‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 15 sur 128 · CXVI. — Rousseau a Brossette · texte numérisé non relu

CXVI. — Rousseau a Brossette

A Bruxelles, le 20 avril 173 1.

Ce n'est qu'en ce moment, monsieur, que je reçois la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire du 9 et j'y réponds sur le champ pour mettre la poste dans son tort au cas qu'elle soit aussi paresseuse pour vous que pour moi. Je n'ai nullement douté de l'indignation que vous causerait un projet aussi horrible que celui de l'abbé

Lenglet. J'en fus averti par un nommé M. Tronchin, docteur en médecine, demeurant à Amsterdam en S^ Lucias-

10 tang. Il me mandait qu'on y imprimait un libelle intitulé Éloge historique du S. Rousseau par F éditeur du Régnier de Londres, mais que c'était l'abbé Lenglet qui en était le véritable auteur, et il m'envoyait en même temps une copie de l'épître dédicatoire qui était proprement un vo-

15 lume où, sous ce nom, les plus atroces calomnies et les injures les plus infâmes m'étaient adressées; mais il ne me mandait ni le nom de l'imprimeur, ni rien qui pût me donner connaissance du reste du livre auquel cette belle épître devait servir d'introduction. Je pris le parti sur le

20 champ d'envoyer et la lettre et le manuscrit à M. d'Acunha, ambassadeur de Portugal, mon ancien ami, pour le prier de se joindre à M. de Zinzindorfï, envoyé de S. M. I. en Hollande, à qui j'écrivais en même temps et avec qui je suis lié d'amitié depuis Vienne, afin de faire supprimer ce

25 libelle. M. d'Acunha me le renvoya, mais il gardala lettre de Tronchin, et ces deux ministres s'employèrent avec tant de vigueur auprès du Pensionnaire que le libelle fut supprimé, mais ce que je ne savais pas et ce que mon donneur d'avis dont je n'ai pas ouï parler depuis ne jugea

30 pas à propos de m'apprendre, c'est que ce libelle devait être mis à la tête d'un commentaire sur Marot en quatre volumes in-4°, qui vient de paraître ^ et où je me suis vu en neuf endroits traité de la manière du monde la plus infâme. Voilà, monsieur, comme l'injure qui vous mena-

35 çait a été prévenue, et pour moi, faute déplus ample instruction, je n'ai pu prévenir qu'une partie de celle qui

T. A La Haye, chez P. Gosse et J. Neaulme, avec privilège des Etats de Hollande.

me regardait. L'épître a été retranchée et on y en a substitué une autre à M. le comte d'Hoym, ministre de Saxe, sous le nom feint ou véritable d'un inconnu qui se signe

40 Gordon de Percel. Dans le temps que ces choses se passaient j'envoyai à l'abbé d'Olivet le libelle manuscrit que M. d'Acunha m'avait renvoyé, le priant d'obtenir de M. le Garde des Sceaux, son ami, un ordre à M. de Fénelon d'en parler aux États généraux, le priant de me

45 renvoyer le manuscrit que je ne lui communiquais que pour lui faire connaître l'importance du service que j'exigeais de lui. Il me renvoya quelque temps après une réponse en original de M. le Garde des Sceaux, mais pour le manuscrit je ne l'ai point revu et il ne m'a point écrit de-

50 puis, ce qui me fait croire qu'il l'avait envoyé à ce ministre et qu'il attend son retour à Paris pour le redemander. Pour la lettre de Tronchin que je voudrais pouvoir vous envoyer en original, je viens d'écrire à l'abbé de Vayrac à qui M. d'Acunha l'a remise à La Haye et qui

55 se trouve actuellement à Paris, pour le prier de me la renvoyer, s'il l'a encore. Voilà, monsieur, tout ce que je puis vous apprendre de cette disgracieuse affaire que je regarde comme un effet de la malheureuse étoile qui me destine à être toute ma vie en butte aux fripons, sans

60 autre raison que celle de leur antipathie contre ceux qui ne leur ressemblent pas. Je vous avoue que l'horreur de toutes les indignités où je me suis vu exposé depuis que je me connais, l'impunité qui les autorise, la pureté de ma conscience qui m'en fait d'autant plus sentir l'injus-

6) tice et peut-être l'affaiblissement causé par les années me donnent de temps en temps des impressions de chagrin qui dégénéreraient en misanthropie si mes dissipations et le commerce de mes amis ne me soutenaient pas. Cette situation cependant jointe à d'autres embarras d'une nature Corr. Rousseau et Brossette, II. 4

70 différente ne me laisse pas assez à moi-même pour m'occuper de matières littéraires, et je me trouve encore moins en état que vous de rien rédiger par écrit de ce que j'ai pensé à l'occasion des œuvres de Molière qu'on doit imprimer. Il faut avoir l'esprit tranquille pour écrire et

75 je ne l'ai pas. L'édition projetée sera assez bonne si vous avez le temps d'achever vos notes avant qu'elle puisse paraître, et si on en retranche tout le fatras dont les autres éditions sont accompagnées. Je suis totalement de votre avis sur la place qu'il leur faut donner. Je ne vous

80 avais proposé ma pensée que comme un doute et vous l'avez éclairci très solidement. Je vous en remercie de tout mon cœur et vous prie de saluer M. Mazard de ma part et d'être bien persuadé du tendre attachement et de la sincère estime avec laquelle je suis à la mort à la vie,

85 monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Rousseau.

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