LXXIV LA VIE ET LES TRAVAUX
active d'un côté, toute passive de l'autre, ils s'obstinaient mutuellement, d'autant plus malheureux tous les deux que M. Joubert découvrait dans l'intelligence de son fils la promesse de tous les succès, et que la nature de celui-ci, plus puissante que ses résolutions, le retenait, comme une main de fer, dans son inaction fatale. En étudiant plus tard ce caractère étrange, que je me sentais, au surplus, moins disposé à blâmer qu'à plaindre, je me suis demandé souvent s'il n'y avait pas en nous un secret ressort destiné à nous pousser à l'action, qui pouvait être détendu, irrégulier dans son jeu, rebelle à nos volontés mêmes, et qui, en laissant subsister virtuellement toutes nos belles dispositions, leur refusait le moyen de se réaliser dans la pratique. Telle était du moins cette organisation malheureuse. C'était là la douleur de M. Joubert , l'épine cachée sous sa couche. Tout le reste était bonheur autour de lui.
Peu d'années après son mariage, il était parvenu à fixer près de lui le plus jeune de ses frères ', en l'unissant à la nièce de sa femme. Ils ne formaient ensemble qu'une famille, vivant sous le même toit, reunie à la même table, et confondant, jusqu'à la fin, ses intérêts de fortune dans l'indivision des patrimoines. Il ne m'est
1. M. Arnaud Joubert, né à Montignac (Dordogne), en 1767, premier avocat général, puis conseiller à la Cour de cassation; démissionnaire en 1848, mort à Paris le 20 juillet 1854.
DE M. i. JOUBERT, LXXV
pas permis sans doute de parler avec une égale liberté des deux chefs de cette communauté où le sort m'a depuis donné place. L'un d'eux a disparu; l'autre est près de moi, et des nœuds si étroits nous lient qu'ils retiennent la voix même de la reconnaissance. Je ne saurais m'empêcher de remarquer, cependant, que ce dernier ne devait pas uniquement à la protection commandée par la différence des âges les témoignages de vive affection qu'il recevait de son frère. Il existait entre eux de secrètes sympathies qui, à leur insu peutr être, les unissaient par une chaîne invisible : même amour pour leur mère, amour religieux qui, en dominant leur vie, épurait toutes leurs pensées; même chasteté dans les propos et dans les mœurs; même simplicité dans les goûts; même tempérance dans les vœux; prédilection égale pour les plaisirs de la famille; égale fidélité dans les affections; je ne sais enfin quelle disposition heureuse, au contact de tout ce qui est beau dans la nature ou parmi les hommes, à se remplir de joies douces, intimes et longues. Cette fraternité des âmes ne se laissait pas toujours, il est vrai, deviner à la surface; mais qu'importe, si sous la diversité des formes se déguisaient des impressions communes, si , comme il arrive dans nos accords, quelques dissonances heureuses amenaient, dans l'intimité des deux frères, plus de charme et d'harmonie?
D'autres liens les unissaient d'ailleurs. Non-seule-