‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 139 sur 142 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Paris, 2 janvier 1819.

A madame de Vintimille,

Hiir j'ai tenté l'impossible pour aller vous offrir en personne mes vœux de la nouvelle année. Je voulais arriver à votre porte à trois heures, vous voir, si vous étiez visible, et déposer au moins de mes propres mains, chez votre suisse, si je ne pouvais pas parvenir jusqu'à vous, mon compliment et mon petit présent d'usage. Tout était prévu, arrangé ; mais le sort s'est moqué de moi. Il n'y a pas eu moyen de trouver, dans mon voisinage, un fiacre qui fût à sa place. Tout roulait, et rien n'a voulu s'arrêter. Dans mon désespoir , j'ai fait chercher une brouette ; mais on n'a pas pu en trouver.

Voilà, certes, commencer l'année par un désappointement qui serait de mauvais augure, si la peine que j'en ai ressentie et que j'ai acceptée à la fin de bonne grâce, comme un juste châtiment de ma vanité déconcertée, n'avait absorbé le présage. Il est certain que j'étais fier de me montrer leste et ponctuel à remplir un devoir si cher, et dont je n'ai pu m'acquitter que de loin et avec lenteur depuis tant d'années. Aujourd'hui je suis humilié de ma tentative déçue. C'est donc en toute humilité que je vous envoie ces assurances de mes regrets et de ma fidélité.

Je suis arrivé depuis quinze jours. Je n'ai pas oublié, pendant mon absence, que vous m'aviez invité à vous

écrire, si je trouvais de l'encre et du papier à ma portée. Mais, au lieu d'écrire, je me suis amusé à penser à vous, sans vous en rien dire. Je vous assuré que j'ai bien vivement regretté de n'être pas votre voisin au mois d'octobre. Je l'ai passé tout entier dans une vivacité de tête et de cœur, dans une activité d'imagination, et une disposition à communiquer mes pensées, qui me rendaient tout à fait bonne compagnie. Ah ! où étiez-vous dans ce temps-là? Mais voilà encore une vanité dont vous êtes la cause, et dont je pourrai bien être puni par le retour de cette imbécillité qui me tint si longtemps éloigné de vous, l'année dernière, et à laquelle vous ne voulûtes pas croire, quoiqu'elle fût, je vous le jure, bien réelle. Si elle revient, je la prendrai; mais je voudrais qu'elle ne revînt qu'aux vacances, pour n'être pas trop indigne de vous pendant que je suis à Paris.

Donnez-moi vos jours et vos heures, afin que je puisse mettre à profit mes bons moments tant qu'ils dureront. M. Mole vous aura fait part de mes bonnes intentions, et vous n'aurez pas été trop étonnée de n'entendre pas parler de moi hier. Je le rencontrai au coin de la rue de la Paix, il y a six jours. Il m'apprit qu'il était hors de ministère. Je voulus lui en donner un, et je le lis mon chancelier auprès de vous. Je ne sais si le brouhaha de ses fonctions passées lui aura laissé la liberté de s'acquitter de celles que je lui confiai, et qu'il voulut bien accepter; en tous cas, j'en appellerai à sa responsabilité.

Adieu. Soyez heureuse cette année et toutes les autres autant que je le désire, autant que vous le méritez, et surtout soyez bien sûre que, tant que je respirerai, leste ou impotent, malade ou sain, imbécile ou non,

écrivant ou n'écrivant pas, je penserai à vous, je vous estimerai, je vous honorerai, et je vous aimerai toujours.

Paris, 21 juillet 1819.

A madame de Vintirnille.

Voici un petit présent qui me paraît digne de vous et du lieu que vous habitez. C'est une lettre de Boileau à M. de Lamoignon, l'avocat général, qui portait le nom de cette terre de Basvillequi embellit votre voisinage; vous serez sûrement bien aise de voir et de posséder ce portrait parfaitement ressemblant de l'écriture du poëte. On me l'a donné, et je vous le donne. C'est pour moi un moyen infaillible d'augmenter le plaisir que j'en ai reçu.

Boileau se plaint, dans sa lettre, de n'avoir pas, cette année-là et ce jour-là, un soleil digne du mois où il écrivait, qui était le mois de juin. Nous avons aujourd'hui un temps bien indigne aussi du mois de juillet, et surtout du 22. Mais j'en ai de rechange, et s'il ne fait pas demain un beau jour de Sainte-Madeleine, je me souviendrai d'un autre.

Vous souvenez-vous d'avoir entendu citer à Chateaubriand deux vers d'un vieux juge de paix de Sceaux, qui traduisait Atala à sa manière, et qui faisait dire / son sauvage :

• Le cruel souvenir

Ne veut pas que mes maux puissent jamais finir.

Je parodie ce sauvage en me disant :

Un si doux souvenir

Ne veut pas que mes biens puissent jamais finir.

Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles un peu en détail, et de celles de madame de Labriche, dont j'espère que l'accident est entièrement sans vestiges. Avez-vous auprès de vous madame de Pastoret, et son affliction s'adoucit-elle? Je n'ose pas aller la voir, de peur de remuer ses douleurs; mais je pense beaucoup à elle. Je ne vous dis rien pour M. Mole; je veux me brouiller avec tous les hommes, excepté avec deux ou trois. La politique a ôté aux autres la moitié de leur esprit, la moitié de leur droit sens, les trois quarts et demi de leur bonté, et certainement leur repos et leur bonheur tout entiers. Je les attends à l'autre monde ; c'est là seulement que je renouerai mes amitiés.

A propos d'amitié, le pauvre Frisell, qui servait quelquefois de truchement à la nôtre, étant parti pour Londres, a ressenti à Dieppe une atteinte de goutte qui lui a rendu une main tout enflée et toute rouge. Le voilà qui se croit délivré de tous ses autres maux, et qui nous écrit dans sa joie pour nous prier de l'aider à chanter un Te Deum; jamais homme n'a été si content d'avoir la goutte! Mais il attend au lendemain pour cacheter sa lettre, et le voilà qui s'éveille avec la même main, il est vrai, mais aussi avec les mêmes reins et les mêmes nerfs, les mêmes muscles et les mêmes douleurs qu'auparavant. Le pauvre garçon a fini par nous demander un modeste De profundis. Nous lui dirons un Libéra, non pas pour l'autre monde, mais pour celui-ci, en priant le ciel de le délivrer de tout ce qui

lui ôte sa gaieté, son contentement et son amabilité native.

Nous partirons pour Villeneuve beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire; donnez-moi l'ordre et la marche de votre été, afin que je sache si je puis espérer de vous revoir à Paris avant de le quitter.

Portez-vous toujours bien, et ayez toujours beaucoup d'indulgence et un peu d'attachement pour moi, qui vous ai tant aimée et qui vous aune tant.

Par'f, 16 août 1819.

A M. Frisell, à Londres.

J'ai reçu presque en même temps vos deux lettres, la mienne et celle de Chateaubriand. Je vous en envoie deux autres en retour. L'une m'a été adressée pour vous par M. de Favernay, qui est toujours à Chartres, et qui a oublié votre adresse. L'autre vient je ne sais d'où, et m'a été envoyée de votre hôtel. Je joins la mienne à tout cela; j'en fais un seul paquet, et, pour ménager vos finances, j'use de l'expédient que vous indiquez à Chateaubriand, en me servant de votre ambassadeur- Je désire que le tout arrive à bon port, et vous trouve en un état de santé et de désennui dont vous puissiez nous rendre un compte un peu satisfaisant. Ne m'épargnez pas les détails sur tout ce qui vous touche; j'aime à lire ces choses-là de votre part; mais, pour la mienne, je n'aime pas à les écrire. Contentezvous de savoir que nous nous portons à notre ordi-

naire, et que notre plus vif désir est que vous vous portiez bien, ou passablement bien.

Vous avez beaucoup trop tardé à nous donner de vos nouvelles de Londres. Je commençais à être inquiet, quoique je m'inquiète toujours bien plus tard que les autres hommes. Grâce au ciel, vous avez enfin une idée nette et fixe sur votre maladie. Je suis bien aise qu'elle ait un nom déterminé. Celui de goutte atonique me paraît juste. 11 est tout neuf à mon oreille ; mais il offre à mon esprit un sens si clair et si facile à saisir, que je le crois vrai. Tenez-vous-y. Il est dans la nature d'être soulagé de nos maux, quand nous leur avons donné un nom, quel qu'il puisse être. Je ne sais pas au juste si cela est utileen soi; mais je sais que cela est fort naturel, et par conséquent très-raisonnable. Remarquez, je vous prie, que la première question qu'on fait toujours, quand on voit souffrir les autres, ou qu'on souffre soimême, est celle-ci : « Qu'a-t-il? — Qu'a-t-elle? — Qu'aije donc?» Dieu veuille qu'il vienne un temps où vous puissiez dire ; « Je n'ai rien. » Vous êtes assez fort et assez jeune pour y prétendre, et j'ai assez bonne opinion de votre constitution et de la bénignité de vos humeurs pour l'espérer.

J'ai dit à M. Bernardi le peu de cas que vous faisiez de ses terreurs. Pour moi, je vous déclare que votre sang-froid et vos sécurités m'indignent. Si vous n'avez pas à craindre ce qui se passe chez vous comme un danger, vous devriez au moins en avoir horreur comme d'un scandale donné au monde, ou d'une difformité politique horrible à voir. Les désordres que vous supportez, non-seulement avec indifférence, mais avec une espèce d'orgueil et pour le seul plaisir de penser, de diie et de montrer que vous êtes libres, me prouvent seulement

que vous êtes fous. Et si vous ne Tétiez qu'à vos risques et périls, encore passe ; mais vous l'êtes certes au détriment du genre humain. Vos fatales prospérités vous ont donné un tel éclat, comme nation, et cet éclat a inspiré aux peuples un tel désir de vous imiter pour vous égaler, que tous vos exemples sont contagieux. Vous avez rempli le monde de funestes émulations. Pour être riche comme vos fabricants, on voudra être turbulent et séditieux comme vos ouvriers. Pour paraître imperturbable et hardi comme vos politiques, on en viendra à rire, comme vous le faites, de ces agitations d'esprit qui sont le plus grand des désordres, si la paix et la concorde sont le plus grand des biens. Or, la concorde et la paix sont le seul bien que le vrai législateur doive se proposer, parce que sans elles il n'y a, pour un peuple, ni bonheur assuré, ni vertus constantes et faciles. Toute votre patience, si vous voulez la raisonner, ne peut au fond être établie que sur cette idée : que l'honneur et le bonheur d'un peuple consistent à se remuer quand il veut, et que le meilleur des gouvernements est celui qui le laisse toujours aller jusqu'aux bords du pillage et de l'incendie, sauf à l'arrêter quand il en sera là. Pour appuyer solidement un tel principe de conduite, il faut en venir aux théories des Sismondi et des Staël : « Que « le mouvement, quel qu'il soit, est le plus grand bien « de l'esprit, le plus grand bien de notre cœur, de « notre corps et de notre âme. » Je hais ces horribles maximes, comme auraient fait les anciens sages; j* hais la liberté, comme l'entendent les modernes. J'aima l'ordre et n'aime que lui, parce qu'il est le besoin da tous les pays, de tous les temps et de tous les hommes; l'ordre, dont le nom seul, quand il est en honneur, et l'idée seule, quelque confuse qu'elle soit, rendent les

hommes meilleurs et au dedans et au dehors, tandis que le nom seul, la seule idée de liberté, qui n'expriment et ne présentent pour nous qu'une exemption de frein et de règle, nous dépravent nécessairement et au dehors et au dedans. Ce mot a pour nous, depuis le christianisme, un son et un sens qu'il n'avait pas auparavant. Il ne signifiait qu'une espèce de gouvernement tout aussi régulier qu'un autre; chez nous, il tombe sur les mœurs, et n'exprime en réalité que beaucoup de dévergondage dans les lois et dans les humeurs. Un homme libre, chez les anciens, était respectueux et soumis à son pays, comme un esclave; un homme libre, aujourd'hui, se montre hardi et maître de luimême comme un tyran. Comparez Aristide, ou tout autre ancien, à lord Cochrane, et vous comprendrez ce que je veux dire, mais ce que je n'ai pas le temps de dire mieux.

En résumé, votre pays est fou, et le mien aussi; mais c'est le vôtre qui a perdu le mien, qui ne vaut plus même le vôtre; et ces deux-là perdront les autres, si quelque force, unie à la justice et à la raison, ne vient pas, je ne sais d'où, mettre la folie aux fers et les erreurs dominantes dans un puits. En attendant, riez de ,os attroupements, comme nous rions de nos clubs ; il en résultera un genre humain abominable ; mais il est fort possible qu'au lieu de ces combustions, nous vivions tout notre âge, et que nous mourions même dans nos lits.

En voilà assez pour aujourd'hui, et peut-être pour très-longtemps. Vous aimez à écrire et moi je le déteste. Des mots à tracer et à remuer me brouillent la vue et me fatiguent l'esprit. Si j'écris vite, je ne vois ni ne sais ce que je dis ; si j'écris lentement, j'ai le temps

de m'apercevoir que ce que je dis n'en vaut pas la peine. Le temps de mettre du noir sur du blanc, avec quelque plaisir, est passé pour moi. Trouvez bon que j'emploie ou ma femme ou mon frère à vous répondre avec ponctualité, me réservant cependant de vous témoigner, de loin en loin, tout le plaisir que je "reçois de vos lettres. Les plus longues et les plus détaillées, sur vos biens et sur vos maux, sur vos plaisirs et sur vos peines, me sembleront toujours les plus courtes et les meilleures.

P. S. L'article de Chateaubriand a fait, en effet, ici beaucoup de bruit, et peut-être beaucoup de bien.... Mais qui le sait?

Villeneuve, 8 septembre 1819.

A mademoiselle de Fontanes.

Vous avez, Mademoiselle, pour admirateurs décidés deux hommes qui peuvent se donner carrière. A la distance où ils seront toujours de vous, leurs hommages, quelque éclatants ou indiscrets qu'ils puissent être, ne pourront ni vous compromettre ni vous paraître intéressés ; car l'un habite aux extrémités de la terre, et l'autre aux extrémités de la vie. C'est l'ambassadeur de Perse et moi.

Je crois que nous avons été créés exprès pour vous donner la gloire de plaire à des goûts opposés. Ce demi-Turc est un franc étourdi qui s'est épris de vous à la première vue , tandis que vous avez été souvent l'objet de ma plus sérieuse attention. Vous avez d'abord charmé ses yeux et vous charmez aussi les

miens ; mais il vous a seulement regardée avec ceux qu'il a dans la tête, au lieu que je vous ai longtemps étudiée avec ceux que j'ai dans l'esprit; ce qui est plus sage et beaucoup plus respectueux.

Cependant ce hardi, rival a pris sur ma timidité des avantages que je prétends lui disputer. Je vais sortir du silence et regagne* sur lui, pied à pied, tout le terrain qu'il m'a ravi en osant parler le premier II a fait ses déclarations, et j'oserai faire les miennes. Il vous a dit ce que votre présence inspire; je vous dirai ce que j'ai mille fois pensé en votre absence, dans le sang-froid du souvenir et de la réflexion.

On dit que, prince et poète, il compose pour vous une ode qu'il publiera dans son pays. Je suis un sage instruit par le passé, et, tandis qu'il ne vous donne que des louanges, je me permettrai de vous offrir quelques conseils. C'est un tribut que semble exiger votre modestie, et dont l'obligation m'est imposée par la dignité de ma situation et de mon âge. J'appartiens presque à ! autre monde; c'est le lieu de la vérité.

Pourtant, Mademoiselle, je ne veux être aujourd'hui qu'un sage en habit de ville. Je n'ai point vos devoirs en vue, mais seulement l'urbanité. Mes conseils ne sont pas vulgaires; mais aussi vous ne l'êtes pas. En regardant votre avenir et le point que vous occupez, je parcours le recueil de maximes que j'ai reçues de l' expérience, et je choisis pour vous les offrir, au moment de votre départ, celles qui, parmi les plus rares, les plus exquises et les plus neuves, vous sont le mieux appropriées.

Quelque parti que vous preniez, vous ne plairez médiocrement à aucun homme d'un goût vrai, et, si vous déplaisez aux femmes, ce sera toujours votre faute, et

parce que vos apparences n'auront pas assez répondu à toutes vos réalités; je vous le dis et j'en suis sûr. Evitez cette disparate ; ne vous faites pas méconnaître et ne vous calomniez jamais.

Si vous voulez garder quelques imperfections, n'ayez que des défauts aimables et propres à vous faire aimer. Tous les autres, quelque innocents ou inconnus qu'ils pussent être, seraient trop peu dignes de vous.

Ayez souvent un peu d'humeur, pour délasser votre raison; mais que cette humeur soit légère, et n'en montrez que ce qu'il faut pour votre propre amusement et pour l'amusement des autres. Vous seriez trop répréhensible, aussi bien que trop malheureuse, si elle devenait leur tourment.

Permettez-vous quelques caprices, mais qui soient courts et peu marqués, et qui laissent apercevoir, comme un éclair dans le lointain, les agréments et le sourire de votre imagination.

Gardez vos singularités; mais tant que vous serez très-jeune, ne les montrez qu'aux connaisseurs, et qu'au gré des plus difficiles elles vaillent mieux que l'usage , que la coutume, que la mode : le monde n'en veut qu'à ce prix.

Conservez dans votre maintien, dans votre ton, dans vos manières et dans toutes vos habitudes, une certaine négligence, une apparence d'abandon et un air de distraction que j'ai cru remarquer en vous , malgré votre vivacité. Mais que tout cela soit semblable à ce qui est modèle en ce genre, et puisse en servir à son tour

Que cet abandon plein de grâce annonce de la confiance, et non de l'indifférence; que cette négligence, acquise par l'heureuse satiété de toutes les délicatesses et de toutes les élégances, soit une élégance de plus;

que cet air de distraction vienne de l'oubli de soimême par préoccupation des autres , et non de l'oubli des autres par préoccupation de soi.

Dans toutes ces condescendances, la condition est de rigueur.

Ce sont là des demi-défauts. Parlons des défauts véritables; vous n'en aurez jamais aucun.

Il y a des défauts fiers d'eux-mêmes : ceux-là tiennent de l'impudence, et on les hait. Il y a des défauts affectés et qu'on s'est donnés avec art : ceux-là tiennent du ridicule, et on en rit.

Il y a des défauts qui se blâment : on les plaint; d'autres qui sont invincibles et qui se combattent sans cesse : on les respecte.

Il y en a qui demandent grâce : on la leur fait ; d'autres enfin qui s'ignorent, qui sont naïfs et satisfaits : on leur sourit.

Il en est donc que l'on accueille ; il en est d'autres qu'on tolère; mais il n'en est point qu'on estime. Je disais bien : vous n'en aurez jamais aucun.

Mais il est des imperfections moins faciles à distinguer, et qu'il faut fuir avec soin.

Défiez-vous des mauvais plis dont les effets sont si funestes et l'origine si petite. On les contracte sans les craindre, sans le vouloir et sans les voir.

De jolis traits qui s'habituent à la grimace du dédain, deviennent des traits refrognés.

Les paroles désagréables ont une certaine amertume ou une certaine âcreté qui, en se déposant sur les lèvres, ou moment où elles y passent, y impriment le rechignement.

L'humeur aigre et l'aigreur d'esprit ont un inconvé-

nient plus triste; elles pénètrent les dents et toute la masse des muscles d'un agacement sardonique et hideux.

L'attitude de la bravade opposée à l'autorité, quand elle est souvent répétée, ôte au col toute sa mollesse et au visage sa rondeur. Il y perd même son profil. Tontournée invinciblement par cette expression véhémente de la révolte de l'esprit, il n'est plus possible à la face que de se montrer de trois quarts, de travers et le menton haut.

Tous ces contournements funestes ne sont pas toujours visibles ; mais ils se font toujours sentir.

Pourquoi y a-t-il tant de personnes qui, d'ailleurs bonnes et aimables, sont lentes à se faire aimer? C'est qu'il y a quelque mauvais pli qui s'est placé dans les replis de leur ton, de leur visage, de leurs manières, et dont la présence invisible nous rebute, on ne sait comment. Un mauvais pli imperceptible déplaît imperceptiblement.

L'air froid hérisse de glaçons toute une physionomie, et y laisse des plaques larges et ternes que rien ne saurait effacer.

L'air fier, l'air hautain, l'air superbe, ont une pointe de théâtre et de comique dignité qui inspirent à ceux qui les voient un mouvement de parodie dont tout le monde a le talent. On les singe en les regardant, du moins au dedans de soi-même, et malgré même qu'on en ait. Ils gravent leur caricature au moment même où ils paraissent : c'est leur inévitable lot.

Fuyez les airs impertinents. La sottise, la petitesse et la bassesse y excellent; cela seul doit en dégoûter.

Les airs d'insouciance, d'importance ou de fierté dont de jeunes têtes s'affublent, comme d'un panache ou

d'une armure, quand on attaque leurs défauts, et quelquefois par contenance ou par décontenance, sont un expédient qui leur nuit dans l'esprit de ceux qui les voient et qui s'en souviendront toujours. Ces amazones d'un quart d'heure s'exposent par de telles équipées à déplaire éternellement.

Mais que faire, quand on est timide, qu'on se sent gauche, embarrassée? 11 faut se résigner à l'être, et consentir à le paraître jusqu'à ce qu'on ne le soit plus. Ce ne sont pas là des malheurs. L'air embarrassé et timide n'a jamais repoussé personne. Il est d'aimables gaucheries; et un embarras ingénu, une timidité naïve, ont leur mérite et leur attrait. Des yeux baissés ont de la grâce et de la dignité peut-être; mais tout choque dans un œil hardi.

Avez-vous quelque mauvais pli? Avez-vous des demidéfauts? Avez-vous même des défauts, et voulez-vous de l'indulgence? Voici le secret infaillible de l'obtenir à pleins souhaits.

Donnez-vous trois demi-vertus, trois demi-beautés, trois grâces : l'accueil riant, les prévenances et le désir d'être agréable, qui n'est pas celui de briller.

Placez-les dans votre maintien, dans votre ton, dans vos manières; mais ce n'est pas encore assez : dans votre esprit, dans votre cœur, dans vos regards, dans votre voix, dans tous vos traits.

Entretenez-les avec soin; ne vous en dépouillez jamais, car c'est un atour nécessaire au négligé le plus hardi. Soyez-en donc toujours ornée, et tout vous sera pardonné.

A M. DE CHAT8AUBRIAND. 259

Paris, septembre 18(9.

A M. de Chateaubriand.

M. Maillet-Lacoste, vrai métromane en prose, e\ l'homme du monde le plus capable de bien écrire, si, ne voulant pas écrire trop bien, il pouvait quelquefois s'occuper d'autre chose que de ce qu'il écrit ; M. Maillet- Lacoste, qui sera jeune jusqu'à cent ans, et qui est U meilleur, le plus sensé, le plus honnête, le plus incorruptible et le plus naïf de tous les jeunes gens de tout âge, mais qui donne à sa candeur même un air de théâtre, parce que sa chevelure hérissée, ses attitudes et le son même de sa voix se ressentent des habitudes qu'il a prises sur le trépied où il est sans cesse monté quand il est seul, et d'où il ne descend guère quand il ne l'est pas; M. Maillet, à qui iî ne manque que de la paresse, du relâche, de la détente de tête, pour travailler admirablement, et qui a travaillé avec autant d'éloquence que de courage , il y a vingt ans , contre la tyrannie de l'époque, comme l'attestent des opuscules, dont je vous ai remis, il y a dix ans, un exemplaire qui vous aurait fait connaître son mérite si vous l'aviez lu, mais que vous n'avez pas lu, parce que, occupé commevous l'êtes, vous ne lisez rien, et je crois que vous faites bien, par me prérogative qui n'appartient qu'à vous; M. Maillet, qui a perdu une assez grande fortune à Saint-Domingue, sans y prendre garde et sans pouvoir s'en souvenir, parce qu'il était occupé d'une fable de Phèdre, et que depuis il est perpétuellement aux prises avec une pé-

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