‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 91 sur 142 · M. SAINTE-BEUVE. CI · texte numérisé non relu

M. SAINTE-BEUVE. CI

(ce beau moment, pour moi, est le moment littéraire, et s'étend depuis Atala, par René, par les Martyrs, jusqu'au Dernier des Abencerrages) , M. de Chateaubriand eut alors, comme poëte, un bonheur que bien peu obtiennent : il rencontra deux amis, deux critiques à part, Fontanes et Joubert, faits tout exprès pour lui, pour l'avertir ou pour le guider. On n'a ordinairement qu'un ange gardien, il en eut deux alors : l'un tout à fait gardien, Fontanes, le contenant en particulier, le défendant au besoin devant tous, le couvrant du bouclier dans la mêlée; l'autre plutôt excitant et inspirateur, M. Joubert, celui-ci l'enhardissant à demi-voix, ou lui murmurant de doux avis dans une contradiction pleine de grâce. La meilleure, la plus fine critique à faire sur les premiers et grands ouvrages littéraires de M. de Chateaubriand, se trouverait encore dans les Lettres et les pensées de M. Joubert.

C'est quand il revient à parler des mœurs et des arts, de l'antiquité et du siècle, de la poésie et de la critique, du style et du goût, c'est sur tous ces sujets qu'il nous plaît et nous charme, qu'il paraît nous avoir ajouté une part notable et neuve au trésor de ses devanciers les plus excellents. Le goût, pour lui, est la conscience littéraire de ïàme. Pas plus que Montaigne, il n'aime le style livrier ou livresque, celui qui sent l'encre et qu'on n'a jamais que la plume à la main : « Il faut qu'il y ait, dans notre langage écrit, de la voix, de l'âme, de l'esprit, du grand air, des mots qui subsistent tout seuls, et qui portent avec eux leur place. » Cette vie qu'il demande à l'auteur, et sans laquelle le style n'existe que sur le papier, il la veut aussi dans le lecteur : « Les écrivains qui ont de l'influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. C'est dans le fond des esprits que sont les littératures. » Aussi, lui qui sent si bien les anciens, l'antiquité de Rome,

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