‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 85 sur 128 · CXCI. — Brossette a Louis Racine · texte numérisé non relu

CXCI. — Brossette a Louis Racine

A Lyon, ce 20 mars 1739.

La réponse que M. Rousseau m'a faite à la lettre, monsieur, que vous lui avez envoyée de ma part à Bruxelles, me fait comprendre qu'il est bien rassuré contre la crainte S qu'il avait que je ne l'eusse oublié. Sa lettre n'a pas

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laissé de m'affliger bien vivement par la certitude qu'il me donne que tous les projets que ses amis, et de puissants amis, avaient faits pour le faire revenir dans sa patrie, sont évanouis. Il est fâcheux que la France soit

lo privée pour toujours d'un homme qui lui a fait tant d'honneur; et, s'il a fait une faute, ce que je ne crois point, puisqu'il la désavoue si positivement, il faut convenir qu'elle est punie avec trop de sévérité.

L'intérêt que je prends à sa destinée m'avait engagé à

1$ le prier de m'apprendre les circonstances du voyage qu'il a fait à Paris, et de me dire si ses amis en pouvaient espérer un succès favorable ; mais il me renvoie à vous, monsieur, pour savoir tout ce détail, disant que vous en êtes parfaitement informé et que vous vous feriez un

20 plaisir de m'en faire part. J'ai bien jugé que la peine qu'il a d'écrire par l'indisposition qui lui est survenue est Tunique cause de cette réticence. Vous voilà donc chargé, monsieur, de cette commission auprès de moi, et je sais persuadé que l'amitié que vous avez pour l'un

25 et pour l'autre vous engagera à vous en acquitter. On dit ici que M. le Procureur Général est le seul qui se soit opposé au rétablissement de M. Rousseau, et que les plus puissantes sollicitations n'ont pu adoucir sa rigueur. J'aurais cru que la Justice pouvait quelquefois lever son

50 bandeau pour sourire aux malheureux.

On nomme M. le comte du Luc et M. de Sénozan comme ses protecteurs les plus déclarés, et on ajoute qu'il était à Paris sous le nom d'abbé Richer.

J'ai appris depuis quelque temps qu'il vous avait adressé

35 une épître en vers qu'on dit être fort belle, au sujet de votre poème sur la Religion. Un ouvrage fait par un écri vain tel que M. Rousseau, adressé à M. Racine, sur une matière aussi sublime que celle-là, ne peut manquer de

renfermer les plus grandes beautés. Je vais faire mes 40 perquisitions pour avoir cette épître, et il y aura bien du malheur si je ne la trouve par le moyen de mes amis. Je conviens avec vous qu'un ouvrage d'esprit demande beaucoup de temps pour être corrigé ; mais enfin votre poème approchait beaucoup de la perfection dans le 45 temps que je l'ai vu, et je ne doute pas qu'il ne soit bientôt en état de paraître en grand jour.

J'ai fait vos compliments à MM. du Perron et de Fleurieu qui m'ont paru fort sensibles à l'honneur de votre souvenir, et ils m'ont prié de vous en remercier.

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