CXLIII. — Rousseau a Brossette
A Bruxelles, le 30 septembre 1732.
Rien n'est plus digne de vous et de moi, monsieur, que la chaleur que vous marquez contre l'infâme écrivain qui s'est servù de votre nom et du mien pour débi- 3 ter ses impostures. Mais rien ne serait plus ridicule à moi que de m'amuser à le réfuter, et de vouloir combattre en escrime réglée contre un faquin dont le public m'a déjà vengé d'avance. J'en userai avec les gens de cette espèce comme j'ai fait avec Gacon, et il leur arrivera de 10 leurs calomnies et de mon silence ce qui est arrivé à ce malheureux. Quand il se présentera des ennemis capables de tromper le public ou par leur autorité ou par le mérite de leurs écrits, alors ce sera à moi de le désabuser mais à vous dire vrai je doute que cela arrive jamais, ma
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15 conduite et ma réputation chez tous les honnêtes gens de l'Europe me mettant, ce me semble, assez à l'abri d'un pareil danger, et d'ailleurs la seule impudence d'avoir emprunté un nom comme le vôtre ne suffit-elle pas pour donner un démenti à tout ce que l'imposteur
20 peut avoir avancé, et n'est-ce pas assez que le monde sache que vous êtes de mes amis et que vous m'estimez pour achever de l'enfoncer dans le décri où ses mauvaises actions et son style, s'il se peut encore plus mauvais, l'ont déjà plongé ? Ce n'est point par des apologies
25 superflues qu'on doit réprimer l'audace de ces sortes d'insectes, encore moins par des récriminations qui ne font que servir d'amusement aux sots et d'entretien à la canaille. Il y a d'autres moyens légitimes de mettre les fripons à la raison, et s'il se trouve des pays où on les
30 protège, il s'en trouve aussi d'autres où on les châtie. Le temps amène tout. Du reste je ne sache point que le libelle en question ait paru en Hollande. Je doute même qu'il ose y paraître, et s'il existe, ce ne sera pas là qu'il faudra chercher son berceau. Les protecteurs du père
35 de cet enfant d'iniquité me sont connus, et s'il paraît, je sais à merveille à qui je devrai m'en prendre. En voilà assez sur ce chapitre qui ne mérite pas de nous occuper plus longtemps. Je m'attendais, en ouvrant votre lettre, à y trouver après un si long silence quelque
40 réponse aux demandes que je vous avais faites dans ma dernière. Je me flatte que vous voudrez bien satisfaire ma curiosité dans la première que vous aurez le loisir de m'écrire. Ne doutez jamais de la confiance et de la tendre estime avec laquelle je suis, monsieur, votre très humble
45 et très obéissant serviteur.
Rousseau.
CXLIV. — Brossette a Hérault, conseiller d'État, Lieutenant général de Police.
A Lyon, ce 25 octobre 1732.
Monsieur, j'ai appris par M. de Lasseré la bonté avec laquelle vous avez employé votre autorité pour prévenir la cruelle injure que me préparait l'abbé Lenglet, en
5 faisant imprimer faussement sous mon nom un libelle diffamatoire qu'il a composé contre M. Rousseau. La vérité n'a point échappé à vos lumières, et vous avez forcé la calomnie à respecter l'innocence. Vous m'avez même accordé, monsieur, beaucoup plus que je n'aurais
10 osé vous demander, en ordonnant à cet abbé de me donner un désaveu de son injuste procédé. C'est ce qu'il a exécuté par la lettre qu'il m'a écrite et que je viens de recevoir de votre part, quoiqu'elle soit d'une date un peu ancienne. Grâce à votre justice et à vos bontés,
15 monsieur, me voilà à couvert d'une imposture dont les seuls préparatifs ont alarmé ma délicatesse. Quelques remerciements que je puisse vous faire, ils ne seront jamais proportionnés à ma reconnaissance. Je suis, avec un profond respect, etc.