CLVII. — Brossette a Barrillot
A Lyon, ce 8 juillet 1733.
La lettre, monsieur, que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire d'Amsterdam, le 1 1 mai, est si remplie de choses intéressantes pour moi que je vous aurais fait réponse
5 dans le temps que je la reçus, si je n'avais eu lieu de croire que vous ne tarderiez pas de revenir à Genève et que je recevrais bientôt des nouvelles de votre arrivée. Mais comme je me suis trompé dans ma conjecture, je ne veux pas différer davantage à vous faire cette lettre, que j'envoie
10 toute ouverte à M. Fabri, afin qu'il vous la fasse tenir dans l'endroit où vous serez.
Je vous remercie bien fort du soin que vous avez pris de faire copier l'injurieuse et fausse dédicace, que l'abbé Lenglet avait osé faire imprimer sous mon nom, à la tête
15 du Régnier. Vous m'aviez promis de me l'envoyer dans une balle de livres, que vous deviez faire partir incessamment, et je l'attends avec impatience par la voie de M. Fabri.
Vous pouvez dire à M. Changuion que je vais faire
20 travailler à la copie du portrait de M. Rousseau que vous m'avez demandée de sa part. On n'a pu la faire jusqu'à présent, parce que le peintre, à qui j'ai donné cette commission, a été indisposé assez longtemps. Le portrait sera en camaïeu, blanc et noir, et de la grandeur d'un volume
25 in-40, comme vous le souhaitez. Je suis charmé d'employer mon ministère pour faire plaisir à M. Changuion, et je vous prie de lui faire bien des amitiés de ma part.
Il serait à souhaiter, monsieur, que vous eussiez pu vous arranger avec les libraires de Paris, pour l'impression
jo du Boileau en participation. Je ne sais point le plan qu'ils
ont formé, ni de quelle manière ils l'exécuteront, sans emprunter quelque chose de mon commentaire. Quoi qu'il en soit, il y aurait bien de l'injustice à eux, s'ils prenaient occasion de me maltraiter dans un ouvrage, auquel ni eux,
55 ni personne au monde n'aurait jamais pensé sans moi. Ayez la complaisance de m'apprendre plus positivement ce que vous saurez touchant l'auteur ou le directeur de cette entreprise.
Il y a longtemps que je n'ai écrit à M. Rousseau parce
40 que le loisir et la matière m'ont manqué. J'espère pourtant de justifier bientôt mon silence à son égard. Si vous avez occasion de le voir ou de lui écrire, faites-lui mention des sentiments distingués que j'ai pour lui.
Vous avez pleinement satisfait à ma curiosité par l'ar-
45 ticle devotre lettre qui concerne MM. Picart père et fils. J'ai été fort fâché de la mort de ce dernier, qui aurait donné encore plusieurs excellents ouvrages de gravure, s'il avait pu parvenir à l'âge de son père. Je suis fâché qu'il ait employé son burin à illustrer un ouvrage aussi
50 mauvais que VAlcoran des Cordeliers.
CLVIII. — Brossette au marquis de Fémelon, ambassadeur à La Haye.
A Lyon, le 12 octobre 1733.
Monseigneur, rien ne peut autoriser la liberté que je
prends de vous écrire que la connaissance que j'ai de votre
générosité, et surtout de l'amour que vous avez pour la
5 justice. J'espère que Votre Excellence ne me refusera pas
sa protection dans une affaire qui intéresse mon honneur.
J'apprends par plusieurs lettres d'Amsterdam qu'on achève actuellement à La Haye, chez Oléander, l'impression d'un livre, dans lequel je suis, dit-on, fort maltraité, sans que
10 j'aie jamais rien fait qui puisse m'attirer cette injure ; et Votre Excellence en pourra juger par le récit au vrai que je vais lui faire.
Il y a quinze ou seize ans que je fis imprimer les œuvres de feu M. Boileau-Despréaux, avec des éclair-
15 cissements historiques qui m'avaient été donnés par luimême, dans la liaison intime que j'avais eue avec ce célèbre écrivain pendant les quinze dernières années de sa vie. Il m'avait exhorté plusieurs fois à donner de semblables éclaircissements sur les ouvrages d'un autre poète, dont
20 il faisait grand cas pour son génie et qu'il regardait en quelque façon comme son maître, c'est Régnier. Je dérobai donc quelques moments à des occupations beaucoup plus sérieuses pour faire des remarques purement historiques sur cet ancien poète. J'avais presque oublié cet
25 amusement de ma jeunesse lorsque des libraires de Paris me l'ayant demandé longtemps après, je le leur abandonnai et ils le firent imprimer à Londres en 1729. Ce livre a excité la cupidité d'un écrivain français accoutumé à ne vivre que de rapines.
30 L'abbé Lenglet du Fresnoy, plus décrié encore par ses mœurs que par ses écrits, s'est emparé du Régnier et de mon commentaire, et y a ajouté tout ce que la satire la plus indiscrète et l'obscénité la plus grossière ont pu lui inspirer, et il a eu l'audace de faire passer sous mon nom
35 toutes ces infamies dans le public. Il me serait difiicile, monseigneur, d'exprimer à Votre Excellence la surprise et la douleur dont j'ai été frappé en apprenant cette nouvelle, moi qui n'ai jamais vu ni connu cet abbé, et qui n'ai jamais eu, ni de près ni de loin, aucune relation avec
40 lui. Mais ce qui est beaucoup plus étonnant, c'est qu'il avait mis, à la tcte de ce livre, une épître satirique, en forme de dédicace, adressée à M. Rousseau, où se servant de mon nom et me faisant parler, il disait à M. Rousseau lui-même, avec qui il est brouillé, les choses les plus
43 outrageantes. M. Rousseau m'avait mandé de Bruxelles, dès le commencement de l'année 173 1, que cette fausse épître dédicatoire était destinée par l'abbé Lenglet pour paraître dans une édition, qu'il faisait faire à Bruxelles ou en Hollande, des œuvres de Marot, avec des notes, en»
50 quatre volumes in-4°, sous le nom supposé du chevalier de Gordon de Percel. M. Rousseau eut assez de crédit auprès de MM. les États généraux pour faire supprimer ce libelle, et je crois même que Votre Excellence voulut bien employer son autorité pour cette suppression.
55 L'abbé Lenglet, voyant son projet avorté, ne voulut pas néanmoins perdre le fruit de sa vengeance, et il forma le dessein de transporter son épître satirique dans son édition de Régnier. M. de Lasseré, qui sans doute ne vous est pas inconnu, ayant lu cette satire à Paris, chez
60 M. le Grand-Prieur de France, en fut extrêmement indigné. Il m'en écrivit d'abord et fit ensuite valoir son crédit auprès de M. Hérault, lieutenant général de Police, pour prévenir la supposition calomnieuse que cet imposteur me préparait. M. Hérault le fit venir devant lui, et après
(■^s une sévère réprimande, il lui défendit de faire paraître ce libelle et l'obligea de m'écrire une lettre d'excuse et de réparation, laquelle me fut envoyée par ce magistrat. On arrêta en même temps à La Haye, chez Oléander, l'impression de Régnier et des remarques. Mais j'apprends
70 aujourd'hui que l'on vient de reprendre cette malheureuse édition et qu'elle doit bientôt être publiée, si Votre Excellence n'a la bonté de l'empêcher. Que l'abbé Len-
glet remplisse mes notes de toutes les inutilités qu'il voudra, à la bonne heure ; pourvu qu'il n'y mette rien de
75 contraire à la religion et à la pudeur. Mais qu'il se serve de mon canevas et qu'il abuse de mon nom même, non seulement pour me déshonorer, mais encore pour publier des ordures insupportables, voilà ce qui m'oblige, monseigneur, àvous porter mes vives et respectueuses plaintes.
80 La liberté avec laquelle je m'adresse en droiture à Votre Excellence est une preuve de la confiance plénière que j'ai en votre bonté. Je suis persuadé que le neveu du grand Fénelon ne refusera jamais ses bons offices à un homme de lettres, qui se pique de la plus exacte probité,
85 et qui se voit cruellement outragé sans aucun sujet. Voilà les titres sous lesquels j'ose implorer votre protection. Je suis avec un très profond respect, monseigneur, etc.
CLIX. — Brossette a De La Ville, secrétaire du marquis de Fénelon.
A Lyon, ce 12 octobre 1733.
Monsieur, je viens d'écrire à M. l'Ambassadeur une lettre par laquelle je lui demande sa protection, au sujet d'un livre que l'on imprime actuellement à La Haye, chez
5 Oléander, dans lequel on m'apprend que je suis fort maltraité. Il s'agit des œuvres du poète Régnier, que je fis imprimer à Londres, il y a quatre ans, avec un commentaire à peu près semblable à celui que j'ai publié autrefois sur les œuvres de M. Boileau-Despréaux. Jesuis persuadé
10 que ces deux ouvrages ne sontpoint inconnus à un homme aussi versé que vous l'êtes dans la littérature; et je m'ap-
plaudirais de les avoir donnés au public quand ils ne serviraient qu'à me procurer la connaissance et les bons offices d'une personne de votre mérite.
15 L'abbé Lenglet du Fresnoy s'est emparé de mes remarques sur Régnier, et après les avoir bourrées d'une infinité d'additions satiriques et scandaleuses, il s'avise de les faire imprimer sous mon nom, chez Oléander, à La Haye. Vous verrez un détail plus circonstancié de cette
20 entreprise criminelle et de l'intérêt que j'ai de l'empêcher dans la lettre que je prends la liberté d'adresser à M. l'Ambassadeur. Je vous supplie, monsieur, de concourir avec Son Excellence pour prévenir une injure cruelle que je n'ai point méritée. Je me croirais heureux si je pouvais
25 en revanche vous offrir des services capables de vous prouver les sentiments d'estime et de vénération avec lesquels je suis, etc.