‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 52 sur 128 · CLVI. — Barrillot a Brossette · texte numérisé non relu

CLVI. — Barrillot a Brossette

A Amsterdam, ce 11 mai 1733.

Monsieur, divers voyages que j'ai faits et ensuite l'occasion de me trouver avec le libraire de La Haye et celui de cette ville qui ont le privilège, en ces provinces, pour

5 le Boileau, sont cause que je n'ai pas répondu, comme je le devais, à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28 janvier dernier. La nouvelle que j'ai reçue par le dernier courrier de Paris et que l'on me marque que vous avez eue aussi rompt toutes les mesures que

10 nous avions prises pour la réimpression de cet ouvrage. On me dit qu'on va le mettre sous presse avec des notes de MM. de Valincour et Renaudot, que votre commentaire est totalement supprimé et que l'on se sert du texte tel que M. Renaudot l'a donné peu de temps après la

i<; mort de M. Despréaux ; que le privilège a été obtenu sous, l'approbation de M. de Fontenelle. On ne me dit point qui est le libraire qui fait cette entreprise, mais on m'en dit assez pour me faire voir qu'il ne pense pas sur

votre compte avec le respect qui vous est dû. Je ne pré-

20 sume pas que l'on permette l'impression d'une préface où vous seriez insulté. J'ai de violents soupçons que l'abbé* dont vous avez juste sujet de vous plaindre a beaucoup de part à tout cela.

C'est très certainement M. Le Clerc d'ici qui est auteur

2) des additions faites à vos notes, dans l'édition de 1718. Non seulement le fait nous fut écrit dans le temps, mais les libraires me l'ont depuis assuré. Quoique j'aie vu ce monsieur, son état ne permet pas de lui en parler et il ne serait pas nécessaire, vu que la chose est très certaine.

50 Ce n'est point un libraire qui fait faire l'édition du Régnier de l'abbé Lenglet ; mais celui-ci la faisait faire pour son compte chez un nommé Oléander, qui n'est qu'imprimeur seulement et qui a la plus considérable imprimerie qu'il y ait dans ces provinces. J'ai vu de cet

î -, ouvrage jusqu'à la feuille M ; c'est tout ce qu'il y a de fait. Les vignettes à l'entour des pages sont imprimées en rouge : c'est un goût particulier. La dédicace sous votre nom, monsieur, contient trois feuilles; il y a des notes. Je n'ai pu en obtenir un exemplaire; elle me fut prêtée pour en faire lecture. Je la fis copier de diverses mains pour être en état de la rendre au moment qu'on viendrait me la demander, ce qui arriva presque avant que la copie fût achevée. Telle qu'elle est, je la mettrai dans une balle que je ferai partir cette semaine pour

4> notre maison.

L'ami qui souhaite le portrait de M. Rousseau est le S"" Changuion, qui imprime ses œuvres. Il me charge de vous assurer de ses respects, et de vous remercier de la complaisance que vous avez de lui communiquer ce por-

* L'abbé d'Olivet. [Noie du manuscrit.]

30 trait. Il le voudrait in-4° et, pour le graver, il faudrait que le dessin soit en camaïeu. Vous jugez bien, monsieur, qu'il veut le faire graver pour le mettre à une édition in-40 des oeuvres de son auteur. Le S"" Picart n'a jamais excellé pour les portraits; mais il y a dans ce pays

55 le S"^ Houbracken qui excelle dans ce ^enre de gravure, et c'est à lui que M. Changuion se propose de faire graver le portrait de M. Rousseau.

Le fameux Etienne Picart sur lequel vous me demande;: des éclaircissements, avait moins de quatre-vingt-dix ans

60 quand il est mort, mais il s'en manquait peu ; il avait passé nombre d'années à Rome et avait été fait chevalier romain, d'où il avait pris le surnom de le Romain. Son fils n'a pas eu des jours si longs ; il mourut vendredi dernier dans sa soixante-deuxième année, de plusieurs abcès qui se

65 sont tout à coup formés dans ses entrailles et dont il a souffert pendant près de trois mois. Je le vis au mois de janvier dernier et lui aurais cru trente années de vie. Il laisse de grands biens, trois filles et une veuve très avare et beaucoup plus jeune que lui. Il me montra le recueil

70 de ses ouvrages. Parmi les portraits, il n'y a que celui du prince Eugène qui peut passer pour bon. Il vendait ce recueil 1200 11. de France et à présent le prix ira au double. Le dernier ouvrage qu'il a achevé est 24 figures pour VAlcoran des Cordeliers que l'on imprime ici.

75 II travaillait aux planches pour les éditions du Téléniaque in-folio et in-40 que M, le marquis de Fénelon fait imprimer en cette ville; il en reste quatre à faire pour achever. M. Rousseau a fait imprimer ici promptement quatre anciennes pièces de théâtre. L'impression en fut achevée

80 hier. Il en a demandé un seul exemplaire par la poste et que les autres ne vissent le jour qu'avec la nouvelle édition de ses œuvres. Ces pièces sont le Cid, Don Japhet

d'Arménie, la Marianne de Tristan et l'Africain de Champmeslé. A la tête de chacune de ces pièces, il y a une préface

85 modeste sur les changements qu'il y a faits pour les mettre au goût du temps. Il a retranché dans le Cid la scène de l'Infante et ajouté quatre vers qui font une liaison. Je m'attendais de trouver dans la troisième quelques traits sur le Temple du goût, mais point du tout. Il donne des

90 éloges à l'auteur de la pièce qui a eu la sagesse de ne point faire entrer d'incidents étrangers dans un sujet si bien rempli et que Josèphe a si bien décrit qu'il n'y avait qu'à le suivre ; que le malheur de notre langue fait que cette pièce excellente de Tristan n'est plus goûtée ; qu'il la

95 rend au public dans le goût présent, qu'il lui en a fort peu coûté pour cela, 165 vers et quelques légers changements. Il m'a paru que cette tragédie de Marianne retouchée faisait tomber celle de Voltaire, et c'est savoir se venger d'un ennemi. Je ne vous parle point d'une

100 chanson et d'une épigramme sur le Temple du goût ; vous les verrez imprimées. M. Rousseau ne fera pas le voyage de Vienne ; il est à Enghien où je Tirai voir avec son libraire.

Je compte, monsieur, que ce qui se passe à Paris au

105 sujet du Boileau ne vous dégoûtera pas du travail. J'écris aujourd'hui à celui qui m'a donné l'avis que l'ouvrage qu'on fait à Paris ne nous détourne point de réimprimer ce livre avec votre commentaire ; que le grand nombre d'exemplaires qui ont été vendus, tant des éditions de ce

iio pays que des nôtres, est un sûr garant pour nous de la bonté du commentaire ; que c'est là le sentiment des libraires d'ici comme c'est le nôtre. Il s'est effectivement vendu plus de 20.000 de ces commentaires.

J'ai l'honneur d'être avec un entier dévouement, mon-

ii> sieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Barrillot.

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