CLXIII. — De La Ville a Brossette
A La Haye, le 26 novembre 1733.
Monsieur, j'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré en date du 18 de ce mois, dans le temps même que je commençais à vous écrire pour vous rendre compte du 5 succès de ce que vous aviez recommandé à la protection de M. l'Ambassadeur. Nous avons su, en effet, monsieur, que l'imprimeur Oléander réside à Amsterdam où il a toutes ses presses et on n'a pas perdu un moment pour prévenir l'insulte qu'on avait dessein de vous faire.
10 M. l'Ambassadeur s'est adressé aux magistrats d'Amsterdam, qui ont défendu de la manière la plus précise et sous peine de leur indignation que votre nom se trouvât dans la nouvelle édition du Régnier. Voilà tout ce que ces Messieurs ont voulu faire, et encore n'est-ce que par con-
15 sidération personnelle pour M. l'Ambassadeur qu'ils ont donné cette défense, qu'on n'osera certainement point enfreindre. L'autorité est ici plus respectée que nulle autre part. Il y a donc apparence, monsieur, que le livre paraîtra tel que l'abbé Lenglet l'a livré aux libraires. On
20 laisse ici une grande liberté à la librairie, qui est une branche assez principale du commerce hollandais, et l'on peut dire que cette liberté dégénère souvent en licence. Mais vous pouvez compter, monsieur, que votre nom ne se trouvera point dans l'édition dont il s'agit. Pour plus
25 grande précaution, ne pourriez-vous pas faire insérer dans
Corr. Rousseau et Brossette, II. Il
lé2 CORRESPONDANCE
les journaux qui s'impriment en France que vous n'avez nulle part à cette nouvelle édition du Régnier, et que sur les plaintes que vous avez faites, en différentes occasions, contre l'abbé Lenglet qui s'obstine à vouloir mêler votre
30 nom aux infamies qu'il produit, vous avez toujours obtenu la justice qui vous était due et que, récemment encore, MM. les Magistrats d'Amsterdam, à la considération de M. l'Ambassadeur de France en Hollande, ont expressément défendu que votre nom se trouvât dans l'édition du
35 Régnier? Pour moi, je me chargerais volontiers de faire trouver place, dans les journaux qui s'impriment en Hollande, à l'article que vous voudriez m'envoyer, conçu et exprimé comme vous le jugerez à propos. Cette précaution à prendre préviendrait le public et sur tout ce que
40 vous avez fait pour éviter l'affront qu'on prétendait faire à votre nom, et sur ce qu'on devrait juger de la probité de l'abbé Lenglet. s'il réussissait enfin à donner quelque édition furtive où il voulût faire croire que vous auriez eu quelque part. Il me semble que l'expédient que j'ai
45 l'honneur de vous proposer constaterait le passé et fixerait pour l'avenir le jugement public, si quelque auteur sans probité entreprenait de lui en imposer aux dépens de votre honneur. Vous en jugerez, monsieur, et si vous me croyez bon à quelque chose, honorez-moi de vos ordres :
50 je les exécuterai par préférence avec tout le zèle et l'attention possibles.
Je vous dois bien des remerciements, monsieur, pour la bonté que vous avez eue de faire mettre à la poste la lettre que j'avais pris la liberté de vous adresser pour M.
55 Dujardin.
Je n'ai garde, monsieur, d'avouer la ressemblance du portrait que votre ami d'Amsterdam a eu la bonté de vous faire de moi. Il est aisé de juger que je n'ai pas l'honneur
d'être connu de lui. Je ne puis me reconnaître dans ce 60 portrait qu*à l'idée avantageuse qu'il vous a donnée de mon caractère naturellement porté à faire plaisir. En appliquant surtout mon inclination à cet égard à tout ce qui pourrait vous intéresser, soyez, je vous en supplie, bien persuadé que cet ami, si obligeant pour moi, n'aurait pu 65 l'exprimer trop fortement. Une occasion où vous voudriez mettre ma bonne volonté à l'épreuve serait un service dont je sentirais tout le prix et qui exciterait toute ma reconnaissance.
Honorez-moi de votre amitié, monsieur ; il n'est rien 70 que je ne voulusse faire pour la mériter, et recevez les assurances de la haute estime et du respectueux attachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De La Ville.