CXLVI. — Brossette a Lenglet du Fresnoy
A Lyon, ce 25 octobre 1732.
Monsieur, quelque sujet que j'aie de me plaindre de vous, je ne vous ferai aucuns reproches, afin de vous donner un exemple de cette modération qui sied si bien
5 à tous les honnêtes gens. J'ignore les chagrins que vous avez contre M. Rousseau, mais quelle qu'en soit la cause, devrez-vGus m'appeler dans votre querelle et me rendre l'instrument de votre vengeance ? Moi, que vous ne connaissiez point et qui n'ai jamais eu rien à démêler ni
10 avec vous ni avec aucune personne du monde. Je vous
avoue, monsieur, que ce procédé m'a paru aussi étonnant qu'il est injuste ; mais le désaveu que vous en faites dans votre lettre et la parole d'honneur que vous m'y donnez calment un peu mon ressentiment, quoique je ne
I -y puisse point approuver que votre satire paraisse même sous votre nom dans un livre auquel on sait que j'ai eu quelque part. Mon dessein n'est point d'entreprendre la défense de M. Rousseau ; il est assez fort pour se défendre tout seul sans le secours d'un apologiste tel que moi ;
20 mais, tout bien considéré, ne feriez-vous point mieux d'étouflfer aussi tous les sentiments d'animosité et de supprimer la satire que vous avez faite contre lui ? La prudence, la raison, la grandeur d'âme, la religion même semblent exiger de vous ce sacrifice. Recevez ce
2i conseil d'un ennemi. Au reste, monsieur, la lettre que vous m'avez écrite le 25 septembre ne m'a été rendue que le 23 octobre, et M. Déon, premier commis de M. le Lieutenant général de Police, me mande qu'une maladie qui lui est survenue est la cause de ce retardement,
30 Je suis, etc.
CXLVIL — Brossette a de Lasseré.
A Lyon, ce 18 novembre 1732.
L'intérêt que votre bonté, monsieur, et l'amour que vous avez pour la justice vous ont fait prendre à l'injure que l'abbé Lenglet me préparait, mérite bien que je vous fasse part de l'heureux effet qu'ont produit vos généreuses démarches. M. Hérault m'a fait l'honneur de m'envoyer la lettre qu'il avait ordonné à cet abbé de m'écrire.
Par cette lettre il convient d'avoir fait imprimer, sous mon nom, à Amsterdam, l'épître satirique dont il s'agit,
lo à la tête d'une nouvelle édition de Régnier, en m'assurant qu'il n'y a aucun exemplaire de cette épître qui ait été distribué ; il me promet et me donne même sa parole d'honneur (quel serment !) qu'il n'en paraîtra aucun sous mon nom. Il ajoute encore, qu'en cas qu'il en parût
15 quelque exemplaire, sans la correction qu'il me promet, il le désavoue et consent que je fasse imprimer dans tous les journaux et Mercures, ce désaveu en son entier, par lequel on verra, dit-il, que ce n'est pas moi qui ai fait cette épître, mais lui-même, pour des raisons que M.
20 Rousseau n'ignore pas, etc.
Vous comprenez, monsieur, par ce prélude, qu'il ne se désiste point du malheureux dessein qu'il a formé de publier cette satire sous son nom même : ce qui me fâche presque autant que sa première entreprise par l'in-
25 té.rêt que je prends à M. Rousseau. Voici pourtant un motif de consolation : c'est qu'on me mande de sa part que tout l'ouvrage va être supprimé, c'est-à-dire et l'épître satirique et l'édition même de Régnier ; et que MM. les Etats généraux ont rendu, à cette occasion, un
30 décret par lequel ils défendent d'imprimer aucun livre qu'il n'ait passé par les mains d'un censeur, décret très sage et très nécessaire pour réprimer la licence indéfinie et effrénée que les libraires de ce pays-là se donnaient de mettre au jour les ouvrages les plus scandaleux. J'ai eu
35 l'honneur d'écrire à M. le Lieutenant général de Police pour le remercier, et en même temps j'ai envoyé à ce magistrat une réponse à l'abbé Lenglet, dans laquelle je lui représente l'injustice affreuse de sa conduite à mon égard et l'indignité de celle qu'il tient à l'égard de M.
40 Rousseau. Tout bien considéré^ lui dis-je, fie feriei-vous
point mieux d* étouffer aussi tous sentiments â^animosité et de supprimer la satire que vous avei faite contre lui ? La prudence^ la raison^ la grandeur d*âme, la religion même semblent exiger de vous ce sacrifice. Recevei ce conseil d'un ennemi. Je 45 ne sais quel sera le fruit de mes exhortations, mais quelque issue que puisse avoir cette affaire-ci, je conserverai une reconnaissance éternelle des soins que vous avez pris pour la terminer. Je suis, etc.