‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 66 sur 128 · CLXXI. — Brossette au P. Brumoy · texte numérisé non relu

CLXXI. — Brossette au P. Brumoy

A Lyon, ce 26 mars 1734.

Mon très révérend Père, c'est sur l'invitation pressante de M.deLasseré que je prends la liberté devons écrire. Il m'a fait part de la conversation qu'il a eue avec vous et avec le P. Rouillé, au sujet de l'horrible libelle que l'abbé Lenglet avait composé contre M. Rousseau et qu'il voulait publier sous mon nom, par la plus affreuse de toutes les calomnies, lui qui ne me connaît point, qui ne m'a jamais vu et qui n'a jamais eu avec moi la moindre rela-

l82 CORRESPONDANCE

lo tioii. Son dessein était d'insérer ce libelle, en forme d'épître dédicatoireà M. Rousseau, en tête d'une édition nouvelle de Régnier, que cet abbé avait farcie de notes infâmes et qu'il faisait faire en 1732 a Amsterdam, mais que MM. les États généraux ont fait mettre au pilon, sur les plaintes

15 qu'en fit M. de Fénelon, ambassadeur de France, à qui j'avais eu l'honneur d'en écrire. M. de Lasseré, qui me donna avis de cet attentat, eut la bonté d'engager M. le Lieutenant général de Police à prévenir par son autorité l'injure qu'on me préparait. Ce digne magistrat ordonna

20 à l'abbé Lenglet de supprimer son épître satirique et de m'écrire une lettre en réparation, qui me fut envoyée par M. Hérault. Comme M. de Lasseré vous a informé de toutes les circonstances de cette histoire scandaleuse, je ne vous en ferai point ici le détail. Je me borne, mon révé-

25 rend Père, à vous envoyer une copie de la lettre de cet abbé à moi et delà réponse que je lui fis. J'y joins encore la lettre que j'eus l'honneur d'écrire à M. Hérault pour le remercier. J'apprends néanmoins de divers endroits que l'abbé Lenglet, méprisant les ordres de ce magistrat et

50 oubliant ses propres engagements, vient de faire imprimer ce même libelle, qui se débite publiquement à Paris. Il s'est contenté, par un adoucissement ridicule, d'en retrancher mon nom, mais il n'a rien changé, dit-on, dans le corps de l'ouvrage, où il me fait parler directement

35 et sous le personnage de commentateur de Régnier, en adressant par ma bouche à M. Rousseau, qui est de mes amis, les infamies les plus atroces.

Vous croyez sans doute être à la fin des impostures de M. Lenglet. Point du tout, mon révérend Père. En voici

40 une autre, qui peut servir de second tome à celle dont je viens de vous parler. J'en ai la preuve en mains dans une pièce qui a été copiée sur l'original même de cet abbé,

laquelle m'a été fidèlement envoyée de Hollande de la part de M. de Saint-Hyacinthe. C'est une lettre fabriquée par l'abbé Lenglet, sous le nom de M. Des Maizeaux, et adressée à M. de Saint-Hyacinthe, pour annoncer dans le Journal littéraire la nouvelle édition des œuvres de Régnier, que cet abbé faisait faire à Amsterdam, avec des augmentations; maisleslibrairesqui impriment ce journal, et M. de Saint-Hyacinthe lui-mcmc, ont refusé de publier cette lettre, qui est un tissu de mensonges, de suppositions, d'impostures; et le tout pour faire accroire au public que cette édition qu'il faisait faire à Amsterdam chez Oleander était faite à Londres chez Jacob Tonson. Il me fait l'auteur de quantités d'additions qui sont, dit-il, dans les notes. 11 suppose que j'ai eu la complaisance d'envoyer mes prétendues augmentations à ce libraire de Londres, quoique je ne le connaisse point et que je n'aie jamais eu plus de relation avec lui qu'avec l'abbé Lenglet. Mais ce que je trouve de plus cruel et de plus affreux, c'est que ce misérable ose encore m'attribuer une infâme compilation des pièces qu'il a insérées dans cette édition. Il en parle ainsi dans sa lettre : Le texte est non seulement plus correct que dans la première édition de Londres, il y est encore augmenté de plus de deux mille vers, que M. Brossette na recouvrés que depuis peu de temps ; parmi lesquels il y a des épigrammcs fort jolies dans le style, à la vérité, de Régnier, mais qu'importe F Après cela, il donne pour échantillon une épigramme fort obscène et fort grossière qui commence :

Lisette, à qui l'on faisait tort,

Vint à Robin toute éplorée

Et lui dit : Donne-moi la mort, etc.

Voilà les gentillesses dont cet honnête homme-là, qu'on

75 dit être prêtre, fait ses délices et dont il m'attribue l'heureuse découverte. Voilà aussi l'indigne rôle qu'il me fait jouer. C'est un crime d'une nouvelle espèce, dont je ne crois pas qu'on puisse trouver des exemples ; du moins, il ne serait pas à souhaiter qu'on en trouvât beaucoup.

.80 Le public est intéressé, aussi bien que moi, et l'autorité de la justice ne serait pas mal employée, ce me semble, à punir un assassinat d'honneur, tel que celui-ci. Je suis, etc.

P. S. La copie des lettres que je viens de vous annon- 85 cer n'a pu être faite ; aussi je ne vous l'envoirai que l'ordinaire prochain.

CLXXIL — Brossette au P. Brumoy.

A Lyon, ce 30 mars 1734.

Voici, mon très révérend Père, le supplément à la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire par le dernier ordinaire. Celle-ci est accompagnée de trois copies de lettres, 5 que je ne pus vous envoyer et qui servent de pièces justificatives. Si vous jugez à propos d'en faire quelque usage dans vos journaux, je vous supplie de ne vous en servir que comme de simples mémoires, et de ne me point commettre avec M. l'abbé, soit en faisant imprimer ces mêmes

10 lettres, soit en me faisant parler directement, parce que je crains à la mort toutes sortes de querelles, surtout celles qui pei^vent devenir publiques comme celle-ci; et cet homme-là, du caractère dont il est, ne manquerait point de faire quelque nouvelle folie, à mon égard, dont je

15 serais au désespoir. Comme je n'agis point par un esprit

d'animosité ni de vengeance, vous aurez la bonté de faire en sorte que je ne sois exposé à aucun retour fâcheux et de ménager le tout par votre prudence. Vous ne refuserez point cette attention à un homme qui fait profession comme

20 moi d'être l'admirateur passionné de vos ouvrages, tant latins que français, et qui recherchait depuis longtemps l'occasion de vous témoigner les sentiments distingués qu'il a pour votre mérite. Quand un homme de lettres n'aurait produit en sa vie qu'un livre comme le Théâtre

25 des Grecs, il serait bien assuré d'une réputation immortelle. J'ai une raison de plus que les autres pour goûter l'excellence de cet ouvrage, en ce qu'il m'a fourni une infinité de preuves dans un discours que j'ai été obligé de faire dans notre Académie, pour établir la supériorité des poètes tra-

30 giques grecs sur les poètes tragiques latins, contre un homme fertile en paradoxes, qui avait voulu condamner le jugement de M. Despréaux, dans son Art poétique, où parlant de Sophocle il dit :

Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine Où jamais n'atteignit la faiblesse latine.

35 II y a longtemps que j'avais envie de vous communiquer mon discours, pour en avoir votre sentiment, et je le ferai, si vous m'en donnez la permission. Recevez cependant les assurances de l'attachement respectueux, etc.

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