I. Par Grimarest
un visage que les couleurs étrangères dont on le bar- 95 bouille. D'ailleurs la réputation des grands hommes doit être ménagée et on ne doit rien avancer sur leur propre personne sans Tavoir bien pesé et examiné .sur des témoignages tout à fait irrécusables. Celui de notre cher Baron peut être fort bon à certains égards, mais vous l'avez
loo connu et vous savez que le talent qu'il avait de peindre emportait quelquefois son imagination au delà des bornes du vrai. L'auteur de la prétendue vie :de Molière a trop consulté notre ami et trop peu sa raison, et pour avoir sans discernement transporté sur le papier toutes les bagatelles
105 fausses ou vraies qu'il lui avait ouï conter sans avoir pu y transporter les agréments avec lesquels il les racontait, il a fait d'un seul coup un des plus faux et des plus ennuyeux romans qui aient jamais paru. Je suis bien sûr, monsieur, que vous ne tomberez point dans cet inconvénient,
iio que vous n'avancerez rien que sur des garanties bien certaines et qu'entre les vérités mêmes vous saurez distinguer mieux que personne celles qui doivent être dites d'avec celles qu'il est à propos de taire, le but d'un commentateur honnête homme comme vous l'êtes devant
11) être de faire honneur à son auteur et d'écarter de ses remarques tout ce qui peut donner du mépris pour celui qui en est l'objet, ce qui n'exclut pourtant pas les petites faiblesses auxquelles la nature humaine n'est que trop sujette et qui sont souvent une suite des plus grandes ver-
120 tus.
Quant aux imitations que vous projetez de joindre à vos notes historiques, je ne doute point que vous n'usiez de la même précaution et que vous ne soyez surtout bien en garde contre ce que les Italiens toujours admirateurs
12) d'eux-mêmes nous racontent des courses que Molière a faites sur leurs terres. Il n'y en a point au monde de plus
désertes et de plus stériles que les leurs, et quoique par politesse je n'aie point voulu relever les éloges qu'en fait M. Riccoboni, je n'en suis pas moins assuré par mes
130 propres yeux que la plus grande partie des pièces qu'il loue le plus et que j'ai lues n'est qu'un chaos de choses obscures, froides, indigestes et dépareillées, entassées les unes sur les autres, sans choix, sans goût et sans discernement. Il ne faut donc pas confondre les sujets qu'il a
135 tirés de Boccace, qui est une source excellente, avec ceux qu'il a pu tirer des comédies italiennes, où, à la réserve de deux ou trois, il n'a rien trouvé sûrement qui méritât d'être embelli. L'obligation qu'il a aux Italiens et qui est véritablement fort grande est d'avoir pris chez eux seuls
140 l'idée du jeu muet dont il a enrichi son théâtre, et qu'il a porté sur le modèle des grands acteurs qui vivaient de son temps à ce degré de vivacité où aucun acteur n'atteindra jamais.
Je ne sais au reste, monsieur, si vous serez de mon
14s avis, mais il me paraît que vos remarques qui, suivant ce que j'imagine, doivent faire un corps considérable, attire ront trop d'attention si elles sont imprimées au bas des pages pour ne pas faire un peu de tort à celle que le lecteur voudra donner au texte, ce partage devant causer
150 nécessairement une distraction qui change en étude une lecture qui doit être purement de plaisir ; au lieu qu'en les donnant ensemble et séparément, le lecteur déjà instruit ne sera plus arrêté et ne fera plus que se rappeler avec plaisir en lisant le texte tout de suite les choses dont
ISS il aura déjà l'intelligence. J'ai senti cela dans votre édition de Despréaux, dont je n'ai jamais pu achever une page sans revenir à vos remarques, quoique je les susse toutes par cœur à force de les avoir lues. Elles sont pourtant mieux placées au bas des pages d'un livre comme
i6o celui de M. Despréaux que dans un livre de comédies où le dialogue coupé demande à être lu de suite pour en sentir toute la naïveté. Pardonnez-moi la liberté avec laquelle je vous dis ici mon sentiment qu'à l'exemple de Montaigne je ne vous donnerai pas comme bon, mais comme
165 mien. Il est temps de finir cette longue missive par les remerciements que je vous dois du livre que vous voulez bien m'envoyer. Il n'y aura qu'à l'adresser à M. de Saint- Rambert, chargé des affaires de S. A.Mgr, le duc d'Aremberg, au Temple, quartier du Marais, à Paris, mais il fau-
170 dra lui laisser le soin de payer le port. Je suis avec la plus tendre et la plus sincère considération, monsieur, plus à vous qu'à moi-même.
Rousseau.