensée est arrondie, si ses phrases sont bien sonnantes , si ses images sont bien peintes, etc., observant peu si tout cela est bon ; c'est le moindre de ses soucis.

Il parle aux autres, c'est pour eux seuls et non pas pour lui qu'il écrit; aussi c'est leur suffrage plus que le sien qu'il ambitionne, et de là vient que son talent ne le rendra jamais heureux, car le fondement de la satisfaction qu'il pourrait en recevoir est hors de lui, loin de lui , varié , mobile et inconnu.

Sa vie est autre chose. Il la compose, ou, pour mieux dire , il la laisse s'arranger d'une tout autre manière. Il n'écrit que pour les autres, et ne vit que pour lui. Il ne songe point à être approuvé , mais à se contenter. Il ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde ou ce qui ne l'est pas.

Il n'y a songé de sa vie, et ne veut point le savoir. Il y a plus : comme il ne s'occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que personne ne s'occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se blâmei le moins du monde.

Un fonds d'ennui qui semble avoir pour réservoir l'espace immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées exige perpétuellement de lui des distractions qu'aucune occupation, aucune société ne lui fourniront jamais à son gré, et auxquelles aucune fortune ne pourrait suffire s'il ne devenait tôt ou tard sage et réglé. Tel est en lui ce qu'on pourrait appeler l'homme natif. Voici celui de l'éducation.

Il paraît qu'il se proposa ou qu'on lui proposa de bonne heure, pour dernier terme d'ambition, l'honneur

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d'être un homme de cour. Si vous y prenez garde, la seule qualité acquise qui ait été imprimée en lui avec force , et qu'il ait invariablement retenue , ^st celle q'ii rendrait propre à ce métier, une grande circonspection. Tout transparent qu'il est par nature, il est boutonné par système. Il ne contredit point, il fait très-volontiers des mystères de tout. Avec une âme ouverte , il garde non-seulement les secrets d'autrui (ce que tout le monde doit faire), mais les siens. Je crois que de sa vie il ne les a bien dits à personne. Tout entre en lui et rien n'en sort. Il pousse les ménagements et la pratique de la discrétion jusqu'à laisser immoler à ses yeux la vérité , et peut-être quelquefois la vertu sans les défendre. Il prêterait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause du monde. Enfin, dans les épanchements et l'abandon même de la société intime, il ne contrarie ses amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude. Voilà le Chateaubriand social.

Ajoutez à cela quelques manies de grand seigneur, l'amour de ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses , l'indifférence aux maux qu'elles peuvent causer, même aux malheureux ; l'impuissance de résister à ses fantaisies, fortifiée par l'insouciance des suites qu'elles peuvent avoir, en un mot, l'incondui^e des jeunes gens très-généreux dans un âge où elle n'est plus pardonnable, et avec un caractère qui ne l'excuse pas assez , car, né prodigue , il n'est point du tout né généreux. Cette vertu suppose un esprit de réflexion pratique, d'attention à autrui, d'occupation du sort des autres et de détachement de soi , qu'il n'a pas reçu, ce me semble, infus avec la vie, et qu'il a encore moins songé à se donner.

Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint et estimé, en mal, à la rigueur; je ne crois pas que sa conduite et son caractère puissent mériter un reproche qui ne soit là.

Eh bien ! avec la même franchise et la même sévérité Je jugement, je vous dirai, et en opposition avec les circonstances, que s'il me paraît inévitable qu'un tel homme fasse quelques étourderies, il ne me paraît pas possible qu'il commette des fautes graves, des fautes qui méritent une disgrâce ; il y a et il y aura toujours en lui un fonds d'enfance et d'innocence qui le rendent aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis.

Dites-moi donc, au nom du ciel, ce qu'il a fait. Qu'avez-vous vu, qu'avez-vous lu, qu'avez-vous su, qui vous porte à approuver en quelque sorte son malheur? Je croirai aisément que vous et moi, et nous tous, avons le droit de condamner en lui beaucoup de choses; notre morale et l'amitié nous en donnent le droit; mais ce droit, faudra-t-il aussi l'accorder à d'autres hommes qui certainement ne le valent pas? J'avais d'abord regardé les rigueurs de madame de V. comme de forme, comme une manière de passe-port et un droit de péage dont elle avait cru de sa prudence de prémunir sa lettre, pour lui ouvrir tous les passages; mais la vôtre est survenue et m'embarrasse beaucoup.

J'ai une grande confiance en vos jugements ; elle est naturellement indulgente, et vous naturellement un peu austère (comme il est beau , comme il est bon, comme il est nécessaire et même indispensable de l'être à votre âge, ne fût-ce que pour s'accoutumer à ne pas se faire bon marché à soi-même de sa propre approbation) ; mais vous êtes tous deux, justes, et vous n'allez jamais

chercher dans votre humeur les règles qu'il faut prendre dans sa raison. Dites-moi donc, en révision et en dernier ressort, ce qu'il faut que je pense. J'ai écrit à Fon« tanes pour lui demander des détails; mais il ne me les donnera pas, et jusqu'ici je n'ai rien su que par vous seul.

Il y a un point essentiel et dont il faut préalablement convenir entre nous, c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable; que dans le premier cas, nous le défendrons ; dans le second, nous le consolerons. Cela posé , jugeons-le sans miséricorde , et parlons-en entre nous sans retenue; vous avez fort bien commencé, vous voyez que je vous suis de près; achevez, et déterminez-moi irrévocablement, car mon incertitude m'est insupportable.

J'ai écrit hier à ce pauvre garçon, par une voie indirecte, pour l'encourager. Je le soutiens, je tâche même de l'égayer ; deux de mes lettres avaient précédé votre nouvelle ; je grondais fort , mais elles ne lui parvien dront pas probablement. On a dû les mettre à l'index, ce qui, quant à moi, m'est parfaitement égal.

J'en ai reçu hier une lettre de Florence. Il y arrivait le propre jour de l'arrivée de madame de Beaumont (7oetobre).J'ai calculé qu'à pareil jour, à pareille heure, on tirait sur lui de Paris le coup de canon qui devait le chasser de Rome. Jamais homme menacé d'un renversement n'eut plus la joie et la tranquillité d'une bonne conscience, il n'y a pas un mot dans sa lettre qui ne semble dire au lecteur,, quand on fait ce rapprochement:

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Il y a, en effet, dans le fond de ce cœur, une sorte de

bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce panvre garçon, j'en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu'il aura faites, parce qu'à la conscience de sa conduite, qui exigerait des réflexions, i' opposera toujours machinalement le sentiment de son essence, qui est fort bonne. Ce que je vous dis là n'est peut-être pas exempt de subtilité , mais la nature elle-même en est remplie.

Je finis sur ce chapitre; j'en ai parlé longtemps, trop longtemps , mais je ne sais par quelle fatalité il arrive que je ne peux rien vous dire en peu de mots; c'est que j'aimerais à vous dire tout ce que je pense. Aussi l'interruption de notre commerce a été pour moi un véritable état de souffrance et de privation. Vous avez eu bien raison de croire que je n'en pensais pas moins à vous, et que je ne vous en aimais pas moins.

Ces gens-ci ont dérangé le cours de toutes mes pensées depuis deux mois. Ma santé s'est fort dérangée par le changement de saison. Dès que j'aurai retrouvé un peu d'assiette, je reprendrai mes bavardages infinis sur le sujet qui me plaît tant. Je me bornerai à vous dire aujourd'hui, en deux mots, que votre plan nouveau est excellent. Je n'oublierai pas celui-là; il est trop naturel pour qu'on ne s'en souvienne pas.

Il ne faut pas s'imaginer qu'un plan parfaitement bon soit arbitraire, ni peu important. Le vôtre est d'une simplicité qui le montre et le rend agréable tout à coup. L'individu, la société , de la nature de l'un, des lois de Vautre.

Il faut faire de cela deux ouvrages , et ne songer qu'à la clarté, ornement de la vérité, et son indice.

J'avais prié M. de Bonald de me faire un traité de métaphysique que mon fils pût lire à onze ans ; il me

l'avait promis, mais c'est vous seul qui m'aurez tenu sa parole.

Songez à écrire toujours de sorte qu'un enfant spirituel pût à peu près vous comprendre, et qu'un esprit profond trouvât chez vous à méditer.

Votre chapitre sur le beau sera certainement très-bon.

J'aurai un titre de chapitre et une définition tout entière à vous faire changer. Les idées complètes, mauvais mot qui porte un sens d'autant plus faux que ce ne sont pas toutes les relations, mais les relations meilleures de chaque chose qu'il nous importe de connaître. Les idées complètes, en ce sens, seraient peut-être une bonne expression; dans le sens absolu elles sont impossibles, et leur nom même doit être exclu.

Je m'expliquerai là-dessus, ainsi que sur Y erreur t grande matière. Je reviendrai sur la volonté. Pour ne pas garder un paquet sale, j'ai extrait quelques lignes de ce qui avait été trop maltraité parmi les papiers de la cheminée. Vous les aurez , ainsi que les fragments entiers que j'ai pu conserver honnêtement. — Dans dix jours je serai seul ici , c'est-à-dire nous n'y serons que trois personnes : un beau-frère, ma femme et moi. Dans dix ou douze jours vous serez libre, et pour le reste de l'hiver. J'en passerai ici une partie ; ainsi vous pourrez y venir à compter de la Saint-Martin, aussi tôt et aussi tard qu'il vous plaira. Ce ne sera jamais assez tôt pour moi. Seulement, il y a des choses que je voudrais vous avoir dites avant de vous voir, de peur de me fatiguer à vous en parler, et je désirerais, en vous revoyant, avoir retrouvé assez de forces pour vous faire bonne et assidue compagnie.

A cela près, songez que vous m'êtes engagé par votre parole, et que je ne partirai point que vous ne soyea

venu voir comment on vit dans ces lieux où vous m'avez tant occupé.

Bonjour.

Villeneuve-sur- Yonne , 2 janvier 1804.

A M. de Chênedollé, à Vire.

Mon frère nous apprend que vous avez écrit à madame de Vintimille, « que la mort de madame de Beaumont s'était fait sentir à vous au milieu des plus violents chagrins et des plus grandes pertes. » Que vous est-il donc arrivé?

Soyez sûr que personne au monde ne s'intéressera jamais plus vivement et plus constamment que moi à tout ce qui pourra intéresser votre bonheur.

Je n'ai reçu cet été, et à mon grand regret en ce temps-là, qu'une seule de vos lettres. Ce fatal voyage de Rome et le désir d'y mettre obstacle absorbaient toutes mes pensées et occupaient toutes mes forces au moment où il aurait fallu vous répondre. Tous les courriers qui vinrent de ce pays-là, à compter de ce moment, m'apportèrent d'autres soucis, d'autres occupations. Vous savez les événements, et sans doute vous m'excusez. Les craintes ne m'avaient pas moins accablé que le malheur.

Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle pince cette femme aimable occupait pour moi dans le monde;! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. Je n'avais pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trou-

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vât de manière ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point, et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l'affliction de son absence ne soient mêlés.

Vous aurez la relation de ses derniers moments aussitôt que vous aurez indiqué à mon frère un moyen peu coûteux pour vous de vous la faire parvenir. Rien au monde n'est plus propre à faire couler les larmes que ce récit; cependant il est consolant. On adore ce bon garçon ' en le lisant; et quant à elle, on sent, pour peu qu'on l'ait connue , qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serais désolé aujourd'hui qu'elle n'eût pas fait ce voyage, qui m'a causé tant de tourment.

La position de notre ami m'a causé aussi bien des peines pendant longtemps. Calomnié de toutes parts, il a eu un temps de disgrâce presque effrayant; mais iî n'en a rien su que tard, et il ignore même en ce moment ce mal passé. Vous avez su qu'il est resté presque en faveur, puisqu'on en fait un presque ambassadeur. Nous allons bientôt le revoir, car il n'ira point à son poste sans avoir pris des instructions qui le retiendront peut-être à Paris plus longtemps que nous ne pensons. Je l'attends dans le cours du mois.

Je suis obligé d'effacer des détails de sa position qui viennent au bout de ma plume, mais qui seraient infinis et presque inutiles, puisqu'il vous les dira bientôt. Je me bornerai à vous apprendre qu'un voyageur est venu me donner avant-hier de ses nouvelles, et que par la tournure des esprits et des événements, son amitié

1. M. de Chateaubriand. On aime ces familiarités qui font retrouver l'homme. (Note de M. Sainte-Beuve.)

pour madame de Beaumont a été aussi honorable à l'un qu'à l'autre. Il quittera Rome ami du cardinal et estimé de tout le monde. C'est un bien bon temps pour partir.

Vous me demandez des nouvelles de mes occupations. Comptez que je vous en demanderai des vôtres. Je ne parle pas de vos vers : ce sont là des choses sacrées qui doivent se taire en silence, en leur temps, et dans le mystère. Mais je voudrais que vous vous fissiez un délassement et une habitude fructueuse de dépenser votre savoir, et de livrer aux eaux courantes cette portion de votre esprit qui ne vous servira de rien si vous ne l'avez que pour vous. Je me donne les mêmes conseils à moi-même, et je les recevrai volontiers de votre part. Je vous remercie de ce que vous m'avez déjà dit à ce sujet. Il me semble que je ne puis pas mieux le reconnaître qu'en vous assurant, comme je fais, et comme il est vrai , que , — de toutes les louanges que j'ai reçues en ma vie, il n'en est point qui m'aient fait autant de plaisir que les vôtres. — Je ne sais pas quelle en est la raison; mais je vous dis le fait; il est certain, et je vous en fais part, sans orgueil et sans modestie.

Portez-vous bien, traitez-moi familièrement; et pour dissiper vos chagrins, acceptez sans façon ce que je vais vous proposer.

Chateaubriand, qui est sans logement, occupera probablement notre appartement à Paris. Cela ne nous gênera aucunement, car nous ne reviendrons qu'au mois de mars. Ce serait pour vous une grande commodité , une grande consolation que de vous trouver auprès de lui. Prenez la chambre de mon fils, cette chambre où je vous ai fait boire du vin de Malaga avec de l'eau. Le reste pourra suffire au chargé daffaire»s ;

vous serez voisins depuis le matin jusqu'au soir. C'est pour vous faire cette proposition que j'ai voulu vous écrire aujourd'hui, quoique la fatigue qui m'en a empêché il y a huit jours ne m'en laisse guère la force.— Voilà qui est dit. C'est à vous à faire le reste. Ecrivez* nous un peu souvent. Bonjour.

/illcneuve-sur- Yonne, 18 février 1804.

A M. Mole, à Paris.

A propos des inexactitudes dont vous avez quelque raison de vous plaindre, il faut que je vous dise une chose qui peut vous aider à me connaître, et réduire, en beaucoup de points, ce que j'appelle mes défauts à de pures nécessités, inhérentes, par la nature et la délicatesse de mon pauvre tempérament, aux bonnes qualités mêmes de mon esprit. Je ne sais si je pourrai bien m'expliquer.

Il y a , selon moi , dans tout homme , deux choses qu'il faut y distinguer soigneusement : son organisation et sa,,.constitution.

En supposant l'homme automate, j'appellerais organisation les ressorts de la machine, et constitution sa matière.

Or mes ressorts sont excellents, ce me semble; mais le bois dont je suis construit est frêle, mou, délicat. Il nuit souvent au jeu de la machine; souvent même il lui rend impossibles les mouvements où elle est le plus portée, et auxquels elle est le plus propre.

Ce qui sert à la pensée abonde en moi , mais ce qui

sert à la vie est en petite quantité. Vous me disiez, au beau milieu du Palais-Royal, la dernière fois que nous nous sommes vus, que je m'affectionnais trop à tout «le que je faisais ; oui, et trop à tout ce qui m'occupe. De là naissent je ne sais quelles déperditions, qui ne peuvent être réparées que par la cessation subite de l'opération qui m'a lassé; de là, comme vous le sentez, une grande irrégularité et des discontinuités fréquentes dans mes communications intellectuelles. Que si je veux forcer ma nature, je produis des apparences sans réalité; j'écris ou je parle sans rien dire ; ma plume et ma langue se remuent, mais ma pensée et mon sentiment ne s'expriment pas; je »ie fais que de vains efforts, beaucoup plus propres à mécontenter ceux qui me lisent ou m' écoutent, que ne le serait mon inaction ou mon silence.

Voilà, depuis que je suis né, la cause et la seule origine des inégalités que j'ai toujours eues dans mes relations. On me croit paresseux; je vous jure en toute vérité que je ne le suis point. Je ne suis pas changeant non plus; je suis, au contraire, immuable; mais mon sang et ma chair sont capricieux au lieu de moi. Rien ne peut les dompter qu'un grand motif qui vient du cœur. Si, par exemple, je me sens évidemment nécessaire, aussitôt mon principe de mouvement se met en œuvre, avec une force, une égalité qui m'ont bien souvent étonné. Un épuisement absolu me force seul à m'y soustraire, car cette faculté vit toujours en moi par la partie de ses racines qui tient à la volonté.

Il me semble certain, d'un autre côté, que j'ai naturellement l'âme et la fibre aussi haut montées que l'harmonie humaine le permet, et que, dès qu'elles éprouvent quoique irritation, je sors du diapason. Tout

ce qui porte à mon cerveau plus d'esprits qu'il n'y en a d'ordinaire le trouble et met obstacle à ses fonctions; tout ce qui porte dans mon cœur plus de feu y produit le même embarras.

Voilà pourquoi, quant au premier point, une longue ou trop vive application me rend stérile, et pourquoi, quant au second, il me faudrait peu d'affections, peu d'amis. Ma tête et ma sensibilité auraient besoin, pour s'exercer avec succès, d'un mouvement qui dissipât ce qui s'y trouve, mais qui n'y amenât rien.

Le plaisir intellectuel qui m'est si nécessaire pour opérer , ce que je me reproche comme une espèce de vice spirituel, est peut-être cependant pour moi une ressource indispensable et que la Providence elle-même me prescrit. Albus color disgregat visum, disait l'école; voilà le cas où je me trouve. Ce qui me le démontre, c'est que les idées graves me viennent en abondance, quand je me joue, et s'arrêtent dès qu'elles m'ont beaucoup tendu. C'est ce qui fait aussi que mes bienveillances ont la tendresse et les feux des passions, et que toutes mes passions se sont promptement taries, en ne laissant rien d'elles-mêmes, quand tous mes sentiments laissaient en moi quelque racine indestructible. En tout il me faut quelque jeu. Si Dieu le veut, il n'y a rien à se reprocher; or, en m'examinant à fond, jusque dans mon innocence première, car il est aussi important de ne pas se condamner que de ne pas s'absoudremal à propos, j'ai trouvé que véritablement cette disposition ne venait pas en moi d'habitude.

Voilà ma confession. Si elle m'excuse aujourd'hui, elle ne me réjouit pas, je vous assure. Que ce soit, en effet, défaut de vie ou défaut de nature, les inconvénients sont les mêmes. Ne m'épargnez donc pas là-

dessus. Aidez-moi à combattre, par la honte et par la crainte de ses inconvénients, une infirmité qui est naturelle, mais à laquelle je dois résister autant que je le puis. Quant à ce qui passera la possibilité, je saurai m'y résigner comme à un mal qui vient d'en haut. Il y a des défauts dont nous ne pouvons tirer d'autre parti que de nous en faire une vertu par la patience et par notre soumission à les avoir. Apparemment le mien ne me permettra jamais d'être très-ufcile ni à moi ni aux autres, et je mourrai rempli de beaux projets et de belles intentions qui n'aboutiront à rien du tout. Quelques plaisirs que mon esprit aura donnés par-ci parlà, pendant ma vie, seront la seule récompense ou le seul dédommagement des soins que j'aurai pris de sa culture. Comme il plaira à Dieu ! C'est mon mot d'habitude et mon remède à tous ces maux. Il me rend le courage et la paix, et me rengage toujours avec joie, quand je le prononce du fond du cœur, aux soins, aux peines, aux travaux dont je vois l'inutilité. C'est le bois de mon sacrifice; je l'assemble tant que je peux; ainsi je n'aurai rien perdu, parce que ce qui sera inutile pour mon usage servira du moins à mon offrande.

Villeneuve-sur- Yonne, 28 février 1804.

A M. de Chênedollé,

Votre lettre nous fit le plus grand plaisir, Comme j'allais y répondre, Chateaubriand arriva et me déclara qu'il se chargeait de tout.

Il y a près de quinze jours qu'il est à Paris ', et il ne nous a pas encore écrit; mais mon frère nous donne de temps en temps de ses nouvelles, et je sais qu'il se porte bien.

il se propose, s'il va en Suisse, de vous emmener. — Quod utrique bene vertat! J'avoue, quant à moi, que je vous regretterai infiniment.

Vous m'auriez consolé de lui.

Notre chambre est toujours à votre service, et même tout l'appartement, car le chargé d' affaires n'en a pas voulu. Nous ne partirons d'ici qu'au mois d'avril.

Nous ignorons encore s'il partira et comment il partira. Nous ne prendrons nos dernières résolutions que lorsqu'il aura pris les siennes.

Peut-être est-ce une chose faite, et vous-a-t-il déjà mandé, comme il en avait le projet.

Quelque parti qu'il prenne, et en quelque lieu que vous soyez, demeurez persuadé que je vous désirerai souvent partout où je serai moi-même.

L'esprit, la raison, le talent et la réflexion sont des choses dont la réunion est plus rare qu'on ne croit. J'en sens le prix de plus en plus, et depuis que j'ai perdu madame de Beaumont, je ne vois plus à qui et avec qui je pourrai parler dans le monde. Je voudrais bien que vous eussiez quelque grand intérêt à nous rester.

La pauvre société dissoute ne vous oublie point, malgré son éparpillement. M. Pasquier, entre autres, me parle de vous toutes les fois qu'il m'écrit. Portezvous bien, et puissé-je vous revoir — bientôt.

1 . Il s'était arrêté un momeut à Villeneuve en revenant de Rome. (Noie de M. Sainte-Beuve.)

122 A M. DE CHÊISEDOLLÉ,

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