CXCII. — Louis Racine a Brossette
A Soissons, ce i^r avril 1739.
Vous me demandez, monsieur, quelle raison a pu empêcher qu'on accordât à un homme tel que M. Rousseau la grâce de finir ses jours dans le sein de sa patrie, et vous vous
5 étonnez avec raison que cette grâce lui ait été refusée. Il n'a offensé ni l'État ni l'Église, et, s'il est coupable, il n'a offensé que des particuliers qui aujourd'hui ne se plaignent plus. La famille Saurin s'est, dit-on, très bien conduite en cette occasion, et M. de Sénozan avait négocié généreu-
10 sèment entre elle et M. Rousseau. D'ailleurs quand il serait coupable, ce qu'aujourd'hui beaucoup de personnes sages regardent comme douteux, vingt-huit ans d'exil n'ont-ils pas effacé un pareil crime? Il est vrai qu'il fallait satisfaire le Parlement par certaines formalités, et l'on
15 prétend que l'on n'a pu fléchir M. le Procureur général. Voilà tout ce que je sais. Je soupçonne que nos préten-
dus beaux-esprits ont aussi conspiré contre lui. Ils ont eu peur d'avoir prés d'eux un homme tel que M. Rousseau, qu'ils craignent comme les hiboux craignent le soleil.
20 Je suis étonné que l'épître qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser ne soit pas à Lyon ; elle est assez répandue à Paris. Elle fait certainement honneur à ses sentiments sur la religion. J'ignore ce qu'il a pu penser autrefois; il paraît avouer qu'il a été malheureusement entraîné dans
25 ce libertinage d'esprit ; mais je suis très assuré qu'il est aujourd'hui sincèrement changé, et qu'il n'a dit dans cette épître que ce qu'il pense, quoique ses ennemis aient publié qu'il parlait ainsi par hypocrisie.
'CXCIII. — Brossette a Rousseau.
A Lyon, 15 août 1739.
J'ai déjà eu l'honneur de vous mander, monsieur, que si je ne vous écris pas aussi souvent que je le voudrais, c'est parce que je crains de vous fatiguer par des lettres 5 inutiles, n'ayant aucunes nouvelles intéressantes à vous envoyer; car pour les sentiments de mon cœur à votre égard, vous ne devez pas douter qu'ils ne soient toujours les mêmes, sans que je vous le dise. Aujourd'hui je crois devoir vous écrire pour vous apprendre que je viens
10 d'achever la révision des notes sur les œuvres de Boileau, et que mes libraires de Genève se disposent à me faire une nouvelle édition, avec des changements et des additions considérables. J'aurais bien souhaité, pour la rendre parfaite, que mes remarques nouvelles eussent été sou-
iS mises à votre judicieuse critique. Mais c'est un souhait
dont raccomplissement est si difficile qu'il approche de l'impossible, à cause de l'éloignement où nous sommes l'un de l'autre. Pour me dédommager de cet inconvénient je vous ai associé en quelque manière à l'illustration de
20 mon commentaire, en insérant et votre nom et quelques morceaux de vos ouvrages dans mes remarques : par exemple, j'y parle de l'addition que vous conseillâtes à M. Despréaux de faire à sa satire de V Équivoque, pour parler de l'ambiguïté des oracles, des fausses idées que
25 les hommes se font sur les vertus, principalement sur celles des héros, et enfin des équivoques et des doubles sens dont on déguise souvent les meilleures lois.
J'ai encore fait entrer dans mes notes votre fable du Bûcheron et de la Mort, vos vers pour le portrait de mon
30 auteur, son épigramme, retournée par vous, sur V Amateur d'horloges, et plusieurs autres endroits où je vous ai nommé suivant les occurences.
Tout ce que je vous dis ici vous regarde uniquement, mais ce que je vais vous dire me regarde tout seul, et
35 c'est une chose sur laquelle je vous demande votre conseil et votre secours.
Il y a quelques années que je vous envoyai une espèce d'épître en vers que j'avais eu autrefois la folie d'adresser à M. Despréaux. La réponse que vous me fîtes était
40 très flatteuse pour moi, car non seulement vous parûtes les approuver, mais encore vous me conseillâtes de les insérer dans ma [nouvelle édition. Était-ce une complaisance de votre part? Était-ce un conseil que vous me donniez sincèrement ? C'est à vous à décider aujourd'hui.
45 Et afin que vous puissiez vous déterminer en connaissance de cause, je vous renvoie aujourd'hui une copie des mêmes vers, parce qu'il n'y a pas d'apparence que vous ayez gardé celle que je vous envoyai, il y a près de
dix ans. Mais avant toutes choses, il est bon que vous 50 sachiez que je n'ai point de tendresse d'auteur pour ces vers : ce qui est si vrai, que, quoiqu'il y ait plus de trente ans que je les ai faits, j'ai eu assez d'indifférence pour ne les point faire paraître. Ainsi, monsieur, je suis bien disposé à les supprimer au moindre signe que vous 55 m'en ferez. Avant que je les transcrive ici, il est bon que vous sachiez que le commencement de ma lettre à M. Despréaux était en prose et que je la finissais ainsi :
Souviens-toi qu'en mon cœur tes écrits firent naître L'ambitieux désir de voir et de connaître'...
60 Prenez bien garde, monsieur, à quoi vous vous êtes engagé et aux suites du conseil que vous m'avez donné. Car, sivouspersisitezà vouloir que je les fasse entrer dans mon édition nouvelle, ce ne sera qu'à condition que vous prendrez la peine de les corriger bien exactement, pour
65 les rendre dignes et de l'approbation que vous leur avez donnée et de l'espèce d'association que vous voulez que je leur donne avec ceux de M. Despréaux. S'il n'a pas dédaigné lui-même de corriger des vers que M. Le Verrier avait faits sur les Tuileries et qui se sont imprimés
70 dans une de ses lettres, parmi ses ouvrages en prose, dédaignerez-vous de corriger les miens, qui, ce me semble, valent bien ceux de M. Le Verrier ? J'attends cette faveur de vous, monsieur, non seulement comme d'un ancien ami, mais comme du premier poète de ce siècle ; et s'il
7S faut ajouter un motif plus puissant encore, c'est que vous travaillerez pour la gloire du premier poète du siècle passé, vous qui êtes VAmi, le Compagnon, le Successeur