CCVII. — Louis Racine a Brossette
A Soissons, ce 25 octobre 1740.
J'ai fait communiquer, monsieur, à la v^^ Alix ce que vous m'aviez écrit pour elle ; elle a répondu qu'elle me ferait part de ses sentiments ; je n'ai point reçu de ses
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5 nouvelles ; je sais seulement qu'elle a été très frappée d'apprendre que votre Boileau était prêt à paraître.
On débite la mort de notre ami Rousseau. Je crains bien que cette nouvelle ne soit trop véritable. Dans la lettre qu'il m'écrivit il y a quelque temps, de La Haye, et
10 dans laquelle il me parlait de vous, il me mandait que la première que je recevrais de lui serait datée de Bruxelles, où il retournait. On dit qu'il est mort dans le voyage. Je n'ai pas de la peine à le croire. Il me faisait en partant une triste peinture de son état. Comme il était fort exact
15 à répondre, j'aurais dû recevoir sa réponse à la lettre qu'il aurait trouvée de moi à Bruxelles. Ainsi je juge qu'il a fini sa carrière illustre et malheureuse, de quelque façon qu'on pense de lui.
Nous venons donc de perdre le dernier des Romains !
20 Nos petits rimailleurs vont triompher. L'ombre même du vieux lion les effrayait. Ils en eurent bien peur, quand il vint à Paris, il y a deux ans. Ils n'eurent pas la patience d'attendre la mort d'un vieillard infirme. Il a fallu pour les contenter qu'il allât mourir loin d'eux ; mais malgré
25 eux, la postérité le mettra au rang des grands poètes français. Elle n'en aura pas beaucoup à compter. Rousseau est mort, et notre poésie aussi. Fuimus vates. Quoique nous perdions beaucoup, je crois cependant qu'on peut bien dire de lui ce qu'il dit de l'homme en général : //
jo meurt enfin peu regretté. Certainement il ne le sera pas de nos beaux esprits. Mais je m'aperçois que je ne vous fais qu'en prose l'épitaphe d'un si grand poète; osons du moins dire quelques vers.
Errant, proscrit des lieux dont il sera la gloire, 5 5 II est mort. Qu'on va voir ces lâches envieux,
Qu'il effrayait encor de si loin, et si vieux, Hardis à déchirer ses vers et sa mémoire !
Vous qui contre Boileau parlez à haute voix Partisans du faux goût, régnez, voici votre heure ; 40 Rien n'arrête aujourd'hui vos conquêtes. Je pleure
Le dernier des héros du Parnasse françois.
Je suis avec un inviolable attachement, monsieur, votre, etc.