CCXVI. — Rousseau a Louis Racine
A Bruxelles, le 18 mai 1739.
A la bonne heure, monsieur, m'est venue la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 14, car je commençais à craindre que vous ne m'eussiez mis au nombre
) des péchés oubliés, ou, qui pis est, que votre santé n'eût souffert du temps endiablé que nous essuyons depuis trois mois. Vous me rassurez en me marquant que vous avez fait le voyage de Paris et que vous y avez quelquefois fait mention de moi avec mes amis. Je ne sais où ils
[o ont pu prendre que je songeais à refaire encore le même voyage. Le dernier a trop abîmé ma santé pour me per-
mettre une nouvelle corvée, et je vous proteste que s'il en est jamais question ce ne sera qu'à bonnes enseignes que j'y consentirai. La méchanceté de mes ennemis ne m'a 15 point fait autant de mal que la bonne volonté impuissante ou oisive de mes amis. Je les ai éprouvés la plupart tels que Térence les dépeint, empressés jusqu'à la témérité à promettre au-delà de ce qu'on souhaite.
Posi, iiU tempus promissa est jam perfici , 20 Tum, coacti, necessario se aperiunt ;
Et timent : et tamen res premit denegare.
)e ne songe point encore à donner une dernière édition de mes œuvres. Pour des mémoires, c'est un travail que je réserve à la fin de ma carrière mais qui ne pourra
25 paraître qu'après ma mort. Quant à mes lettres, je ne les ai jamais crues assez bonnes pour en garder aucune copie, et je ne sache que M. Brossette qui, à ce qu'il m'a mandé, ait eu assez de débonnaireté pour conserver celles qu'il a reçues de moi.
30 Je sais il y a longtemps que toute la Voltairomanie doit venir ici à l'occasion d'un procès où les Duchastelet sont intéressés. Je doute pourtant que le chef de cette cabale se hasarde d'y paraître, précédé comme il l'est de sa réputation. Un autre homme plus souhaité y doit, à ce que
35 m'a assuré hier M. le prince de Ligne qui arrive de Paris, venir passer deux ou trois mois. C'est le vengeur de M. votre père, l'abbé Desfontaines. V adieu de Voltaire au Théâtre est d'un nommé M. Guyot de Merville, connu à Paris par quelques comédies très bien versifiées et à qui 40 cette nouvelle pièce de vers ne saurait faire de déshonneur.
Je vous félicite de tout mon cœur du plaisir que vous attendez de voir M. Dupleix. J'espère que vous ne me
refuserez pas la grâce de l'assurer de mes obéissances et 45 du souvenir reconnaissant que je conserve des bontés dont il m'a honoré. Vous ne me dites rien de votre portrait. En quel état est-il ? M. Aved, de qui j'attends inutilement une réponse depuis plus de six semaines, ne me dit point s'il avance. J'attends le mois d'août pour m'ap- 50 prendre des nouvelles par le public. Permettez-moi d'assurer ici M"^* Racine de mes respects et vous, monsieur, de l'inviolable et tendre attachement avec lequel je vous suis dévoué jusqu'au tombeau.
Rousseau.