CXL. — Brossette a Rousseau
A Lyon, ce 22 septembre 1732.
Il est donc vrai, monsieur, que notre infâme calom-
* J'ai répondu le 30 pour le remercier et je l'ai prié de mander cette nouvelle à M. Rousseau. [Note du manuscrit.]
Corr. Rousseau et Brossette. II 8
niateur a consommé son crime, malgré les précautions que vous aviez prises pour détourner le coup ; et il faut 5 que ce soit un de mes ouvrages qui serve d'asile et de véhicule à l'imposture, pour vous déshonorer et moi aussi. Dès que j'eus appris cette horrible nouvelle par M. de Lasseré, j'écrivis à MM. Fabri et Barrillot, libraires de Genève, pour avoir par leur moyen un exemplaire de
lo cette malheureuse édition de Régnier, qu'on dit avoir été faite depuis peu en Hollande ; mais ils m'ont répondu qu'ils n'en avaient aucune connaissance et qu'ils ne pouvaient se persuader qu'elle eût été faite en ce pays-là, parce qu'ils en auraient eu avis par les libraires de Hol-
15 lande, avec lesquels ils étaient en grande correspondance. Cette porte m'étant fermée, je me suis adressé à un de mes amis à Paris et à M. de Lasseré lui-même, pour le prier de m'envoyer ce livre, puisqu'il existe. J'attends leur réponse, suivie de l'effet de ma prière, et je l'attends
20 avec une extrême impatience, parce qu'il est nécessaire que je le voie, afin que j'en puisse parler pertinemment dans les déclarations publiques que je ferai insérer dans les journaux, car je ne veux rien oublier pour Taire connaître la vérité à toute la terre. Vous feriez même une
25 œuvre doublement méritoire si vous vouliez m'envoyer un plan de la déclaration que vous trouverez à propos que je fasse, pour votre justification et pour la mienne. Comme j'ai résolu de la répandre dans divers journaux, je travaillerai aussi à en faire une de mon chef, et cette
30 variété ne sera pas inutile. Notre intérêt est commun ; ainsi, monsieur, il est bon que nous agissions de concert dans une affaire qui nous regarde également tous les deux. J'espère que vous entrerez dans ces sentiments, et que vous serez toujours persuadé de ceux d'estime, de
35 considération et d'amitié avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
CXLI. — Déon, premier commis cI'Hérault, lieutenant général de Police, a Brossette.
A Paris, 15 octobre 1732.
Sur les plaintes que M. de Lasseré, monsieur, a fait de votre part à M. Hérault d'un libelle que M. l'abbé Lenglet avait fait faussement imprimer sous votre nom, il l'a 5 envoyé chercher pour lui faire les reproches que méritait une telle supposition. Il n'en est point disconvenu et a assuré M. Hérault qu'il n'y en avait aucun exemplaire distribué. Le magistrat l'a exhorté à en empêcher la distribution, ce qu'il a promis affirmativement, et de plus
10 lui a fait sentir qu'il ne pouvait s'empêcher de vous en donner un désaveu par écrit, pour vous justifier dans le monde. C'est ce qu'il a fait par la lettre ci-jointe, qu'il a apportée le même jour à M. Hérault et que ce magistrat m'a chargé de vous faire passer. Je m'en acquitte avec
I-) d'autant plus de plaisir que cela me fournit l'occasion de vous assurer de la parfaite estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Déon,
20 premier commis de M. Hérault.
Une maladie m'a empêché de vous adresser plus tôt cette lettre.
CXLII. — Lenglet du Fresnoy a Brossette. Monsieur, il est vrai que j'ai fait imprimer sous votre
Il6 CORRESPONDANCE
nom, à Amsterdam, non pas un libelle diffamatoire, mais une épître satirique au S"" Rousseau, que j'ai mise à la tête d'une nouvelle édition in-4 des œuvres de Régnier, dans 5 la forme de celle que vous-même fîtes imprimer à Londres en 1729.
Comme il n'y a aucun exemplaire de ladite préface qui soit distribué, je vous promets qu'il n'en paraîtra aucun sous votre nom. Je crois même que quand on
10 saura qu'elle vient de moi, elle fera beaucoup plus d'impression sur l'esprit des gens d'honneur, parce que les faits que j'y rapporte sont de ma propre connaissance et que j'en donne la preuve dans la pièce 'même.
Néanmoins, au cas que contre mon aveu il en parût
15 quelque exemplaire sans la correction que je vous promets dans cette lettre, je le désavoue dès à présent et vous permets de faire imprimer dans tous les journaux et Mercures ce désaveu en son entier, par lequel on verra que ce n'est pas vous qui avez fait cette épître, mais moi-
20 même pour des raisons que le S'' Rousseau n'ignore pas et pour d'autres que j'ai expliquées dans une très longue lettre à M. le marquis de Fénelon, ambassadeur de S. M. auprès des Etats généraux des Provinces unies.
Voilà, monsieur, tout ce que vous pouvez exiger de
2$ moi, car je vous crois trop honnête homme et trop bon citoyen pour vouloir prendre la défense de Rousseau, qui se déclare lui-même hérétique en amour, hérétique même très punissable par toutes les lois, et contre lequel le Parlement de Paris a sévi, jusqu'à le condamner à un
30 bannissement perpétuel, qui n'a jamais pu être révoqué, quelque mouvement qu'il se soit donné, M. d'Aguesseau, chancelier de France, s'étant toujours sagement et fortement opposé au retour dudit Rousseau.
D'ailleurs, je ne crois pas que le S'^ Rousseau ait un
55 privilège exclusif pour satiriser tout ce qu'il y a de respectable, sans excepter même M. le Prince Eugène de Savoie et l'abbé Bignon, desquels il avait reçu des bienfaits et qui sont respectés de tout ce qu'il y a de grand dans l'Europe. Ainsi quand on rappellera au public cer-
40 tains traits vifs et éclatants du S"" Rousseau, on ne fera que lui rendre ce qu'il a prêté lui-même à des gens beaucoup plus estimables que lui.
J*ai l'honneur d'être très sincèrement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
45 L'abbé Lenglet du Fresnoy.
Paris, ce 25 septembre 1732.