‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 44 sur 128 · CXLVIII. — Rousseau a de Lasseré · texte numérisé non relu

CXLVIII. — Rousseau a de Lasseré

A Bruxelles, ce 5 décembre 1732.

Je ne puis assez reconnaître, mon cher monsieur, la chaleur obligeante que vous avez marquée, à l'occasion du libelle diffamatoire que l'abbé Lenglet a fait contre 5 moi. On m'en avait envoyé une copie de Hollande, dés le mois de mars de l'année dernière. J'en fis faire une plainte aux États généraux par M. le comte de Zinzindorif et par M. le marquis d'Acunha, qui obtinrent la suppression de la pièce et du livre même où elle était impri-

10 mée. La nature des calomnies qui y sont répandues me dispenserait d'y répondre, quand même la grossièreté du style et la diffamation du nom de l'auteur ne me serviraient pas d'apologie. Il l'a bien senti lui-même, puisqu'il s'est cru obligé de se cacher sous un autre nom, et cette

is imposture suffit pour faire )uger du fond qu'il y a à faire sur toutes les autres : elles sont si éloignées de toute vérité, et même de toute apparence, que ce serait, en quelque sorte, y donner du poids que de se mettre en peine d'y répondre ; mais comme le prétexte qu'il y a

20 donné, en répondant à M. Hérault, pourrait peut-être avoir surpris ce magistrat, qui n'est pas obligé de savoir ce qui s'est passé à Vienne entre cet homme et moi, vous me permettrez, mon cher monsieur, de vous en exposer le récit véritable, parce que vous pourrez juger que ses

25 plaintes sont aussi mal fondées que ses injures.

Son nom m'était tout à fait inconnu en 1721. Ce fut vers la fin de cette année-là qu'il vint chez moi, à Vienne, où j'étais encore, en s'annonçant sous le nom de chanoine de Tournay. Il me dit qu'il était envoyé du chapitre

30 de cette cathédrale pour obtenir la révocation de M. Ernest, qui en avait été nommé doyen par les Hollandais lors de leur régence. Je lui offris de le présenter aux chefs du Conseil suprême des Pays-Bas, et j'en parlai dès le jour même au comte d'Oropésa, alors chancelier de

35 ce conseil, et à M. le comte de Zinzindorff, chancelier de la cour. M'étant venu voir deux jours après, je lui témoignai l'envie que ces deux seigneurs avaient de le connaître et de le voir. Je fus surpris du peu d'empressement qu'il me marqua à cette proposition. Il me rendit depuis deux

40 visites en quatre jours sans m'en reparler, et ce ne fut qu'à la troisième, que lui a5^ant dit que M. de Zinzindorff m'avait derechef sollicité de le lui amener, je le traînai chez ce ministre plutôt que je ne l'y menai. M. de Zinzindorff le reçut très bien. Il ne lui dit pas un mot au

45 sujet de son voyage, et sortit au bout d'une demi-heure de chez lui, sans y avoir remis les pieds depuis. Pour M. d'Oropésa, il ne l'a jamais vu.

Il y avait déjà six semaines qu'il était à Vienne et qu'il me venait voir au moins de deux jours l'un, en m'entrete-

50 nant de toutes sortes de particularités tant de la régence que des princes et des ministres qui la composaient, sans me dire jamais un mot de sa députation, à laquelle je ne

songeais déjà plus, lorsqu'un jour il me témoigna la douleur qu'il avait de n'avoir pu, depuis un si long temps,

s 5 obtenir une audience de M. le prince Eugène. J'en parlai à ce prince, qui me dit nettement que c'était un homme dangereux, et qui me conta même, que dans le temps qu*il commandait l'armée en Flandre, s'étant offert à S. A. par le canal de M. de Hohendorff de lui faire

60 avoir pour cinquante pistoles les mémoires des intendants, il avait reçu ces cinquante pistoles, dont le prince n'a jamais entendu nouvelles depuis, non plus que des mémoires, qui, suivant ce qu'il en écrivit huit jours après à M. de Hohendorff, avaient été saisis chez

6^ lui par ordre du ministre. La même chose m'a été depuis confirmée ici par plusieurs personnes à qui M. de Hohendorff en avait fait ses plaintes.

Cette confidence ayant rendu mes réceptions plus froides que de coutume, il s'abstint enfin de me venir

70 voir. Je sus pourtant qu'à la fin, par les sollicitations du S»" Boyer qui a soin de la bibliothèque du prince, il en avait obtenu une audience, qui est la seule qu'il ait eue et qui ne dura qu'un demi-quart d'heure. Cependant M. du Bourg, alors chargé des affaires de France, avec

75 qui j'avais vécu chez M. le comte du Luc et que je voyais comme tous les autres ministres étrangers avec qui je passais ma vie, me demanda ce que c'était que cet abbé Lenglet, et me dit sous le sceau du secret qu'il avait ordre du cardinal Dubois de découvrir ce que cet homme

80 faisait à Vienne, et de tâcher même, quand il serait sur son retour, de s'assurer de sa personne ou du moins de ses papiers. Je lui dis que je ne savais rien de lui, sinon ce qu'il m'avait dit au sujet de son voyage, que je ne croyais pas fort réel, et qu'au surplus, le jour que je lui rendis ma première visite, je l'avais trouvé occupé à tra-

vailler à des tables chronologiques, ce qui ne m'avait pas paru un exercice digne d'alarmer le gouvernement. M. du Bourg me dit qu'il avait fait toutes les diligences possibles pour en savoir davantage ; qu'il y avait près de trois mois 90 qu'il le faisait suivre ; que son valet de chambre qui était du même pays que le valet de cet abbé, ne désemparait point de son hôtellerie qui était vis-à-vis de sa maison ; et qu'il n'avait pu découvrir autre chose sinon qu'il était tous les matins jusqu'à midi dans sa chambre, d'où il ne

95 sortait que pour aller chez un joueur de violon de l'Empereur, nommé Piani, marié à une française, d'où il ne revenait chez lui qu'à onze heures du soir. C'est en effet tout ce que M. du Bourg m'a dit avoir jamais écrit à M. le Cardinal sur son chapitre.

100 II y avait près de trois mois que je n'avais vu M. l'abbé Lenglet, lorsqu'environ le commencement de mai, il me vint trouver pour me dire que les remises qu'il attendait d'Amsterdam lui ayant manqué, il se trouvait dans un extrême embarras, et que si je pouvais faire en

105 sorte que M. le prince Eugène voulut s'accommoder d'un manuscrit très curieux, qu'il avait apporté, et du livre original de l'évêque de Malaga contre les jésuites, il m'aurait la dernière obligation. Il m'apporta lui-même ces deux livres, que je remis au prince, qui, les ayant

iio examinés, ordonna à son secrétaire de lui compter cent ducats, avec lesquels il satisfit son hôtesse, qui était sur le point de le faire mettre en prison, et se disposa à retourner en France .

Comme je songeais en ce temps-là à partir pour les

115 Pays-Bas, il m'offrit obligeamment de me donner une place dans sa chaise, dont je le remerciai fort civilement. Il vint me revoir plusieurs fois, me pressant toujours sur cette offre, dont je me défendis toujours sans lui en dire

la véritable raison. Enfin, je m'en débarrassai tout à fait

120 au commencement de juin, en lui disant, comme il était vrai, que je m'étais engagé à faire le voyage avec M. le Rhingrave et que nous devions partir ensemble huit jours après. Je le vis changer de visage à ce discours, et j'avoue que je suis encore à deviner la raison de l'espèce de sai-

12) sissement qu'il me laissa voir à cette occasion. Je pris congé de lui là-dessus, mais je crus auparavant que, sans trahir le secret que M. du Bourg m'avait confié, la charité voulait que je lui donnasse avis de s'arrêter aux Pays- Bas ou en Hollande, puisqu'il avait de l'argent à y rece-

150 voir, avant que de rentrer en France, où, suivant ce qu'il m'avait dit lui-même, son voyage fait sans permission pourrait lui avoir fait quelque affaire qu'il valait mieux accommoder de loin que de près. Voilà, moucher monsieur, dans l'exacte vérité, tout le commerce que j'ai

13 j jamais eu avec l'abbé Lenglet. Je le laissai à Vienne; je partis au mois de décembre pour l'Angleterre, et ce ne fut qu'à mon retour du mois de juillet suivant que j'appris qu'il avait été arrêté à Strasbourg où il était resté dix mois en prison, et qu'à sa sortie il avait écrit à Vienne que

140 c'était moi qui l'avais fait mettre en prison, sur les avis que j'avais donné au ministre. Je vous laisse à juger de l'extravagance de cette plainte. Il serait bien aisé, si la chose en valait la peine, d'en vérifier la fausseté au bureau des affaires étrangères, et je ne doute point qu'on ne

145 trouve les lettres que M. du Bourg a écrites en ce temps là et dans lesquelles je suis persuadé, si ce qu'il m'a dit est vrai, qu'on ne trouvera rien qui charge l'abbé Lenglet par rapport à l'État, du moins sur aucun fait qui soit venu à ma connaissance.

150 Je vous prie, mon cher monsieur, si vous en trouvez Toccasion, de vouloir bien faire lire cette lettre à M. Hé-

rault, el même, si vous le jugez nécessaire, d'en faire passer le contenu à M. de Maurepas, par le moyen de M. le Grand Prieur, qui a laissé ici en moi un stérile,

ï55 mais passionné admirateur de sa politesse et de l'élévation de ses sentiments. J'attends ce service de la vieille amitié qui vous intéresse pour moi, et qui m'attachera toute ma vie à vous par la plus grande considération avec laquelle il soit possible d'être, mon cher monsieur, votre

360 etc.

Rousseau.

Page 1