CXXIX. — Rousseau a Brossette
A Bruxelles, le 12 décembre 173 1.
Je ne puis assez vous remercier, monsieur, de m'avoir ménagé l'occasion de faire connaître à M. Racine les sentiments que j'ai pour sa personne et pour ses talents. Assuré comme je le suis de vos bontés pour moi, je ne doute point que vous ne me fassiez le plaisir de cultiver ceux dont il m'honore, en lui confirmant les assurances de mon estime pour ses talents et de mon respect pour sa vertu. J'ai une véritable impatience devoir son poème de la Religion achevé.
J'ai VU ici M. Lelio Riccoboni avant son départ pour ritalie, et son fils y a joué la comédie environ trois mois, avec peu de succès pour vous dire la vérité. Ce jeune homme ne manque pas d'esprit, mais il n'a nul talent
1) pour cette profession, et, ce qu'il y a de pis, j'ai trouvé en lui un fonds de présomption à [l'épreuve de tous les avis de ses amis et même des avertissements les moins charitables du public. J'ai fait ce que j'ai pu pour le faire valoir. Il ne m'en a pas su plus de gré, aussi dois-
20 je avouer que mes efforts ne lui ont pas servi de grand chose. Quant au père, j'en ai été plus content, mais je l'ai moins pratiqué et la vertu dans les Italiens a besoin d'une plus longue épreuve que celle que j'ai pu faire delà sienne dans un espace de huit jours. Il m'a lu enmanus-
2) crit son second volume qui ne contient qu'un examende cinq tragédies et d'autant de comédies italiennes qu'il a choisies entre les meilleures, pour donner une idée de son théâtre. Je doute que sur cet échantillon le lecteur la conçoive aussi avantageuse qu'il se Test promis.
îo Vous me demandez une analyse de la farce du Barbouillé. Cela sera bientôt fait. Le Barbouillé, autant que je m'en puis souvenir, commence par se plaindre des chagrins que lui donne sa méchante femme. Il va consulter le docteur sur les moyens de la mettre à la rai-
r. son. Celui-ci parlant toujours ne lui donne pas le temps de s'expliquer. La femme arrive, et le docteur continuant toujours ses tirades les impatiente l'un et l'autre au point de lui dire des injures. Entre autres choses la femme lui dit qu'il est un âne et qu'elle est aussi doc-
40 teur que lui, et le docteur lui répond : « Toi, docteur ? Vraiment je crois que tu es un plaisant docteur ! Des genres tu n'aimes que le masculin, des conjugaisons le subjonctif, de la syntaxe mobile cum fixoy et de la quan-
tité le dactyle, quia constat ex una longa et duabus hrevi-
45 bus. Jugez par cet échantillon du beau ton de plaisanterie de ces temps-là. Ils s'en vont, hormis la femme qui demeure pour attendre son galant, avec qui elle est surprise par le mari qui amène avec lui son beau-père Villebrequin. Elle donne des coups de bâton au Bar-
50 bouille, feignant de les donner au galant. Son père et elle se tournent contre le mari qui continue ses invectives. Le Docteur met la tête à la fenêtre et leur fait à tous des réprimandes. Il descend pour mettre la paix entre eux. Ils se sauvent pour se dérober à la volubilité
5 5 de sa langue, et le Barbouillé, plus impatienté que les autres, pendant qu'il poursuit ses déclamations, lui attache une corde au pied, et l'ayant fait tomber, le traîne à écorche-cul jusque dans la coulisse, avec quoi finit la comédie. Tout cela est revêtu du style le plus bas et le
60 plus ignoble que vous puissiez imaginer. Ainsi le fonds de la farce peut être de Molière. On ne l'avait point portée plus haut de ce temps-là, mais comme toutes ces farces se jouaient à l'improvisade, à la manière des Italiens, il est aisé de voir que ce n'est point lui qui en a
65 mis le dialogue sur le papier, et ces sortes de choses, quand elles seraient meilleures, ne doivent jamais être comptées parmi les ouvrages d'un auteur célèbre.
On m'a envoyé de Paris l'estampe du P. Girard qui répond assez exactement au portrait que vous me faites
70 de lui dans votre lettre. Je voudrais que vous m'eussiez dit ce que vous pensez des éclaircissements qu'il vous a donnés sur les stigmates, extases, transports, obsessions et autres merveilles qui ont fait la matière de son procès. En avez-vous été content? Dites-moi franchement ce qui
75 en est. Pour moi je l'ai été très peu de ses réponses aux interrogatoires qu'il a subis.
Il y a déjà longtemps que M. Titon du Tillet m'a fait
présent d'une douzaine de ses médaillons, entre lesquels
il m'a fait l'honneur de mettre le mien accompagné
80 d'une belle devise qui m'assure l'immortalité dès mon
vivant :
Et vivus/rueris posteritate tud.
Cette marque d'amitié toute flatteuse qu'elle soit serait plus obligeante si elle n'était point partagée avec les
83 Cotins, les Laines et les Fontenelles. Celle que j'ai pour vous ne sera point, si je puis, sujette au reproche d'une si bizarre association et je tâcherai de ne vous mettre dans mon cœur qu'avec gens, si je puis, dignes d'y tenir leur place avec vous. Je suis avec la plus profonde
90 estime, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Rousseau.
ex XX. — Voltaire a Brossette.
Il n'y a personne, monsieur, à qui je fasse plus volontiers hommage de mes ouvrages qu'à vous. J'ai fait mettre à la diligence de Lyon un petit paquet couvert de toile cirée contenant deux exemplaires de VHistoire de Charles XII. Il y en a un que je vous supplie de rendre à M. deSorryqui me fait l'honneur de m'écrire quelquefois et à qui mes infirmités ne me permettent pas de répondre aussi souvent que je le désire. Si vos occupations vous laissaient le temps de m'écrire votre sentiment sur cet ouvrage, je vous serais très obligé. Vous y verrez une
infinité de fautes d'impression qu'un lecteur judicieux rectifie aisément. Je voudrais qu'il me fût aussi aisé de corriger les miennes et de mériter l'approbation d'un juge 15 aussi éclairé que vous. Je suis parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Voltaire.
A Paris, ce [février 1732.]