APPENDICES
APPENDICE I Lettres de Paul Moulton.
Nous avons dit un mot, dans notre préface, de l'amitié qui s'était nouée entre Usteri et Moultou'. Quelques lettres de celui-ci compléteront utilement, croyons-nous, la correspondance qui précède.
MOULTOU A USTERI.
[Genève,] novembre 1761.
Monsieur mon très cher ami, A mon retour de la campagne où j'ai passé quelques jours, je trouve votre charmante lettre, et je me hâte d'y répondre. Votre pi-océdé avec moi serait trop généreux, si je spntais moins tout ce qu'il y a d'obligeant. Voilà les amis qu'il me faut, ceux qui savent mépriser les petites choses, lorsqu'ils sont sûrs des grandes.
' On sait que Paul Moultou était un jeune ministre du saint Evangile, ami de Rousseau, qui lui contia le manuscrit des Confessions. Cf. Rod, V Affaire J. J. Rousseau, pages 13 à 16.
Vous avez, Monsieur, toute mon estime; mon âme entière est à vous, pei-mettez-moi de vous dire que vous n'avez pas deux amis comme moi; je vous tiens par mes fautes mêmes, et je mets tous les torts que j ai avec vous sur le compte des sentiments que je vous dois.
M"" Curchod, Monsieur, est bien revenue de l'opinion qu'elle avait des Zurichois; vous êtes bien fait pour triompher des plus forts préjugés; mais je ci-ains bien que, si elle en juge à pi'ésent par votre lettre, un nouveau préjugé, aussi peu fondé que l'autre, ne succède à celui que vous avez détruit. Vous attendez, Monsieur, pour lui écrire, les Idylles de Gessner ; mais quel mérite ces idylles ont-elles, que votre lettre ne pût avoir? En vérité, l'amitié que vous avez pour votre illustre poète, ne l'honore pas moins que ses ouvrages.
Vous vous êtes occupé de mon portrait', ah! mon cher ami, que j'en suis jaloux! Je souhaiterais dans ce moment que le coloris en fût faible, et qu'il n'eût que le mérite d'être ressemblant; mais il est écrit avec tant d'esprit; l'amitié du peintre, ses préventions peut-être, y sont si marquées, que j'ai bien peur qu'il ne soit moins ce que je suis, que ce que M""" Curchod, mon amie, voudrait que je fusse. Quoiqu'il en soit, Monsieur,
' Ce portrait de Moultou, esquissé par Susanne Curchod, a été imprimé dans les Nouveaux mélanges, extraits des manuscrits de madame Nec/.er. Paris, 1801. Tome II, i)ages 242 à 249.
A LÉONARD USTERI 119
VOUS êtes mon ami; M"" Curchod, mon amie; et il faut bien que j'aie aussi quelque mérite, si vous m'avez donné des droits à votre amitié. C'est en vous deux que je verrai ce que je dois être, et je serai quelque chose enfin,
Rousseau est beaucoup plus malade depuis votre départ de Paris; j'en attends des nouvelles ; si j'en reçois, je ne manquei'ai pas de vous en faire part. Mon Dieu, pourquoi la vertu n'est-elle pas à l'abri des douleurs, et celui qui souffre des vices des autres, ne devrait-il pas être exempt des infirmités de la nature? J'attends avec impatience son livre sur V Education.
Je vous enverrai, Monsieur, incessamment, mes deux sermons '. C'est moins une preuve de mon amitié pour vous que de la confiance que me donne celle que vous avez pour moi. L'amitié comme la charité couvre et
' C'est à propos d'un de ces sermons que Rousseau écrivait à Moultou, le 29 janvier 1760 : « M. Favre avait un extrait de votre sermon sur le luxe; il me l'a lu, et je l'ai prié de me le prêter pour le copier. M'entendez-vous, Monsieur? » — Et Moultou de lui répondre, enchanté qu'il était : « Quoi, Monsieur, vous daignâtes lire, vous daignâtes copier cet informe extrait du sermon ...»
Pour le dire en passant. M. Favre n'était pas le premier syndic de la République de Genève, comme le disent quelques commentateurs; c'était un jeune homme de vingt-trois ans, le beaufrère de Paul Moultou. C'est de lui que descendent plusieurs savants distingués : Guillaume Favre-Bertrand, Aljihonse Favre, Edouard Favre.
120 LETTRES DE MOTLTOU
supporte tout. Jo remettrai ces sermons au commis de M. Gos.
Je ne doute pas que les Allemands ne soient très éloquents ; ce sont les premiers poètes du monde ; ils connaissent mieux la nature que les autres, et la suivent davantage. Leur âme est un miroir qui la réfléchit, elle n'y gagne que de la chaleur. Les Anglais en créent une, si j'ose le dire, supérieure à celle qui existe; et leurs tableaux doivent plus frapper les anges que les hommes, — si les anges les entendent, au moins. Les Français l'étouffent sous les ornements de leurs modes; elle devient, entre leurs mains, aussi gênée que leurs habillements, aussi petite qu'eux. Mais l'Allemand la voit sans préjugé, avec un œil sei-ein, une âme tranquille ; il rend les impressions qu'il i-eçoit, et les rend avec cet enthousiasme noble et majestueux que sa beauté fait toujours naître. Faites-nous donc connaître vos hommes éloquents; le service que vous leur rendrez, on vous le rendra dans quelques années.
Mettez-moi, Monsieur, au rang de vos meilleurs amis et de vos plus sincères admirateurs. Ecrivonsnous souvent; puis-je mieux employer mon loisir, si vous ci'oyez que le temps que vous me donnerez, ne soit pas perdu pour vousV
A LÉONARD USTERI 121
MOULTOU A USTERI.
[Genève,] 17 juillet 1762.
Ah! que les hommes seraient haïssables, s'ils n'étaient plus insensés encore qu'ils no sont méchants ! Vous avez su l'arrêt de Paris, vous avez su celui de Genève! Nous nous avilissons! Les livres de Rousseau furent brilles par la main du bourreau; le Conseil statua (19 juin) que, s'il venait à Genève, il serait arrêté! Cette conduite est sans exemple. On nie aujourd'hui le décret : il fallait ne le pas faire ! Que d'Alembert s"est trompé!' Nous sommes pis que des intolérants, nous allons contre nos lumières, nous voulons à tout prix qu'on nous reproche encore le bûcher de Servet; je le voyais, dans les flammes qui consumaient des livres que le temps même ne détruira i)as ! . . . Mais savez-vous ce qu'a fait le canton de Berne, à la réquisition de quelques misérables Genevois ? Il a fait prier îlousseau de sortir de ses Etats! Le citoyen a prévenu cet oi-dre: il en était sorti, avant qu'il lui ait été signifié. Mon Dieu! où est donc la liberté? Elle ne trouve pas un asile chez les Suisses même! Mon cher Usteri, votre pays n'imitera pas ce dangereux exemple, vous honore-
' Dans l'article Genève de l'Encyclopédie, où il parlait de l'esprit tolérant qui régnait dans cette ville.
rez toujours les hommes libres, auxquels la nature a départi de rares talents, et vous les accueillerez avec un tendre respect, fussent-ils rejetés de toute la terre.
J'ai envoyé votre lettre en original à Rousseau; il est si touché de votre amitié! il vous en remercie du fond de son cœur; il examinera vos offres, peut-être en profitera-t-il. 11 me charge de vous donner son adresse. S'il ne vous prévient pas, c'est qu'il est accablé daffaires et de soucis. Il est à Motiers-Travers, dans le canton de Neuchâtel. Ecrivez-lui d'abord; un souvenir comme le vôtre est une grande consolation.
Mon cher Usteri, pardonne cette eft'usion de mon cœur : nous sommes ministres tous les deux; félicitonsnous de n'être pas des prêtres! tous nos ministres en sont. Oh! que ton amitié est précieuse! je trouve en toi ce que je gémis de chercher en vain dans les hommes: la raison et l'humanité! Mon cœur s'ouvi'it pour toi, à l'instant que je pus te connaître, et je ne cesserai de t'aimer que lorsque je cesserai d'aimer la vertu.
Je suis écrasé des peines de mon ami; je songe à le venger. Ah ! si ma plume était aussi brûlante que mon cœiir! Tremblez, méchants, je vous ferais connaître!
Oui. mon ami, je médite un ouvrage en faveur de Ilousseau, mais le secret est nécessaire. Si l'amour de la justice peut suppléer chez moi au talent, vous verrez quels droits a sur moi l'amitié! Je vous montre la confiance que j'ai en vous. Si je réussis, c'est à Zurich
A LÉONARD USTERI 123
que je veux faire imprimer; car à Genève, il n'y a de liberté que pour Voltaire.
MOULTOU A USTERI.
[Genève,] U mars 1764.
Soyez heureux, cher ami, vous méritez de l'être. Soyez-le avec quelqu'un dont vous ferez le bonheur! Un bonheur qui ne serait que pour vous seul, vous laisserait trop à désirer. Quelle idée j'ai de votre épouse, puisque c'est vous qui l'avez choisie, et combien le choix qu'elle a fait la rend estimable à mes yeux ! 0 mon ami, si la part sincère que l'amitié prend à votre félicité peut y ajouter quelque chose, croyez que vous me devez un peu de votre bonheur. Dès que je vous vis, mon cher et vertueux Usteri, je compi'is que je vous aimerais une fois, et je n'ai qu'un regret aujourd'hui, c'est de ne pouvoir passer avec vous ma vie entière. Qu'il est difficile de trouver en un seul homme tout ce que j'ai vu en vous! Mais pourquoi la nature place-t-elle le mal ici, et à cent lieues le remède? J'ai l'âme tendre, et je n'ai eu jusqu'à présent que des attachements malheureux. Quelque.s amis m'ont manqué', la destinée m'a séparé des autres; il en i-cstait
* C'est à Jean-Jacques notamincnt (jue [)ensait Moultou : cette lettre est du temps de leur brouillerie.
un à Genève, il vient de partir ^ Me voilà donc seul, et je suis bien au moment de sentir les douceurs que le mariage va vous donner. Je n'ai plus que ma famille sur laquelle je puisse reposer mon cœur, mais, mon ami, avec quelle douceur il s'y repose ! Les plaisirs naturels sont les seuls vrais plaisirs : c'est là qu'il faut s'arrêter, c'est à cela qu'il faut toujours revenir!
' Il s'agit sans doute de Roustan. Cf. Rod, l'Affaire J. J. Rousseau, pages 224 à 228.