M. DE SACY
J.1 ne pense pas que les livres où il y a le pins d'esprit soient capables d'en donner aux gens qui n'en ont pas. In sot peut lire et relire La Bruyère en toute sûreté de conscience ; il n'en restera pas moins un sot. Certains livres pourtant font illusion ; on s'approprie en les lisant ce qu'ils ont d'ingénieux, de 8n, de profond ; on s'en fait honneur ; on se sait bon gré de penser si délicatement et d'avoir rencontré , pour exprimer une idée piquante, un mot si juste et un tour si heureux; on s'attribue familièrement sa part dans le mérite de l'invention et dans celui de » exécution; et si l'on n'a pas plus d'esprit au bout de m lecture* on a eu du moins le plaisir de s'en croire beaucoup pendant qu'on xa iaisait. Il n'a pas paru depuis longtemps, si je ne me trompe, un livre plus propre que les Pensées de M. Joubert à faire éprouver cette sensation ou cette illusion flatteuse.
Qu'était-ce que M. Joubert? Un homme modeste et retiré qui s'est borné pendant presque toute sa vie à exercer sur ses amis, et parmi eux il y en a eu de bien illustres, le genre d'influence que je crois son livre destiné à avoir sur les lecteurs intelligents. M. Joubert écrivait peu et n'écrivait que pour lui-même; il pensait pour les autres et les faisait penser ; il leur livrait son esprit et réveillait le leur ; il répandait libéralement ses idées et fécondait celles qu'on lui apportaitsa conversation était une source vive, toujours ouverte à qr voulait y puiser. M. Joubert est mort en 1824, inconnu, ou peu s'en faut, du public , mais bien connu et placé au premier rang par ce petit cercle d'amis qui formaient son public