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Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un index

La lettre, monsieur, que vous m'avez adressée pour M. Riccoboni m'a été remise par M. de La Font à son arrivée des Pays-Bas, et je l'ai rendue exactement. Mon 5 départ pour Lyon est différé jusqu'au 28 de ce mois, parce que M. le maréchal de Villeroy souhaite que j'aille passer quelques jours auprès de lui à Villeroy, avant que de m'en retourner. Quelque empressement que j'aie de recevoir vos observations sur le commentaire de Régnier,

10 je n'ose espérer que vous puissiez me les envoyer dans le petit intervalle de temps que je dois encore rester à Paris ; mais je les attendrai à Lyon avec la même impatience que j'ai pour tout ce qui vient de votre part. Mon empressement est encore fondé sur un autre motif : c'est que les

15 libraires qui ont imprimé le Régnier in-40 songent à en faire une autre édition en deux volumes in-douze, et je voudrais mettre celle-ci dans l'état de perfection où je pourrai être capable de la porter, afin de n'avoir plus à y revenir. Voilà, monsieur, en quoi votre secours m'est

20 nécessaire, et puisque vous avez honoré mon ouvrage de Corr. Rousseau et Brossette^ II. i

votre approbation, vous voilà engagé à me mettre en état de mériter celle du public.

M. de La Font m'a dit que vous lui aviez récité trois de vos psaumes nouvellement traduits, et il m'en a parlé

25 avec des éloges d'autant plus sincères de sa part que son récit était encore animé, sans qu'il s'en aperçût, par la chaleur dont il avait reçu l'impression en vous écoutant. Je reconnus en cela le véritable effet du sublime, tel qu'il est décrit par Longin, quand il dit que le sublime donne au

30 discours une vigueur toute noble, une force invincible, qui enlève l'âme, et qu'il produit en nous une certaine admiration mêlée d'étonnement et de surprise, qui est toute autre chose que de plaire seulement ou de persuader. M. de Lasseré me lut hier la dernière lettre que vous lui avez

35 écrite, et dans laquelle, en portant un jugement très avantageux, mais très juste, du panégyrique de saint Louis par M. l'abbé Seguy^, vous faites en même temps une critique fort sensée et fort juste du style néologique de nos modernes écrivains. Cet abbé, pour vous le dire

40 en passant, vient d'être gratifié d'un bénéfice de 2000 11. Je me trouvai, ces jours passés, dans une maison où il vint et j'eus grand plaisir à m'entretenir avec lui.

Ne doutez point, monsieur, que je ne suive exactement votre conseil dans la nouvelle édition que je donne-

45 rai du Boileau. Bien loin d'y rien ajouter qui puisse être contraire aux sentiments qu'avait ce grand homme, je réformerai quelques-unes de mes anciennes notes, et je suis bien résolu de faire disparaître les pièces étrangères qu'on y a fourrées mal à propos, et même contre mon

I. Joseph Seguy (1689-1761), membre de l'Académie française (1736) et frère de celui qui devait publier plus tard les œuvres de J. B. Rousseau (1745, 3 vol. in-4° ou 4 vol. in-12).

50 gré. Si VOUS n'étiez pas déjà suffisamment persuadé de la vénération que j'ai pour la mémoire de cet illustre ami, vous pourriez en juger par l'extravagance dont je vais vous faire part. J'appelle extravagance la hardiesse que j'ai eue autrefois de faire des vers pour M. Despréaux,

55 et, qui pis est, de les lui envoyer. Si l'on peut pousser la folie encore plus loin, je le fais aujourd'hui en envoyant ces mêmes vers à M. Rousseau, c'est-à-dire au premier, ou plutôt au seul poète français que nous ayons. Voici à quelle occasion je fis les vers que vous allez lire et dont

60 il vous est permis de vous moquer tant qu'il vous plaira. M. Despréaux avait une rente viagère de 1500 11. sur la ville de Lyon. Ces sortes de rentes furent retranchées d'un quart, par un arrêt du Conseil, parce qu'elles avaient été créées sur un pied trop haut, eu égard au

65 capital : ainsi les rentiers ne touchaient plus que les trois quarts de leurs rentes. M. le maréchal de Villeroy, à ma prière, ordonna, par distinction pour M. Despréaux, que la ville de Lyon lui payerait la rente en entier. M. Despréaux m'écrivit pour m'en remercier, disant qu'il

70 voulait marquer à la postérité les obligations qu'il m'avait et que sa reconnaissance lui tiendrait lieu d'Apollon. Ma réponse finissait ainsi :

Souviens-toi qu'en mon cœur tes écrits firent naître

L'ambitieux désir de voir et de connaître 75 L'arbitre, le censeur du Parnasse françois,

Le digne historien du plus grand de nos Rois. Je te vis, je t'aimai. Mon heureuse jeunesse,

Boileau, ne déplut point à ta sage vieillesse.

Tu souffris que j'allasse écouter tes leçons, 80 Tu daignas m'enrichir de tes doctes moissons ;

Tu m'instruisis à fond de tes divins ouvrages

Et tes écrits pour moi n'eurent plus de nuages.

Tu fis plus : secondant ma curieuse ardeur, Tu commis à ma foi les secrets de ton cœur ;

8) Souvent tu m'entretins de tes mœurs, de ta vie, Des puissants ennemis que t'opposa l'envie, Des honneurs éclatants où tu fus appelé :

Tes chagrins, tes plaisirs, tout me fut révélé. Mon esprit, enchanté de toutes ces merveilles, 90 Occupait tout entier mes avides oreilles ;

Et dans les traits naïfs de ce vivant tableau, Je vis à découvert l'âme du grand Boileau : Mais, dans quelque haut rang que la Muse te mette, Je vis l'homme d'honneur au-dessus du poète.

9) O toi, qui peux transmettre à la postérité Des vers marqués au coin de l'Immortalité ; Toi, qui dans tes écrits, chantés sur le Parnasse, Es moins l'imitateur que le rival d'Horace ;

Toi, dont le Dieu des vers prend le nom et la voix 100 Pour régler son empire et dispenser ses lois ;

Vois le comble de gloire où mon esprit aspire ! Quand tu dis qu'Apollon en ma faveur t'inspire, Boileau, tu me promets un honneur éternel : Le moindre de tes vers peut me rendre immortel. 105 Fais qu'un long avenir de mon nom s'entretienne,

Qu'il connaisse ma gloire en admirant la tienne ; Et que ma renommée emplissant l'univers Puisse aller aussi loin que le bruit de tes vers.

CIL — Rousseau a Brossette.

A Bruxelles, le 4 mars 1730.

Je ne sais, monsieur, comment cette lettre-ci sera reçue de vous après trois mois et demi de silence, et encore sur celle de toutes les lettres que vous m'avez jamais

5 écrites qui demandait une plus exacte réponse. Mon excuse ne vous paraîtra peut-être pas trop bonne, mais voici la vérité du fait. Vous me fîtes l'honneur de m'écrire le i8 novembre que vous partiriez à la fin du même mois pour Lyon où vous attendriez les observations que vous

lo me demandiez sur votre commentaire de Régnier. Il y avait alors un mois que M. Mahùet, qui se dit de votre connaissance, s'était chargé ici de porter ce livre à Paris pour le faire relier en maroquin. J'attendais qu'il me le renvoyât et j'ai si bien attendu que, de jour en jour, les

15 mois de décembre, janvier et février se sont passés avant qu'il me soit revenu, n'y ayant précisément que huit jours que je l'ai reçu. En sorte, que ce n'est que depuis ce temps qu'il m'a été permis de travailler à vous obéir, en me donnant le plaisir de lire avec attention vos

20 savantes remarques ; mais il faut que je l'avoue, l'esprit de critique s'est trouvé en défaut chez moi à cette lecture et quelque désir que j'aie eu de vous donner des preuves de cette amitié sévère que vous avez exigée de moi en cette occasion, il m'a été impossible, je le dis à ma honte

2s ou plutôt à votre gloire, de pousser la chose au-delà de deux pages d'écriture que vous trouverez jointes à cette lettre. Il faut même que vous soyez autant de mes amis que vous en êtes et que j'aie eu autant d'envie que j'en avais de vous critiquer pour avoir été si loin sur un petit

30 nombre d'articles. Vous m'auriez trouvé beaucoup plus diffus si vous m'aviez ordonné de vous dire tout le bien que je pense du reste, et surtout de votre avertissement, qui est écrit avec une noblesse et une pureté qui ne se trouve plus que bien rarement dans notre style moderne. J'en ai été charmé, mais nullement surpris, connaissant par vos lettres et par vos autres écrits de quoi vous êtes capable en prose ; mais n'ayant encore jamais vu jusqu'à

présent ce que vous savez faire en vers, j'ai été étonné, je le confesse, en lisant les vers que vous avez faits pour

40 notre illustre ami M. Despréaux. Ils sont trop dignes de vous et de lui pour ne pas être donnés au public dans la nouvelle édition que vous projetez des ouvrages de ce grand homme. Vous le lui devez et vous le devez à vousmême comme une nouvelle autorité aux jugements que

4S vous avez portés de cet excellent poète. Je sais qu'il n'est pas nécessaire de savoir faire des vers pour les bien juger, mais il est pourtant vrai que, toutes choses égales, ceux qui en font bien les jugent mieux que les autres. Un commentaire d'Horace fait par Perse ou Varius serait

50 d'un tout autre poids que ceux d'Acron et de Porphyrion. En un mot, monsieur, si le commencement de l'épître est de la force de la fin que vous m'avez envoyée, comme j'ai tout lieu de le présumer, vous ne sauriez faire rien de mieux que d'en enrichir votre nouvelle édition.

55 Pensez-y et vous trouverez que j'ai raison.

Si vous voulez me persuader que vous n'êtes point fâché contre moi de mon peu de diligence à vous avoir fait réponse, il faut que vous ayez la bonté de me rassurer promptement en me donnant de vos nouvelles,

60 auquel cas je vous dirai que j'ai vu cités dans vos remarques deux livres qui m'ont donné une extrême curiosité de savoir s'ils sont imprimés. L'un est la Batrachomyomachie traduite en vers par feu M. Boivin le jeune, et l'autre ia Bibliothèque de Du Verdier et celle de La Croix du Maine

6) avec les illustrations de La Monnoye. Vous aurez donc la bonté, monsieur, de me satisfaire sur ces deux articles, aussi bien que sur celui de votre nouvelle édition des éclaircissements sur Boileau. Mais c'est bien le temps de vous demander des grâces lorsque je n'ai besoin que de

70 pardon. J'aimerais autant ces deux Suisses déserteurs à

qui le roi venait d'accorder la vie et qui lui demandèrent pourboire en courant après lui.

Nous avons perdu notre cher Baron. C'était le dernier nom fameux de nos jours et il a fermé la porte du siècle de Louis le Grand. Je suis persuadé que vous le regrettez; c'était un homme rare et nous n'en reverrons plus de pareil. Combien d'amis illustres nous avons eu à regretter depuis que nous sommes au monde !

Hxc data pxna diù viventibus.

80 N'appuyons point trop sur cette réflexion. Je vous souhaite, monsieur, tout le bonheur et toute la satisfaction que vous méritez et vous prie d'être bien persuadé de la tendre estime et du sincère attachement avec lequel je serai jusqu'à la fin de mes jours, monsieur, votre très

8) humble et très obéissant serviteur. Rousseau.

P. II. Je ne sais s'il ne serait point mieux de laisser le nom de Cramail au titre, puisque c'est le véritable. Il suffirait d'avertir dans la remarque que l'auteur l'avait déguisé sous celui de Garamain. Je voudrais en user de

90 même dans tous les endroits où le texte a été changé en mieux dans les éditions qui ont suivi la mort de Régnier, étant à présumer que ces changements ont été faits sur des manuscrits de ce poète qui, comme il paraît par ses quatre ou cinq dernières satires, était devenu beaucoup

95 plus correct que dans ses premiers ouvrages et avait apparemment profité de l'exemple de Malherbe, quoiqu'il l'eût condamné dans sa neuvième satire.

P. 13. Sucrer notre moutarde. Cette expression est plutôt métaphorique que proverbiale. Je ne sache point qu'on

100 dise en proverbe sucrer la moutarde. Et même, le sucre,

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