CXXVIII. — Brossettea Rousseau
A Lyon, ce 28 novembre 1731.
J'ai remis à M. Racine la lettre que vous m'avez adressée pour lui. Vous ne sauriez croire, monsieur, combien il a été sensible aux marques d'estime que vous lui donnez, et à ) l'approbation que vous donnez aussi, tant à son poème de la Grâce, qu'à celui de îa Religion. Il a grand regret de n'être pas à portée de vous consulter sur ce dernier ouvrage ; car il vous regarde non seulement comme le plus grand poète de notre temps, mais encore comme un 10 juge très exact et très éclairé.
Le dernier mot de ce vers :
L'ennemi vient, tous deux défendent leur ménage,
m'avait déjà paru indigne de trouver place dans un poème, également sublime et par le sujet et parle st)4e. M. Racine
15 l'avait senti tout le premier. Il justifie pourtant ce mot par le sens figuré auquel il l'a employé ; mais, nonobstant cette raison, qui n'en est pas une, il corrigera cet endroit. A l'égard des rimes de canaux avec rameaux, et d'industrieuxawec merveilleux, il convient que les deux premières
20 ne sont pas excellentes, quoique le son en soit absolument le même pour l'oreille ; mais il a de la peine à se rendre sur les deux dernières, dont le son est fort approchant, s'il n'est pas parfaitement uniforme. Et pour confirmer son sentiment, il m'a cité sur le champ ces deux vers de
2 s M. Racine, son père, dans Mithridate :
Pharnace ira, s'il veut, se faire craindre ailleurs, Mais vous ne savez pas encor tous vos malheurs ;
dont la rime est encore moins exacte que celle de merveilleux et industrieux.
^o Je vous mandai, l'année dernière, que M. Riccoboni Lelio avait passé par Lyon, en se retirant de Paris en Italie ; mais la mort du duc de Parme, arrivée au mois de janvier dernier, l'a obligé de revenir en France, ayant perdu un établissement avantageux que ce prince lui avait donné
35 dans sa maison. Il y a quinze jours qu'il me vint voir en repassant. De sorte qu'il est à présent arrivé à Paris, avec sa femme et son fils, lesquels vont rentrer dans la troupe italienne. Quant à lui, il m'a assuré qu'il s'en était exclu, pour toute sa vie. Le second volume de son Histoire du
40 Théâtre italien est imprimé, mais je ne l'ai point vu. Il m'apprit que le fameux Mezzetin, Angelo Constantini,que j'avais vu à Paris dans mon dernier voyage, était mort à Vérone, sa patrie, au commencement de cette année. Le pauvre Mezzetin étant revenu à Paris en 1729, âgé de
4$ soixante-quinze ans, voulut reparaître sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, où il avait brillé quarante ans auparavant ; mais les grâces de son jeu avaient disparu avec sa jeunesse, et le public refusa des applaudissements à des plaisanteries surannées. D'ailleurs le goût du théâtre
50 italien a entièrement changé en France, car les comédiens italiens appellent l'ancien théâtre celui qui a précédé immédiatement leur suppression en 1694.
Croiriez-vous bien, monsieur, que ces acteurs célèbres et tous ceux que vous avez connus en votre vie n'ont
55 jamais fait autant parler d'eux, à beaucoup près, qu'un autre acteur que nous avons à Lyon, depuis cinq à six semaines ? Ce personnage illustre dont le nom a été porté dans toutes les parties de l'Europe fait aujourd'hui l'objet de la curiosité de nos citoyens, quelque soin qu'il prenne
60 de se cacher. C'est le fameux P. Girard, qui, deux jours
après son jugement du 10 octobre, est sorti de la ville d'Aix et est venu se réfugier dans une des trois maisons que les Jésuites ont à Lyon *. Dès les premiers jours qu'il fut arrivé, j'eus envie de le voir ** , et dans une longue con-
bs versation nous parcourûmes les principales circonstances de sa très mémorable histoire : stigmates, extases, couronnes, transports, obsessions et autres pareils prodiges, ou prestiges, tout fut mis sur le tapis. Vous me demandez son portrait, je le vois bien ; le voici. Il paraît âgé d'en-
70 viron cinquante ans ; il est d'une taille médiocre, les cheveux plats et presque noirs, le teint brun, le visage long et maigre, la bouche grande et le menton carré ; ses sourcils avancés cachent deux petits yeux ronds, noirs et vifs ; son nez long, et un peu aquilin, est terminé par deux
75 narines épatées. Tout cela ne fait pas un joli homme ; aussi n'a-t-il la physionomie ni belle, ni noble, niheurcuse. Pour de l'esprit, je crois qu'il en a, mais il en retient la moitié en dedans, et je me suis imaginé follement que c'était pour soutenir le caractère qu'on lui a donné, dans
80 ses factums, d'homme simple, crédule et facile à tromper. Si jamais la Cadière vient à Lyon, je la verrai aussi et je vous promets de vous faire aussi son portrait. Mais, en attendant, contentez-vous de celui que m'en a fait le P. Girard lui-même. Selon lui, elle a peu de beauté, assez
85 d'esprit et beaucoup de fourberie.
M. Chauvelin ayant été nommé à l'intendance de Picardie, l'inspection qu'il avait de la Librairie a été donnée à M. Rouillé, maître des requêtes. Il est des Rouillé delà Porte, et l'on dit qu'il est homme de lettres ; mais voilà
90 tout ce que j'en sais. Je n'insiste pas à présent à vous
* Maison de Saint- Joseph près la place Bellecour. Il est allé à Viviers en Vivarais le 29 novembre ij-^i. [Xote du manuscrit.] ** Le 30 octobre 1731. [Noie du manuscrit.]
demander une copie de la lettre que vous avez écrite à M. Chauvelin, au sujet de Molière. Supposé qu'elle me soit nécessaire, quand je travaillerai à mes notes, je vous ferai souvenir de l'offre obligeante que vous m'en avez
95 faite. Je vous prie seulement aujourd'hui de m'envoyer l'analyse de la farce intitulée la Jalousie du Barbouillé pour la comparer avec Georges Dandin ou du moins de me mander si le tour d'adresse qui fait le fond du troisième acte de cette comédie est dans la farce du Barbouillé ; car
100 l'original de cette aventure est dans le Décaméron de Boccace, giorn. settima, nov. 4, et Molière n'a eu que la peine de la mettre en action. Vous savez sans doute que M. Titon du Tillet a fait graver les médaillons de quelques-uns de nos poètes, pour ajouter à son Parnasse fran-
10$ çais. 11 m'a envoyé des épreuves de ces médaillons et j'y ai trouvé le vôtre en fort bonne compagnie, c'est-à-dire avec ceux de Malherbe, Maynard, Voiture, Sarrazin et Fontenelle. Je suis, etc.