CCXV. — Rousseau a Louis Racine
A Bruxelles, le 21 février 1739.
En changeant de pays, monsieur, il me semble avoir changé de destinée. J'ai retrouvé ici le repos et le sommeil qui m'avaient abandonné pendant tout le temps que
5 j'ai vécu à Paris, et avec les amis que j'y ai retrouvés tels que je les avais laissés j'ai encore la consolation de ne recevoir que des lettres capables de me faire oublier seules toutes mes angoisses passées. Celle — je veux dire la lettre — que vous avez adressée pour moi à M. Aved m'a
10 été rendue hier au soir et je puis vous assurer que si je n'étais aussi parfaitement guéri qu'on a voulu que je le fusse de la maladie du pays, les bontés que vous me témoignez la rendraient incurable. Il me fallait un malheureux voyage comme celui que j'y ai fait pour me faire sentir tout ce
15 que je perds à m'en voir éloigné et combien de vertus cache la corruption que j'y ai remarquée dans ceux qui font le mal et dans ceux qui le laissent faire lorsqu'ils pourraient l'empêcher, ce qui me paraît égal.
Les vers de votre lettre du 5 sont admirables et je vou-
20 drais en être aussi digne qu'ils le sont de vous. Ils me font goûter à l'avance tout l'honneur que me feront chez
la postérité les vœux de ce que ma patrie a de plus distingué. Il ne faut qu'un témoignage comme le vôtre pour mettre ma réputation à couvert. Permettez-moi d'assurer
2, ici M'"^ Racine de mon respect et faites moi la justice de croire que vous serez toujours aussi présent à mon cœur que vous l'avez été à mes yeux lorsqu'il m'a été permis de vous assurer en face de l'attachement inviolable et de la tendre considération avec laquelle je
50 suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Rousseau.
Ne verrons-nous jamais le poème de la Religion imprimé ? J'en reviens toujours là. Ne m'oubliez pas, je vous
55 conjure, quand vous verrez Madame de Rupelmonde et M. Hardion ou quand vous leur écrirez. J'ai reçu ici de M. Dupleix la lettre du monde la plus charmante.