‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 35 sur 128 · CXXXV. — Rousseau a Brossette · texte numérisé non relu

CXXXV. — Rousseau a Brossette

A Bruxelles, le 20 mai 1732.

Vous ne manquerez jamais de matière pour m'écrire, monsieur, toutes les fois que vous voudrez me faire cet honneur-là et vous en trouverez en vous-même une

s toujours plus intéressante que dans tout ce que vous pourriez m'écrire sur des sujets étrangers. C'est sur ce pied-là que je voudrais vous proposer un traité de commerce où les marchandises étrangères ne seraient reçues qu'après que vous m'auriez suffisamment pourvu de

o celles de votre cru. J'aurais par exemple souhaité passionnément de savoir de vous : 1° si le temps de votre magistrature est fini et si vous êtes présentement rendu à vous-même; 2° si et quand paraîtra la nouvelle édition dont vous m'avez parlé il y a si longtemps de vos

3 notes sur le Despréaux ; 3° des nouvelles du nouveau poème de M. Racine que j'attends avec une impatience proportionnée à la bonne idée que celui de la Grâce m'a donnée de l'auteur ; 4° et enfin si vous avez commencé

votre travail sur les œuvres de Molière, à l'occasion de

20 quoi je vous dirai que M. Riccoboni m'a écrit depuis peu une assez longue lettre et dans laquelle il m'apprend qu'il a entrepris de donner au public une analyse détaillée de toutes les pièces de ce fameux auteur, et que, sur le peu qu'il me dit de son dessein, il m'a paru que ses

25 idées étaient assez conformes aux miennes. Mais comme tout dépend de la manière de s'expliquer et que ce n'est pas assez de penser de même si on ne pense de même par les mêmes raisons, j'aurais fort souhaité de me trouver à portée de l'entretenir des miennes sur cette

30 matière, d'autant plus délicate qu'elle conduit à un travail qui n'a point encore été tenté, je veux dire une Poétique en forme de la Comédie sur les exemples qui nous restent des anciens et sur ceux que nous a laissés le seul poète qui en les imitant se soit élevé au-dessus d'eux,

55 ce qui certainement est un ouvrage au-dessus des forces ordinaires et qui ne saurait être trop médité ni trop consulté, quelques lumières qu'on puisse avoir acquises par soi-même, en quoi il n'y a point de doute que M. Riccoboni n'ait beaucoup d'avantage, si, comme je n'en

40 doute point, il peut mettre à profit ce que ses lectures et son expérience lui ont appris sur ce sujet.

Pour venir à votre lettre, il est certain que des personnes d'un très grand poids sont encore persuadées aujourd'hui de l'innocence du P. Girard, et que les Jésuites

45 se sont donné de grands mouvements pour parvenir à la révision de son procès ; mais je crois comme vous que les choses en demeureront où elles sont, et qu'ayant un arrêt pour eux il y aurait de l'imprudence à remuer une affaire dont le succès dépendant d'une chose aussi incer-

50 taine que le jugement des hommes pourrait leur faire perdre par quelque malheur inopiné l'avantage qu'ils ont acquis par un bonheur imprévu.

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