CLIV. — Rousseau a Brossette
A Bruxelles, le 12 février 1733.
Vous êtes bien bon, monsieur, de vous être donné la peine de copier vous-même la lettre pseudonyme d'un misérable comme Lenglet. J'ai pourtant été bien aise de S voir par sa lecture à quel point d'extravagance pouvait aller la folie d'un impudent. Certainement si tous les fripons étaient aussi maladroits que celui-là, les honnêtes gens seraient bien heureux, car jamais on ne vit imposture plus sottement imaginée ni plus grossièrement con- 10 certée que celle-là.
Vous me faites grand plaisir de m'apprendre que vos
libraires de Genève se disposent à donner bientôt une nouvelle édition de votre Boileau, et qu'ils en retranchent ce qu'il y avait d'indécent dans la première contre le res-
15 pect dû à ce grand homme, votre ami et le mien. Je voudrais fort que ceux qui ont présidé à celle de Molière eussent eu assez bon esprit pour en user de même, et qu'ils se fussent bien mis dans la tête une vérité incontestable, qui est que le meilleur livre est toujours mauvais
20 de ce qu'il y a de trop et que les excroissances ne font pas moins de tort aux ouvrages d'esprit qu'au corps humain. Il est bien question des libraires quand il s'agit de l'honneur d'un auteur comme Molière et du respect dû au public, à qui on ne saurait rien donner de trop bon ni
25 rapporter rien de trop vrai !Et n'est-ce pas le traiter avec le dernier mépris que de diffamer non seulement les écrits d'un homme qu'il estime par des additions aussi impertinentes que celles qu'on a fourrées dans toutes les éditions qui ont paru jusqu'ici, mais encore sa personne et son
30 caractère par des portraits aussi faux et aussi bas que ceux qu'on en a faits dans l'indigne écrit qu'on y a inséré sous le titre de Vie de Molière et que l'on consacre pourtant à la postérité en l'associant à des ouvrages qui sont sûrs d'y arriver au lieu de le laisser tomber dans l'oubli où de
35 telles productions devraient être éternellement ensevelies ?
Je ne vous dirai rien sur ce que j'ajoute à ma nouvelle édition. Vous en jugerez quand elle sera faite et personne n'en pourra juger avant vous. Les vers que j'avais faits
40 pour le roi de Suède, pendant qu'il était assiégé à Stralsund, ne passent pas l'étendue d'un sonnet. C'est peu de chose et cela ne mérite pas l'impression ; sans cela je ne vous en ferais point un secret. Celui que vous me confiez sur le dessein qu'un de vos amis a de faire graver mon
I, portrait me flatterait peut-être si je ne craignais qu'il m'humiliât trop. J'avais quinze ou seize ans de moins quand je vous l'ai envoyé de Vienne. On dit que je n'ai point changé de visage depuis ce temps-là, mais je ne puis vous dire s'il me ressemblait alors ou non, quoique
50 celui qui l'a peint soit aujourd'hui le premier peintre de l'Empereur et le directeur de son Académie. Je vous prie de faire bien des compliments pour moi à M. Mazard et d'être persuadé du sincère dévouement avec lequel je suis à la vie et à la mort, monsieur, votre très humble et
55 très obéissant serviteur.
Rousseau.