‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 15 sur 142 · XIV LA VIE ET LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

XIV LA VIE ET LES TRAVAUX

fance, l'échange d'abondantes idées et les sympathies de l'intelligence. Étaient-ce pourtant leurs ressemblances ou leurs contrastes qui les réunissaient? Grande question qu'on retrouve au seuil de toutes les amitiés, et qui semble plus facile à poser qu'à résoudre. N'est-il pas permis de penser, néanmoins, qu'un sérieux attachement n'est possible, entre des hommes éminents, qu'à la condition d'une certaine égalité de talents, établie par des compensations plutôt que par des rivalités, et d'une certaine différence dans les goûts, adoucie par une complaisance réciproque et une mutuelle admiration? Tels étaient, du moins, les caractères de cette intimité.

Nourris de l'antiquité l'un et l'autre, ils la regardaient comme la plus noble expression de l'intelligence humaine , et cherchaient ensemble à en retrouver les secrets, à en reproduire les merveilles. Mais, dans ce commun effort , ils s'animaient de sentiments divers. M. de Fontanes songeait à l'illustration que procurent les lettres, pendant que M. Joubert s'inquiétait de perfection bien plus que de gloire. Le premier étudiait les poètes, le second se sentait entraîné vers les philosophes , ou du moins il cherchait de la philosophie où son ami cherchait des vers. L'un, prenant l'antiquité par son côté le plus grave, en interrogeait l'expérience, en écoutait les leçons afin d'y conformer sa vie ; l'autre en étudiait surtout les habitudes poétiques, les pro-

DE M. J. JOUBEKT. XV

cédés et les délicatesses littéraires pour les appropriei à ses œuvres. Tous deux, enfin, couraient dans la même lice, pleins d'émulation et de curiosité ; mais ils pouvaient s'encourager de la voix et du regard, car ils tendaient vers un but différent et ne risquaient point de se heurter dans la carrière.

Ils n'étaient pas, d'ailleurs, toujours d'accord sur le mérite des livres et sur les règles de la composition littéraire. Héritier des doctrines du siècle de Louis XIV, M. de Fontanes ne comprenait pas de plus belle gloire que celle d'imiter et de faire revivre ses grands écrivains, en demandant comme eux à la muse française de revêtir les couleurs des muses grecque et latine. Pendant qu'il s'abandonnait avec confiance, avec paresse peut-être, à cette sorte d'inspiration d'emprunt, reflet un peu terne de l'éclat antique, M. Joubert se plaignait de ce que les écrivains montraient moins de spontanéité que de déférence aux modèles. Il voulait que toute œuvre de l'art offrît, comme les traits du visage humain, ce caractère distinct et personnel qui sépare chaque individu des individus qui l'entourent. Dans le livre, enfin, il cherchait l'homme et se détournait quand il ne le trouvait pas.

Avec de telles réserves on devient un juge difficile; aussi M. de Fontanes s'irritait-il souvent des froideurs qu'opposait son ami à des admirations moins exigeantes. Je n'ai le droit d'en blâmer M. Joubert ni de l'en

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