LXXXVIH LA VIE ET LES TRAVAUX
travail de mosaïque littéraire qu'une longue patience et un dévouement pieux pouvaient seuls accepter. Cette mission, peut-être au-dessus de mes forces, me semblait du moins faire partie de mes devoirs ; encore souffrant à cette époque, mon beau-père voulait bien la remettre à mon zèle. Il désirait de voir mon nom se rattacher au sien par un lien de plus. Je ne pouvais donc hésiter.
Les manuscrits de M. Joubert se divisaient en deux parties distinctes: d'un côté, des feuilles détachées, couvertes d'ébauches et jetées sans ordre dans quelques cartons; de l'autre, une suite de petits livrets, au nombre de plus de deux cents, où il avait inscrit, jour par jour, ses réflexions, ses maximes, l'analyse de ses lectures et les événements de sa vie. Cette dernière partie, véritable journal que, pendant plus de trente années, madame Joubert avait vu aux mains de son mari, était la seule dont elle eût jugé nécessaire de réunir les éléments. Mais les pensées n'y sont écrites qu'au crayon; des renvois, des lacunes, des abréviations fréquentes, un inexprimable désordre en rendent l'intelligence, la lecture même extrêmement pénibles. Souvent la phrase n'est qu'indiquée ; la conséquence arrive sans les prémisses; le trait est lancé vers un but inconnu. Souvent aussi, en relisant d'anciens cahiers, l'auteur complète ou modifie sa pensée sur le livret courant, sans retoucher aux mots passés, sans indiquer la relation des mots présents. Il écrit le jour, il écrit la nuit. Au lit ou de-