XLVI LA VIE ET LES TRAVAUX
la couverture, sur le titre, suffisaient pour réveiller tous ses souvenirs et renouveler soudainement ses impressions premières. C'était, de ses livres à lui, un commerce de tous les instants, une sorte de courant intellectuel presque ininterrompu. Ils ne renfermaient pas une bonne parole dont il ne leur tînt compte en passant, un mauvais propos dont il ne leur gardât rancune. Aussi était-il devenu fort scrupuleux dans le choix des volumes qu'il admettait sur ses rayons. Il avait grand soin de ne s'entourer que d'ouvrages amis et proscrivait , comme un voisinage fâcheux, les auteurs qui blessaient sa pensée. Mais les autres, comme il les aimait! Je me rappelle à ce sujet, et l'on me pardonnera de redire la première visite que j'eus l'honneur de lui faire quelques années avant sa mort. Mon père, son compatriote et presque son collègue, entretenait avec lui, de Bourges où le retenaient les fonctions du rectorat, une correspondance qui, engagée à l'occasion de détails universitaires, était devenue peu à peu, comme il arrive entre gens de cœur et d'esprit, plus personnelle et plus intime. Souvent, quoique fort jeune alors, j'avais été frappé du style et de la forme des lettres de M. Joubert, lettres qu'au surplus, suivant le vœu trop bien exaucé de leur auteur, mon père éprouve aujourd'hui le regret de n'avoir pas conservées. Elles étaient écrites sur de grossier papier, et leurs caractères surannés me semblaient appartenir