CCVI. — Brossette a Louis Racine
A Lyon, 10 septembre 1740.
Je réponds tout à la fois, monsieur, à vos deux dernières lettres, et je commence par vous remercier de la peine que vous avez prise de corriger mes vers. Je conviens 5 qu'il y a quelque chose à redire dans ceux-ci : « Mon esprit enchanté, etc. » ; et j'adopte volontiers les deux que vous leur substituez :
Le curieux récit de toutes ces merveilles Occupait, enchantait mes avides oreilles.
10 Si quelque chose pourtant pouvait me faire de la peine dans ces deux vers, ce serait le mot de curieux qui peut être regardé comme une répétition vicieuse, parce que j'ai employé le mot cinq ou six vers auparavant, où j'ai dit : « Secondant ma curieuse ardeur. » Voyez, monsieur,
15 si l'on pourrait faire usage d'une autre correction que je vous propose :
Au récit enchanteur de toutes ces merveilles Mon esprit occupait mes avides oreilles .
Je conviens aussi que dans ce vers : « Dans quelque 20 haut rang que la Muse te mette », ce dernier mot mette, est un peu prosaïque ; mais je sens bien que le changement qu'il faudrait faire à cet endroit pour le rectifier est au dessus de mes forces. Il est réservé à l'auteur des poèmes de la Grâce et de la Religion.
as Dans une de vos précédentes lettres, vous m'avez dit que les Jésuites du Collège de Louis-le-Grand avaient
Corr. Rousseau et Brossette, II. 17
fait soutenir un exercice littéraire dans lequel ils avaient fort maltraité M. votre père et M. Despréaux. 11 y a bien moins lieu d'être surpris de leur mauvaise humeur contre
30 M. Despréaux que contre M. Racine, qui n'a jamais rien écrit contre eux. Mais cette conduite ne leur est pas nouvelle : j'ai entre les mains une lettre de M. votre père à M. Despréaux, dans laquelle il se plaint de ce qu'un régent du même collège, dans une harangue, avait beau-
3 5 coup déclamé contre ses pièces de théâtre. Et ces déclamations semblent avoir été renouvelées depuis peu par le P. Porée,qui prononça et publia en 1733 une harangue latine, où après avoir lancé plusieurs traits brillants et bien enjolivés contre M. Racine, il acheva de l'accabler en
40 le comparant au tendre oiseau de Cypris, qui voltigeant autour des myrtes et des roses, fait répéter aux échos ses gémissements et ses soupirs : Racinius, ut Veneris columbuîus, circum rosaria et myrteta volitans, oninia gemitibus personuit. L'auteur de Phèdre et Aihalie méritait-t-il une
45 comparaison si humiliante ? J'ai inséré cette lettre de M. Racine dans ma nouvelle édition de Despréaux, parmi les pièces dont elle est augmentée.
Il y a plus de vingt ans que le P. Tournemine, qui en voulait à M. Despréaux, à cause delà siX\ïQ.àQV Equivoque,
50 trouva à propos de mettre dans son journal de mai 1717 un article dans lequel, sous prétexte d'entreprendre la défense du grand Corneille contre ce que M. Despréaux et moi en avions dit, lâcha plusieurs invectives tant contre M. Despréaux que contre M. Racine. Je crus
5$ devoir prendre en main la défense de ces deux illustres écrivains, et c'est ce que je fis dans une grande lettre que j'écrivis au P. Tournemine, et à laquelle il n'a jamais osé faire réponse ; mais vous la verrez dans ma nouvelle édition de Boileau, et je crois que vous en serez content.
60 Puisque vous avez été ces jours passés à Paris, vous n'avez pas manqué de voir M. votre frère. Ne lui avezvous pas demandé s'il a les lettres que M. votre père avait écrites à M. Despréaux, pour les joindre les unes aux autres dans mon édition ?
65 Parlons maintenant de celle que la veuve Alix vient de publier sous la direction de M. l'abbé Souchay. Je vais prier un de mes amis à Paris de m*en envoyer un exemplaire, afin que je puisse savoir de quoi il s'agit. Comme vous me dites, monsieur, que les notes en sont fort courtes,
70 j'ai bien lieu de présumer que ce sont à peu près les mêmes que feu M. Alix, libraire, publia en 1735, deux volumes in-douze, sous les noms supposés de M. l'abbé Renaudot et de M. de Valincour. On m'écrivit par avance que l'on devait parler de moi en mal dans cette édition,
7j et je priai M. l'abbé d'Olivet, qui y avait beaucoup de part, de faire en sorte que j'y fusse ménagé. Il me promit qu'il y veillerait et que je devais être assuré qu'on n'y mettrait rien qui put me déplaire. Cependant quand cette édition parut, je vis que non seulement j'y étais fort raal-
80 traité, mais qu'on avait affecté de mutiler toutes mes notes, jusqu'à les réduire presque à rien. Ce fut cette circonstance qui m'engagea à mettre en état ma dernière édition, qui contient des augmentations considérables, tant pour les pièces ajoutées que pour les remarques nouvelles :
8s ce qui fait voir que je suis bien éloigné d'adopter ces honteuses mutilations. Tout cela est depuis longtemps entre les mains de l'imprimeur.
A l'égard du Boîœaimj rédigé, dites-vous, par M. de Losme de Montchénay, j'en demande aussi un exemplaire,
90 supposé qu'il soit imprimé séparément. Tout ce que je puis vous dire à présent, c'est que j'ai composé depuis longtemps un ouvrage semblable, sous le même titre,
26o CORRESPONDANCE
contenant les pensées diverses de M. Boileau Despréaux tirées de ses conversations et de ses lettres. Vous savez,
95 monsieur, que j'ai été en état, peut-être plus que personne, de remplir dignement cette tâche par les liaisons intimes que j'ai eues avec l'auteur et par le soin que j'ai pris de tout recueillir. Je l'ai lu à plusieurs reprises dans notre académie. Je ne doute pas que je ne me sois rencon-
loo tré en bien des choses avec M. de Monchénay, que j'ai vu quelquefois chez M. Despréaux. Mais je parlerai plus positivement de tout cela quand j'aurai vu son Bolxana. Au reste, puisque vous voulez prendre la peine d'écrire à la veuve Alix, vous pouvez lui dire que je lui remettrai
iio volontiers mon Bolœana, quand j'aurai vu par la comparaison que j'en ferai s'il mérite de paraître au jour. Je pourrai aussi lui remettre mes éclaircissements sur Molière, quand j'aurai achevé de les mettre au net.
Adieu, monsieur, soyez persuadé du tendre attache-
115 ment avec lequel je suis, etc.
Si vous pouviez savoir parla veuve Alix ou par quelque autre voie quel est le véritable auteur ou le promoteur de l'édition mutilée de mes notes, 1735, en deux volumes indouze, je vous serais très obligé.