I06 CORRESPONDANCE
Quant au livre du P. Berruyer, je vous avoue que l'indignation ne m'a pas permis d'en achever seulement le 55 premier volume, et que je ne conçois pas qu'on ait pu permettre l'impression d'un ouvrage aussi scandaleusement écrit que celui-là. Je suis bien aise de n'avoir pas été le seul qui lui ait donné le nom de Roman, mais je suis surpris que la profanation qui règne dans tout cet 60 ouvrage n'ait pas d'abord sauté aux yeux du public, et qu'il ait pu trouver des approbateurs dans un pays où la traduction même la plus sévère des livres sacrés est à peine permise. Je crois l'auteur un fort honnête homme, puisque vous me le dites, mais s'il n'a pas eu dessein de
65 tourner ce qu'il y a de plus vénérable dans la religion en ridicule, il a travaillé bien peu conséquemment, et sa bonne intention, dont je ne veux point douter, fait voir qu'on peut sans être impie dire et écrire de grandes impiétés.
70 J'ai aussi lu, car il faut tout lire, l'histoire du roi de Suède par Voltaire, et j'ai trouvé comme vous que l'auteur avait fait un assez bon usage de ce qu'il a appris de M. Fabrice, du sieur de La Mottraye et de M. Poniatowski. J'ai connu les deux premiers à Londres et le
75 troisième est assurément un témoin très digne de foi. Mais j'ai passé ma vie avec des gens de la première considération honorés de 'la confidence intime de ce grand prince et qui m'ont donné de lui une idée bien différente de celle que j'avais autrefois et que Voltaire nous donne
80 de ce grand prince, qui n'a jamais été si grand que dans ses adversités ni si prêt à devenir le maître du monde que la veille de sa mort. Les sentiments de ce héros, sa probité, sa reconnaissance, sa tendresse pour ses amis et la supériorité de sa raison lui faisaient un caractère
85 bien différent de celui que son historien lui prête sur la
foi des gazettes et de ceux qui ne l'ont connu que par son extérieur. A l'égard de cette particularité puérile et indigne de l'histoire touchant les satires de M. Despréaux, qui ne voit pas en cela, non le caractère du 90 héros, mais celui de l'écrivain qui cherche à tort et à travers à satisfaire la passion qu'il a de décider sur tout et de trancher en maître sur le mérite de tous les auteurs même sans les avoir lus, ne doutant point que ses jugements ne "soient reçus du public comme des oracles et des 95 arrêts sans appel. En vérité l'esprit est un instrument bien dangereux entre les mains d'un homme sans cervelle, sans mœurs et sans discrétion.
Je finis par le quatrième article de votre lettre, qui est l'épitaphe de La Motte tirée du discours de Fontenelle.
100 Elle aurait pu être plus salée en ne se servant même que des expressions de ce panégyriste, qui assurément n'a pas appris chez les anciens comment on doit s'y prendre pour louer ses amis. Ceux qui par hasard ne sauraient pas que M. de La Motte était un ignorant accompli
105 pourront l'apprendre dans son éloge, et adieu tous les beaux plans et tous les beaux systèmes de ce héros du Parnasse sur tous les genres de poésie et de littérature dont il nous a donné les préceptes. Adieu toutes ses belles dissertations sur Homère, Pindare, Sophocle, Euri-
1 10 pide et sur tous les anciens dont il a réglé les rangs et apprécié le mérite avec tant d'emphase et d'une façon si décisive. Mais je ne sais pas trop comment l'abbé Desfontaines, M. Bel' et tant d'autres écrivains estimés qui ont démasqué avec tant de succès le faux mérite de
I. Le président Jean-Jacques Bel, collègue et ami de Montesquieu, qui avait publié, entre autres ouvrages, une ^^/o^rV ironique de La Motte.