CLIII. — Brossette a Rousseau
A Lyon, ce 29 janvier 1733.
Je commencerais ma lettre, monsieur, par les assurancesd'estime et d'amitié qui sont le tribut ordinaire de la nouvelle année, si vous pouviez douter des sentiments que
5 j'ai pour vous. Je suis tout en colère contre ce cérémonial périodique, toujours blâmé mais partout toujours observé, qui depuis un mois ne m'a pas laissé le loisir de vous écrire. Ce n'a pas été une lecture indifférente pour moi, que celle de la lettre que vous avez écrite à M. de Lasseré
10 au sujet de l'abbé Lenglet, et dont je vous renvoie la copie. Je vous rends confidence pour confidence, en vous fai-^ sant part de la lettre que cet abbé avait fabriquée sous le nom de M. Des Maizeaux et dont je vous ai déjà envoyé un échantillon.
15 Quand on fera une nouvelle édition de mes remarquessur Boileau, j'en ferai retrancher toutes les pièces qui pouvaient être injurieuses à sa mémoire et qu'on avait insérées mal à propos dans la première. Si MM. Fabri et Barrillot s'arrangeaient avec les libraires de Paris pour y
20 faire cette édition, il n'y aurait pas lieu de craindre que les censeurs fissent rien ôter de ce qui était dans celle de Genève, puisque celle-ci a été réimprimée à Paris, avec privilège, par le S"" Billiot, successeur de Thierry, qui avait anciennement le privilège des œuvres de Boileau.
25 Mais, suivant ce que M. Barrillot m'a écrit d'Amsterdam, il est déterminé de faire notre nouvelle édition à Genève, s'étant engagé de fournir un certain nombre d'exemplaires aux libraires de Hollande, moyennant quoi ils ont promis de ne point contrefaire ce livre.
30 Je ne sais rien de particulier touchant l'édition in-40
qu'on fait à Paris des œuvres de Molière ; j'ai seulement ouï dire qu'elle devait paraître au commencement de cette année. Quand l'impertinent ouvrage qu'on a intitulé Vie de Molière parut, M. Despréaux en était dans une
35 colère épouvantable, et il m'en écrivit tout ce que le mépris et l'indignation peuvent inspirer de plus fort. Je m'étonne que ceux qui président à cette nouvelle édition permettent qu'on y insère une si mauvaise pièce *. Tout ce qui peut les excuser, c'est que l'on est obligé de se
40 contenter du médiocre, et souvent même du mauvais, quand on n'a pas de l'excellent. Cet écrit, tout défectueux qu'il est, tient lieu d'une vie de Molière, en attendant que quelque écrivain sensé en donne une meilleure. Vous savez, monsieur, que les libraires craignent toujours que
45 le public, c'est-à-dire les acheteurs qui sont leur public, ne désapprouve les retranchements que l'on fait dans les nouvelles éditions et que ces retranchements ne nuisent à la vente du livre. Mais tout au moins, avant que de réimprimer celle-ci, il faudrait la corriger quant au style,
50 et en retrancher beaucoup de choses qui font pitié. A propos de cela, avez-vous lu la vie de M. Despréaux, publiée en 171 1, peu de mois après sa mort, par M. Des Maizeaux? Elle était encore plus mauvaise que celle de Molière. L'auteur, qui d'ailleurs est homme de mérite,
55 ignorait jusqu'aux moindres circonstances de son sujet, et, entre autres, il s'était trompé dans les dates de la naissance et de la mort de son héros.
Vous ne me dites rien en détail sur les augmentations que vous faites dans la nouvelle édition de vos œuvres ;
60 cependant je sais que vous aviez dessein d'y insérer une pièce en vers. Je crois que c'est une ode sur la mort du
* Elle n'y a pas été insérée. [Note du manuscrit.]
roi de Suède, Charles XII, mais que vous en avez ordonné la suppression ; et c'est, dit-on, parce que cette pièce finit par une allusion entre la mort de ce prince et le supplice
65 de Patkul. Dites-moi un mot de tout cela, je vous prie, autrement vous serez bien grondé, à moins que vous n'ayez de grandes raisons pour garder le secret. A propos de secret, je m'en vais vous en dire un à l'oreille, qu'il faut oublier sur le champ. Un de vos amis veut faire gra-
70 ver votre portrait, sans que vous le sachiez, jusqu'à ce que l'ouvrage soit achevé. Que votre modestie ni votre délicatesse ne soient point alarmées de cette proposition. L'ouvrage sera fait par les mains d'un des plus habiles graveurs de l'Europe ; on me fait dépositaire de ce secret,
^ et, en quelque façon, complice de cette entreprise, en exigeant une copie du portrait que vous m'aviez envoyé de Vienne pour M. Mazard. Ignorez la confidence que je vous fais.