CXVIII. — Rousseau a Brossette
A Bruxelles, le ler juin 1731.
J'ai reçu, monsieur, dès le 12 du mois passé, le livre dont vous avez eu la bonté de me faire présent, mais j'ai cru que vous ne seriez peut-être pas bien aise de rece- S voir mon remerciement sans apprendre ce que je pense de l'ouvrage, et je n'ai pu en achever la lecture qu'aujourd'hui. Je vous avoue que quelque prévenu que je fusse par votre approbation j'ai été encore plus content que je ne m'attendais à l'être et je vois mieux que jamais 10 qu'il n'y a point de terrain qui ne puisse devenir fertile et
agréable quand il est cultivé par d'habiles mains. La matière a fourni à l'auteur plus que je ne pensais, mais il ne fournit pas moins à sa matière par l'adresse qu'il a de la rendre partout également intéressante en répandant
15 jusque sur les épines de la critique une fleuret un agrément capables de réveiller le lecteur le plus indifl'érent. Ses preuves sont solides, claires, incontestables. Son style est net, précis, élégant, facile. Son érudition choisie, variée et aussi agréable que profonde. Ce n'est pas seule-
20 ment une histoire littéraire qu'il donne, c'est en même temps une histoire ecclésiastique et civile dans laquelle il semble avoir épuisé tout ce qu'il y a de plus digne d'être su dans vos annales. Enfin, monsieur, je ne puis trop vous remercier de m'avoir fait connaître cet excellent
25 livre que j'ai lu d'un bout à l'autre jusqu'aux épîtres dédicatoires qui m'ont paru tournées parfaitement et qui sont d'ordinaire l'écueil des meilleurs écrivains. On peut dire bien certainement de cet ouvrage que s'il fait honneur à la ville de Lyon, il en fait encore davantage à l'au-
30 teur.
Vous devez avoir reçu de moi une grande lettre depuis laquelle je n'ai plus entendu parler de ce coquin de Lenglet. J'ai seulement écrit à M. le Garde des Sceaux pour lui rendre compte de la conduite de ce malheureux et lui
3> en demander justice. Je ne sais ce qu'aura produit ma lettre; peut-être est-ce une nouvelle mode introduite chez vos ministres de ne point faire de réponse. J'en ai connu qui répondaient et j'en connais encore de la première volée qui m'honorent souvent de leurs lettres, mais il est
40 vrai que ce ne sont pas des ministres pris dans la robe. Au reste, M. l'abbé d'Olivet m' ayant écrit novissime que M. Chauvelin s'attendait au discours préliminaire que j'avais fait espérer sur les œuvres de Molière, je lui ai ré-
pondu hier très décisivement et même un peu sèchement
45 que je n'étais ni en humeur ni en volonté de m'en donner la peine. Il pourra s'il veut vous communiquer ma lettre et toutes celles que je lui ai écrites sur cet article, parlésquelles vous verrez que je ne suis engagé à rien, mais que quand je le serais j'ai plus de raisons qu'il n'en faut
50 pour me dégager sans intéresser ma conscience. Quand vos notes seront achevées, si vous daignez me les communiquer, je me ferai toujours un plaisir d'y ajouter ce qui pourrait vous avoir échappé, mais ce sera uniquement pour l'amour de vous, mais nullement par aucun
55 des motifs qui amassent ordinairement les dupes dans le corps desquels je ferai de mon mieux, avec l'aide de Dieu, pour n'être jamais immatriculé.
Je suis avec toute la considération et l'attachement possible, monsieur, votre très humble et très obéissant ser-
60 viteur.
Rousseau.