CLXIV. — Voltaire a Brossette
Je regarde, monsieur, comme un de mes devoirs de vous envoyer les éditions de la Henriade qui parviennent à ma connaissance. En voici une, qui, bien que très fautive, ne laisse pas d'avoir quelques singularités à cause de
5 plusieurs variantes qui s'y trouvent, et dans laquelle on a de plus imprimé mon Essai sur Vépopéé tel que je l'ai composé en français, et non pas tel que M. l'abbé Desfontaines l'avait traduit d'après mon essai anglais. Vous trouverez peut-être assez plaisant que je sois un auteur
10 traduit par mes compatriotes et que je me sois retraduit moi-même. Mais si vous aviez été deux ans comme moi en Angleterre, je suis sûr que vous auriez été si touché de
l'énergie de cette langue que vous auriez composé quelque chose en anglais.
15 Cette Henriade a été traduite en vers à Londres et en Allemagne. Cet honneur qu'on me fait dans les pays étrangers m'enhardit un peu auprès de vous. Je sais que vous êtes en commerce avec Rousseau, mon ennemi. Mais vous ressemblez à PomponiusAtticus qui était cour-
20 tisé à la fois par César et par Pompée. Je suis persuadé que les invectives de cet homme, en qui je respecte l'amitié dontvous l'honorez, ne feront que vous affermir dans les bontés que vous avez toujours eues pour moi. Vous êtes l'ami de tous les gens de lettres et vous n'êtes jaloux
25 d'aucun. Plût à Dieu que le S^' Rousseau eût un caractère comme le vôtre !
Permettez, monsieur, que je mette dans votre paquet un autre paquet pour M. le marquis de Caumont. C'est un homme qui aime les lettres comme vous et que le bon
30 goût a fait sans doute votre ami. Je vais lui écrire que j'ai pris la liberté de m'adressera vous.
Quel temps, monsieur, pour vous envoyer des vers !
Hinç movet Eii,phnites, illinc Germania hélium
Sxvit toto Mars impiiis in orbe.
35 Et- carmina tantum
Nostra valent, Licida, tela inter Martia, quantum Chaonias dicunt, aqulla ventent e, columbas.
On a pris le fort de Kell ; on se bat en Pologne ; on vase battre en Italie.
I nunc et versus tecum meditare canoros.
Voilà bien du latin que je vous cite, mais c'est avec des dévots comme vous que j'aime à réciter mon bréviaire.
J'ai actuellement avec moi un jeune homme nommé Lefèvre qui se vante de vous avoir fort connu à Lyon ; 45 c'est un mérite que je lui envie. Je vous prie d'avoir la bonté de me mander ce que vous pensez de ce jeune homme. Je vous souhaite une bonne santé ; la mienne est toujours languissante. J'ai l'honneur d'être avec tous les sentiments d'estime que je vous dois, monsieur, votre 50 très humble et très obéissant serviteur.
Voltaire.
A Paris, prèsSaint-Gervais,ce 20 novembre 1733.