‹ Correspondance de J. JoubertChapitre 92 sur 142 · CH JUGEMENTS LITTERAIRES · texte numérisé non relu

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de la Grèce, et celle de Louis XIV, il ne nous demande pas l'impossible; il nous dira de la sentir, mais non point d'y retourner.

Ce que M. Joubert demande surtout aux modernes, c'est de ne pas insister sur leurs défauts, de ne pas verser du côté où ils penchent, de ne pas s'y jeter de toutes leurs forces. Nature idéale et légère, le sensuel, le boursouflé, le colossal, lui déplaisent par-dessus tout. Nous sommes très-sensibles depuis quelques années à ce que nous nommons la force, la puissance. Souvent, quand il m'est arrivé de hasarder quelque remarque critique sur un talent du jour, on m'a répondu : « Qu'importe! ce talent a de la puissance. » Mais quelle sorte de puissance? M. Joubert va répliquer pour moi : « La force n'est pas l'énergie : quelques auteurs ont plus de muscles que de talent. La force, je ne la hais ni ne la crains; mais j'en suis, grâce au Ciel, tout à fait désabusé. C'est une qualité qui n'est louable que lorsqu'elle est ou cachée ou vêtue. Dans le sens vulgaire, Lucain en eut plus que Platon, Brébcuf plus que Racine. » 11 nous dira encore : « Où il n'y a point de délicatesse, il n'y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que de la force et un certain feu sans éclat, n'annonce que ie caractère. On en fait de pareils, si l'on a des nerfs, de la bile, du sang et de la fierté. » M. Joubert adore l'enthousiasme, mais il le distingue de l'explosion, et même de la verve, qui n'est que de seconde qualité dans l'inspiration, et qui remue, tandis que l'autre émeut : « Boileau, Horace, Aristophane eurent de la verve ; La Fontaine, Ménandre et Virgile, le plus doux et le plus exquis enthousiasme qui .'ut jamais. » L'enthousiasme, en ce sens, pourrait se définir une aorte de paix exaltée. Les beaux ouvrages, selon lui, n'enivrent pas, mais ils enchantent. Il exige de l'agrément et une certaine aménité, même dans les sujets austères; il réclame du charme partout, même dans la profondeur : « Il faut porter du charme dans ce qu'on approfondit, et faire

M. SAINTE-BEUVE. CIH

entrer dans ces cavernes sombres, où l'on n'a pénétré que depuis peu, la pure et ancienne clarlé des siècles moins instruits, mais plus lumineux que le nôtre. » Ces mots de lumineux et de lumière reviennent fréquemment chez lui et trahissent cette nature ailée, amie du ciel et des hauteurs. Le brillant, qu'il distingue du lumineux, ne le séduit pas : <« Il est bon, il est beau que les pensées rayonnent, mais il ne faut pas qu'elles étincellent. » Ce qu'il leur souhaite plutôt, c'est la splendeur, qu'il définit un éclat paisible, intime, uniformément répandu, et qui pénètre tout un ensemble. On aurait beaucoup à tirer des chapitres de M. Joubert sur la critique et sur le style, de ses jugements sur les divers écrivains : il y paraît neuf, hardi, vrai presque toujours. 11 étonne au premier abord, il satisfait le plus souvent quand on y songe. 11 a l'art de rafraîchir les préceptes usés, de les renouveler à l'usage d'une époque qui ne tient plus à la tradition qu'à demi. Par ce côté, il est critique essentiellement moderne. Malgré toutes ses religions de l'antique et ses regrets du passé, on distingue aussitôt en lui le cachet du temps où il vit. Il ne hait pas un certain air de recherche, et y voit plutôt un malheur qu'un défaut. 11 va jusqu'à croire « qu'il est permis de s'écarter de la simplicité, lorsque cela est absolument nécessaire pour l'agrément et que la simplicité seule ne serait pas belle. » S'il veut le naturel, ce n'est pas le naturel vulgaire, mais le naturel exquis. Y atteint-il toujours? Il sent qu'il n'est pas exempt de quelque subtilité, et il s'en excuse : « Souvent on ne peut éviter de passer par le subtil pour s'élever et arriver au sublime, comme pour monter aux cieux il faut passer par les nuées. » Il s'élève souvent aux plus hautes idées, mais ce n'est jamais en suivant les grandes routes; il a des sentiers qui échappent. Enfin, pour tout dire, il a de la singularité et de Y humeur individuelle dans ses jugements. C'est un humoriste indulgent, qui rappelle quelquefois Sterne, ou plutôt Charles Lamb. il a une manière qui fait qu'il ne dit rien, absolument rien, comme un autre. Cela est sensible clans les lettres qu'il écrit,

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