CXV. — Brossette a Rousseau
A Lyon, le 9 avril 173 1.
Vous avez eu raison, mon cher monsieur, de présumer que je serais également surpris et fâché de l'aventure dont vous m'avez fait le récit. Est-il possible que l'abbé Len- 5 glet, qui ne me connaît point, que je n'ai vu de ma vie et avec qui je n'ai jamais eu la moindre relation, ni de près ni de loin, ait eu l'impudence d'abuser de mon nom jusqu'à me rendre votre calomniateur à la face de toute la terre ? Faut-il qu'il y ait des hommes si pervers et qui 10 soient capables d'inventer des crimes nouveaux auxquels on n'a point encore donné de nom, car les termes de perfidie, de trahison, d'attentat, me paraissent bien faibles pour exprimer la qualité d'une action si noire et si détes-
table ? Je frémis à la simple idée de cette horrible entre-
15 prise, surtout quand j'envisage les suites qu'elle aurait eues si vous n'aviez trouvé le moyen de les prévenir par votre prudente activité. Cet homme, sans doute accoutumé à ces sortes de forfaits, a cru ou que j'ignorerais Fauteur de celui-ci, ou que je le regarderais avec indifférence,
20 ou que peut-être je serais dans l'impuissance d'en tirer raison ; mais il a pris de fausses mesures, car, comme le simple soupçon du crime blesse ma délicatesse presque autant que le crime même, j'ai porté mes plaintes aux personnes qui sont en état de me rendre justice, et de
25 venger l'injure que m'a voulu faire ce scélérat. J'espère d'y réussir au cas qu'il soit en France, et c'est de quoi je vous prie de m'informer incessamment, aussi bien que des circonstances particulières de ce libelle, 'afin que je puisse parler et agir avec plus de certitude.
30 Je suis tellement frappé de cette affaire que je n'ai presque pas le courage de vous parler d'autre chose. Cependant disons un mot de notre Molière. Quand vous aurez mis par écrit vos réflexions sur cet auteur, si vous prenez la peine de me les envoyer, je vous ferai part de
5î celles qui me viendront dans l'esprit, et surtout des faits qui y pourront avoir quelque rapport ; mais quelque envie que j'aie de mettre mes notes en évidence, il n'est pas possible qu'elles soient prêtes pour accompagner l'édition que l'on prépare.
40 Si j'ai tiré de grandes lumières des conversations que j'ai eues avec notre ami Baron, ne croyez pas que j'aie adopté sans réserve tout ce qu'il m'a présenté. Je me suis précautionné contre tout ce qui pouvait être suspect, et j'ai su distinguer les circonstances qui ne servaient que
45 pour l'ornement et qui étaient, pour ainsi dire, les fleurs de son imagination. J'avais d'ailleurs une règle pour juger
de son exactitude : c'était quand ce qu'il me racontait se trouvait conforme à ce que j'avais appris ou de M. Despréaux ou de quelque autre témoin digne de foi ; mais
îo vous en pourrez juger vous-même, monsieur, par l'examen que vous ferez de mes remarques, quand je les soumettrai à votre critique, avant que de les donner au public.
duant à la vie de Molière écrite par M. de Grimarest, je conviens qu'elle mérite d'être supprimée. Lorsqu'elle
55 parut, il y a vingt-six ans, M. Despréaux m'en écrivit de son propre mouvement, pour me témoigner son indignation et le grand mépris qu'il avait pour cet ouvrage. Ainsi, monsieur, vous avez grande raison de souhaiter qu'il soit exclu de la nouvelle édition à laquelle on doit
60 travailler. M. de Grimarest le fils m'a avoué que la critique que l'on fit à la suite de la vie de Molière était aussi l'ouvrage de feu son père. Ce n'est point par les allégagations seules des Italiens que j'ai jugé des imitations que notre comique français a faites de leurs auteurs. J'en
65 ai jugé par la comparaison même de ses pièces avec les leurs, et j'y ai trouvé non seulement des pièces dont le sujet est pris des Italiens, mais des traits particuliers bien marqués et des scènes entières qu'il a insérées dans ses comédies, et toujours en maître : de sorte que l'imi-
70 tateur ne manque jamais de surpasser ses originaux. J'en dis autant des auteurs espagnols, chez lesquels il a fait d'amples moissons, comme je le fais voir en rapportant leurs passages parallèles. Je ne prétends pas par là justifier ces écrivains étrangers du reproche, qui leur est jus-
75 tement fait, de n'avoir suivi ni règles, ni bienséances, ni raison même. Aussi n'est-ce pas dans ces défauts que Molière les a imités.
Je suis au désespoir de n'être pas de votre avis sur la place qu'il faut donner à mes remarques. Vous vou-
80 ciriez qu'elles ne fussent pas imprimées au bas des pages, parce que de cette manière, dites-vous, elles causent trop de distraction, et qu'en lisant le texte, on est tenté défaire de fréquentes diversions pour courir aux remarques.
Voici mes raisons. 1° Si la lecture du texte oblige les 85 lecteurs de consulter les remarques, cette obligation tourne au profit du commentaire, et le lecteur les consulte d'autant plus volontiers qu'elles se trouvent placées sous ses yeux ; au lieu que si elles étaient transplantées à la fin de la pièce, la paresse l'empêcherait souvent d'y
90 avoir recours, et le temps qu'il faudrait employer à chercher la note dont il aurait besoin refroidirait sa curiosité et peut-être lui causerait quelque impatience.
2° Comme les renvois des remarques doivent être marqués par des chiffres dans le texte, ces' renvois qui
95 sont des espèces de réclames, semblent demander que l'éclaircissement soit dans la même page.
30 La plupart de mes remarques historiques sur Molière sont assez courtes et doivent passer pour des notes marginales. Celles qui sont un peu plus longues n'excèdent
100 jamais une demi-page.
4° A l'égard des imitations, je crois qu'il est encore plus indispensable de les placer sous le texte, afin que le lecteur en puisse faire la comparaison, vers pour vers, entre l'original et la copie ; au lieu que si ces passages
los étaient placés plus loin, le lecteur serait obligé, à chaque vers, de sauter du texte aux remarques et de revenir des remarques au texte, ce qui serait fort incommode et aurait à peu près le même inconvénient que si, dans la musique vocale, on ne mettait pas les paroles sous les notes.
iio 50 Je vois que tous les commentateurs font marcher de front les notes avecle texte, comme les commentaires Dau-
phins^ et autres. M. Bayle a mis ses remarques sous le texte, quoiqu'elles soient toutes fort étendues et que la plupart puissent être regardées comme des discours ou des dis-
115 sertations. La facilité de les trouver dans la même page, à la portée des yeux, ne contribue pas peu à les faire lire avidement. Parla même raison le commentaire de M. Le Duchatsur Rabelais se fait lire quoique la plupart de ses notes soient fort sèches. Au contraire, les remarques sur
120 le Journal d'Henri III, quoique fort historiques, ne se lisent pas avec tant de plaisir, parce qu'elles sont éloignées du texte.
6° Enfin, rien, à mon avis, n'est plus froid ni moins intéressant qu'une lecture suivie de remarques détachées,
125 qui ne sont plus qu'un corps sans âme, scopœ dissolutx, quand elles sont séparées du texte, c'est-à-dire de l'endroit à l'occasion duquel elles sont faites : c'est séparer la cause del'efFet. Voilà les raisons sur lesquelles j'appuie mon sentiment.
130 Votre objection m'a paru si considérable, monsieur, que je rassemble, comme vous voyez, toutes mes forces pour la combattre, et, qui plus est, je les mets en ordre de bataille. Mais, si vous y prenez garde, j'ai à défendre non seulement mon avis, mais encore mon propre inté-
155 rêt, ou, ce qui revient au même, l'intérêt de mes remarques sur Despréaux, car je suis persuadé que, si je les avais séparées du texte, elles auraient été beaucoup moins intéressantes, et n'auraient peut-être pas fait fortune.
140 II me reste pourtant un scrupule sur l'arrangement que je leur ai donné. Je les ai distribuées en trois classes :