‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 138 sur 142 · A M. CLAUSEL DE COUSSERGUES · texte numérisé non relu

A M. CLAUSEL DE COUSSERGUES

ancien appartement, et pourrait presque s'appeler votre successeur. Ses presses sont au service d'un journal que vous avez presque créé. Le crime s'est commis dans le territoire qui vous a vu naître. Les juges, les témoins, les coupables et la victime ont été connus de vous. Vous pouvez mieux que personne décider de Joutes les vérités de cette affaire. Si donc elles sont contenues, à votre avis, dans ce que Pillet publie, abonnezmoi à ce recueil, et faites-le-moi envoyer au plus vite. On annonce avec le recueil un portrait de madame Manson; on en annonce un autre chez Martinet. Examinezles l'un et l'autre, et si celui de Martinet vous paraît plus ressemblant, envoyez-les tous deux.

Pardon de tant de peines; mais vous voyez que toutes les convenances possibles m'obligeaient à vous charger de ces corvées, et que vous êtes, dans cette occasion, agent unique et nécessaire.

Nos compliments à Charles. Ses camarades et les amis de son père l'attendent ici avec une égale impatience.

Je finis. Ma lettre est longue. Permis à vous, pour m'en punir, de m'en écrire une dix fois plus longue, et de nous dire, comme moi, mais avec plus de variété, tout ce qui vous a passé par la tête depuis notre départ. Je me croirai récompensé.

Adieu, bonne âme, ange de paix, dont tant de tourbillons se jouent à rendre inutile la primitive destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir en repos qu'en mouvement, conformément à votre essence. Mais, en mouvement comme en repos, nous vous aimerons toujours également, à cause de l'incorruptibilité de votre nature. Adieu; aimez-nous aussi, et vivez longtemps.

Paris, 21 juillet 1818.

A madame de Vintimille.

Je suis mort au monde; mais je ne le suis pas pour vous, quoique depuis six mois et vingt-un jours bien comptés je ne vous aie donné aucun signe de vie.

Si vous me demandez pourquoi, pendant tout ce temps-là, je me suis tenu si obstinément enfermé dans mon espèce de tombeau, sans vouloir en ouvrir la porte à personne, pas même à vous; comment il est possible que j'y sois demeuré sourd à vos aimables invitations de venir m'y rendre visite, muet sur mes regrets et inébranlable à mes propres inclinations, je vous dirai que c'est là un secret dont on ne fait pas aisément la confidence, qu'on se dissimule à soi-même tant qu'on peut, et auquel on ne pense pas volontiers; en vous l'avouant aujourd'hui, je fais le plus pénible effort où un honnête homme puisse être porté par une amitié sans bornes et une confiance sans réserve.

Apprenez donc ce que personne au monde ne sait encore, mais ce qui sera bientôt sensible aux regards les moins clairvoyants ; c'est qu'au fond de moi-même je suis devenu imbécile, ennuyé de ce que j'entends, ennuyeux dans ce que je dis, indifférent à presque tout ce que je vois, ne comprenant presque plus rien ni aux livres, ni aux hommes, ni à mes propres pensées ; enfin je suis différent de moi-même. Le souvenir de moi vaut mieux que ma présence, etje n'ose plus me mon-

trer à ceux dont je veux être aimé. Jugez si je suis payé pour vous fuir!

Ce n'est pas qu'en y réfléchissant longtemps, et en me tâtantavec une extrême attentionné ne retrouve en moi, de temps en temps, le même cœur, le même esprit, le même fonds de feu et de tendresse; mais tout cela est si enfoncé, si nébuleux, si engourdi, que je puis seul être assuré de mon identité parfaite. Je me supporte donc; mais il me serait impossible de ne pas succomber à l'humiliation et à la peine d'être insupportable à autrui, surtout à vous, ne fût-ce qu'un quart d'heure, quelques minutes, un instant.

On dit que c'est un temps de crise, et que cette crise passera ; mais il y a dix mois qu'elle dure, et je suis descendu où je suis par des décadences insensibles et continues : on ne revient guère de ce qui s'est opéré si lentement.

Les grandes chaleurs et les souvenirs de la Sainte- Madeleine m'ont ranimé un moment. Je me sers de cette espèce de demi-retour pour vous offrir les hommages et les souvenirs d'une ombre. Ma chambre sera parée de tubéreuses au retour de la servante qui va porter ma lettre à la poste; et si M. de Fontanes est fidèle à la promesse qu'il m'a faite de venir prendre mes commissions, il vous portera dimanche un petit livre qui m'est bien cher, parce qu'il me fait souvenir de vous depuis six mois que je vous le garde. Ce sont mes étrennes de cette année; recevez-les, quoique tardives. C'est ce qu'après beaucoup de recherches j'ai cru trouver de plus digne de vous, ce qui est, en ce moment , le plus précieux à mon goût parmi mes livres, ce que j'aurais le plus de plaisir à garder, et ce qui, par cette raisoc m'est le plus agréable à vous offrir,

244 A MADAME DE VIISTIMILLE.

Aimez-moi toujours un peu, puisque vous avez daigné m'aimer autrefois, et ne dédaignez pas mcn oisive et inutile fidélité.

P. S. Il ne faut pas cependant que je vous expose à vous attendre à quelque merveilleuse rareté. Mon petit livre est tout bonnement un petit Pétrarque, dont tous les sonnets, rangés dans leur ordre chronologique, font imaginer, presque jour par jour, l'histoire entière de sa vie et de ses amours.

La traduction française est en regard, de même dimension que le texte. Cette traduction n'est pas fort bonne, mais elle est du bon temps, puisqu'elle est dédiée à M. de Montausier.

La reliure est couleur de bois d'oranger et me rappelle vos petits meubles que j'aimais tant. La couverture est ornée d'un double W très-délicatement tracé, qui semble multiplié par ses petites branches, et qui, par ce caractère, paraît à la fois l'emblème et le chiffre le plus convenable de votre nom. Les signets sont des rubans du plus beau blond, ainsi que les revers de la reliure, et les dorures un peu passées. Enfin tout annonce que, dans son origine, ce livret fut destiné à la plus piquante des blondes. J'ai dans la tête qu'on le relia pour vous, qu'il vous a appartenu, qu'il fut volé ou que vous le perdîtes, et je vous le rends.

Je me suis dit, dans mes conjectures, qu'il vous fut donné il y a longtemps ; que, par conséquent, celui qui le donna put vous aimer dès sa jeunesse; et c'est un bonheur que je lui envie. Je me dis que, s'il vit encore, il vous aime toujours ; et ce bonheur-là, je ne l'envierai jamais à personne, car je le partage avec tout ce qui vous connaît.

J'ai dit. Amusez-vous beaucoup et portez-vous bien.

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