XC LA VIE ET LES TRAVAUX
vrai pour ces mots , sans valeur propre , avec lesquels l'écrivain s'amuse , en attendant l'idée , ou s'occupe à cimenter les blocs de son édifice. Quant à ceux qui tiennent la pensée enfermée en leur sein, on verra s'il savait l'en faire jaillir, s'ils étaient soumis à la voix du maître !
Cependant je les recueillais un à'un, ces mots précieux qu'il s'était contenté de jeter sur le papier, comme pour les faire rouler à loisir, les mirer à l'entour et voir briller leurs feux; je les reportais sur des feuillets égaux, immense jeu de cartes auquel j'essayais, en tâtonnant, de donner un classement méthodique; je cherchais parmi les redites la version la plus heureuse ; je rapprochais les membres souvent épars d'une pensée que le premier jet n'avait pas fournie tout entière ; je contrôlais l'une par l'autre les assertions contradictoires, m' efforçant de démêler celle qui, conforme au génie de l'auteur, devait seule survivre à l'analyse. En un mot, après m'être placé, autant qu'il dépendait de ma faiblesse, au point de vue qui avait été le sien, j'agissais comme il me semblait qu'il eût agi si, la patience succédant à la fécondité, il eût employé quelques dernières années à coordonner les matériaux amassés pendant le reste de sa vie.
Et ce n'était pas seulement aux livrets communiqués à M. de Chateaubriand que je demandais de révéler M. Joubert tout entier. J'avais entre les mains ces car-