‹ Correspondance de Jean-Jacques Rousseau avec Léonard UsteriChapitre 9 sur 17 · AVEC · texte numérisé non relu

AVEC

LÉONARD USTERI

USTERI A ROUSSEAU.

Paris, vendredi 10 juillet 1761.

Monsieur, je me rendis l'autre jour à Montmorency pour le plaisir de vous voir et de vous parler. Je vous ai des obligations infinies, parce que, par vos écrits, je me suis formé des idées justes sur des matières très importantes, mais principalement pour Tefifet que votre Héloise a fait sur moi. Elle doit être très propre à aug-' menter l'amour de la vertu dans des cœurs qui ne sont pas corrompus; au moins, c'est là l'ctict qu'elle a produit sur moi.

Jo serais chaniié. Monsiour, de vous voir, et ce serait une vraie satisfaction pour moi que de vous dire combien je vous suis obligé. J'espère que votre santé vous permettra bien de recevoir un homme que vous pouvez regarder comme votre compatriote. Marquez-moi, je vous en prie, le temps qui vous conviendra le mieux pour me donner cette satisfaction. Après lundi qui vient, je serai tous les jours à vous.

Je n'excuse pas la liberté que je prends de vous adresser ces lignes, car c'est un effet de l'estime et de l'affection avec laquelle je suis. Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

à M. Usteri, à l'Hôtel royal, rue de Richelieu à Fm'is

Montmorency, le 18 juillet 1761

J'ai bien du regret, Monsieur, au voyage inutile que vous avez fait à Montmorency; mais le triste état de ma santé ne me permet pas maintenant de recevoir des visites, et en quelque moment que ce soit, excédé d'importunités continuelles, il ne m'est plus possible de livrer sans cesse mon temps au service du premier venu. Je vous propose, Monsieur, si vous faites quelque séjour en ce pays, et que mes maux me fassent quelque trêve, de m'écrire dans trois semaines ou un mois d'ici, si vous persistez à vouloir bien m'honorer de vo-

AVEC LEONARD USTERI

tre visite; et alors, si je suis en état d'en profiter, je vous le marquerai avec bien du plaisir. Je vous salue, Monsieur, de tout mon cœur'.

USTERI A ROUSSEAU.

Paris, 11 août 1761.

Monsieur, j'ai reçu avec un plaisir singulier la réponse que vous avez bien voulu m'adresser, et si je me suis intéressé à la conservation de votre santé, uniquement par amour de la vérité et de la vertu dont vous soutenez la cause avec ce zèle qui caractérise les vrais héros, c'est à présent mon intérêt particulier qui s'y joint, et qui me fait faire les vœux les plus ardents pour voti-e santé.

J'ai parcouru Tltalie, et j'ai vécu quelque temps à Paris : mais il n'y a rien dont je me sois promis tant d'avantages que du plaisir de vous voir et de vous connaître personnellement. Ce sera le dernier et le plus grand fruit que mon voyage m'aura procuré. Je me retirerai ensuite chez moi, en Suisse, où loin du bruit et des grandeurs qui étourdissent dans le grand monde, je me vouerai à la recherche de la vérité, et à la conservation du bon ordre et de la simplicité parmi

. ' Cette lettre de Rousseau, comme quelques-unes de celles qui suivent, porte un cachet avec la devise connue: Vitam hnpendere vero.

mes concitoyens : heureux, si je réussis flans mon but comme vous !

J'attends avec impatience que vous me marquiez quel jour je peux avoir le plaisir de vous dire personnellement que je suis avec beaucoup d'estime et d'amitié, Monsieur, votre très humble serviteur.

à M. Usteri, à l'Hôtel royal, rue de Richelieu, Paris.

Montmorency, le 20 août 1761.

Quoique je ne sois guère en état. Monsieur, de voir du monde, et que ma porte soit refusée même à mes amis, je suis cependant si touché de votre empressement, et si facile de la peine inutile que vous avez prise, que, si vous ne craignez pas de risquer un second voyage, et que vous vouliez bien me marquer le jour, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour répondre à l'empressement dont vous m'honorez.

Je ferai même plus, Monsieur, je vous proposerai un compagnon de voyage, qui, comme vous, est venu sans que je pusse le recevoir, et qui, de plus, ne venait que pour m'apporter un paquet d'Angleterre, dont il avait bien voulu se charger pour moi. 8'il n'est pas plus rebuté que vous, je serais charmé de vous voir tous deux, et de réparer autant qu'il est en moi le tort involontaire que j'ai avec l'un et l'autre. Il s'appelle M. Le

AVEC LEONARD USTERI 0

Roux, et loge chez M. Fabre, m'^ bonnetier, rue des Deux Boules. Prenez la peine, Monsieur, de vous informer de lui, de lui proposer la partie, si cela vous convient, et s"il l'accepte, de me marquer par la poste quel jour vous aurez choisi, afin que je tâche de me le ménager uniquement pour vous.

Au reste, mon état est si déplorable qu'il peut empirer d'un jour à l'autre, et que je ne puis absolument m'engager que sous condition ; tout ce que je puis dire est que, si vous en voulez courir les risques, je ferai de mon mieux pour en profiter.

Je vous salue, Monsieur, de tout mon cœur.

(La visite eut lieu quelques jours après, comme on le voit par la lettre suivante.)

USTERI A ROUSSEAU.

Paris. 6 septembre 1761 '.

C'est pour vous remercier de la faveur que vous m'avez faite en me permettant de jouir de votre précieuse compagnie, que j'ai Ihonneur de vous adresser ma présente. Je ne saurais assez vous exprimer combien j'y suis sensible, et combien j'en ai profité. J'ai admiré la tranquillité et le contentement où vous vivez; et réellement convaincu par là, que l'homme n'a qu'à

' Usteri, par erreur, a daté sa lettre du 6 août.

chercher son bonheur en soi-même, je me réjouis de retourner dans un pays où, loin du tumulte des grandes villes, je pourrai vivre pour ma satisfaction. Bien souvent je me souviendrai de vous, et tranquille comme vous, si je pouvais être aussi utile, rien n'égalerait mon bonheur.

Votre Traité sur l'Education occupe presque toujours mon esprit, depuis que vous m'avez fait le plaisir de m'en donner une idée. J'admire vos connaissances profondes du cœur et de l'esprit des enfants. La manière de les amener par eux-mêmes, et, pour ainsi dire, par le sentiment seul, à la connaissance de leurs devoirs et à l'habitude de s"y soumettre : c'est bien là la vraie méthode pour former des hommes tels qu'ils doivent être. Mais permettez-moi de vous communiquer une difficulté qui se présente à mes yeux, et qui ne découle pas de votre méthode, mais qui naît de vos exemples et des situations que vous inventez.

Je trouve que l'histoire du jardinier', comme celle où Tenfant, sans aucune raison, éveille toutes les nuits son gouverneur ^ sont trop propres à inspirer le désir de vengeance, et l'idée que la propriété et la soumission ne dérivent que de la force et de la ruse. J'ai peur, par exemple, que notre petit jardinier n'ait été empêché de se venger et de regagner son terrain, que par le senti-

' Emile, livre II. Voir l'Appendice IV. ■

^ Emile, livre II. Voir rAppeiidice IV.

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ment de la faiblesse, et qu'il ne le fasse dès que ses forces le lui permettront. L'histoire de la foire ^ est beaucoup moins sujette à cet inconvénient; elle est, pour ainsi dire, corrigée par la leçon du charlatan et par ses politesses. Mais pour l'histoire de la nuit passée entre l'élève et son gouverneur, le premier ne cède évidemment qu'à la ruse, se proposant bien de lui rendre la pareille.

J'espère que vous excuserez la liberté qui me fait vous communiquer cette remarque ; je me méfie moimême de sa justesse, quoique j'y trouve jusqu'ici du vrai ; mais peut-être que je changerai d'avis après la lecture de votre ouvrage.

J'ai un plaisir singulier à me rappeler votre idée du catéchisme "^ et je suis très curieux de voir la méthode que vous suivez pour donner à vos élèves des idées religieuses.

Vous recevrez ci-incluses deux feuilles des Idylles do M. Gessner^; c'est tout ce que j'ai pu avoir, et elles ne contiennent pas celles que vous trouverez le plus à voti'e goût ; mais le mois prochain, on publiera tout le recueil. J'espère apprendre que vous en serez content, ce qui encouragera l'auteur de ces sortes d'ouvrages

' Emile, livre III. Voir l'Appendice IV. ''■ Emile, livre V. Voir l'Appendice IV. ' Il s'agit sans doute des deux premières « bonnes feuilles » de la traduction de Iluber; celui-ci était en relations avec Usteri.

plus que ne le ferait l'applaudissement d'une foule de beaux esprits

à M. Usteri, à l'Hôtel royal, rue de Richelieu, Paris.

Montmorency, le 30 septembre 1761.

Je suis aussi charmé, Monsieur, des Idylles de M. Gessner que je l'ai été de son Abel; j'y tvou\e une touchante et antique simplicité qui va au cœur; quand l'ouvrage entier paraîtra, moi qui ne lis rien, je le lirai sûrement. En attendant, je profiterai de ce que vous m'avez envoyé, et dont je vous remercie.

Je vous remercie encore plus de vos observations sur ma lecture, lesquelles me témoignent que vous y avez fait attention, que vous y prenez intérêt, et que vous voulez bien en prendre à l'auteur.

Je ne pense pas que dans le torrent de nos institutions qui entraînent de toutes parts dans le vice les enfants ainsi que les hommes, on puisse les en garantir sans beaucoup d'art; mais cet art doit avoir plus d'adresse que de ruse. Je ne vois que trois moyens de mener un être intelligent, quel qu'il soit : la force, l'adresse ou la raison. Or les enfants ne sont pas capables de raison, la force n'a point d'empire sur les volontés ; reste donc l'adresse ; jamais on ne fera parmi nous une heureuse éducation, sans cela.

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Dans les trois exemples que vous vous êtes si bien rappelés, je ne vois pas que l'enfant puisse contracter ni un esprit de ruse, ni un désir de vengeance ; car quelle ruse apprendrait-il, quand je ne fais que me défendre de la sienne? et de quoi aurait-il à se venger, si ce n'est de ce que je l'empêche de me faire du mal? Dans l'exemple du petit jardinier, il apprend très nettement, ce me semble, que le droit de propriété n'est fondé que sur le travail; et le droit de 'premier occupant sur l'antériorité du travail; il n'y a pas, dans cet exemple, ombre de force ni de ruse; et de quoi, je vous prie, serait-il tenté de se venger? Du mal qu'il a fait au jardinier, et du bien que le jardinier lui fait? Il n'y a pas autre chose.

L'enfant qui me fait lever de nuit, et que je corrige, est un sujet déjà gâté par une mauvaise éducation ; le moyen par lequel je le ramène est un peu dur, mais il est unique. Il faudrait qu'il fût pis qu'un démon, pour vouloir se venger de ce que je me garantis de sa tyrannie ; c'est comme s'il voulait se venger de ce que je l'empêche de me tuer. Le plus grand de tous les vices qui puissent naître dans l'esprit d'un enfant, est l'esprit de domination; c'est quand il croii'a que tout lui est dû, qu'il voudra se venger de tout ce qui ne lui obéit pas; car le désir de vengeance n'est jamais fondé que sur le sentiment d'une injure.

Sur le troisième exemple, je crois la le(;on que l'enfant reçoit à la foire bien plus importante que celle

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qu'il re(;oit du bateleur, au logis; car la première est en action, et celle-ci n'est qu'en discours; or les leçons en discours ne sont jamais, selon moi, que du bavardage.

Je vous demande pardon si je ne puis pas être en ceci de votre avis, mais j'ai tant médité mon sujet, que je crois avoir épuisé le pour et le contre, et quoique je ne puisse me rendre à vos objections, je serais bien fâché que vous ne les eussiez pas faites.

Je vous souhaite un bon voyage ; si vous vous souvenez de moi chez vous, je serai charmé de recevoir de vos nouvelles, et votre adresse; vous me marquerez aussi s'il faut atïVanchir.

Adieu, Monsieur, bon voyage derechef; je vous embrasse et me félicite de vous connaître.

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 20 novembre 1761.

Monsieur et très cher ami, Me voilà depuis trois semaines de retour dans ma patrie, que je trouve bien plus précieuse après avoir vu les inconvénients des autres pays, et surtout des grandes villes. C'est réellement un avantage que mon voyage ma procuré, que de mieux connaître le prix de ma patrie. Mais ce que j'apprécie le plus, c'est davoir fait votre connaissance, et je ne souhaite rien que de pouvoir l'entretenir.

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J'ai bien re(;u la lettre que vous m'avez fait le plaisir de m'aclresscr sur mon départ de Paris. Je vous suis infiniment obligé des éclaircissements que vous m'y donnez; ils étaient suffisants pour ôter toutes les difficultés, et je m'y suis rendu facilement. Faites, je vous prie, que j'aie bientôt le livre entier; je me livrerai avec le plus grand plaisir à l'étude de la matière qu'il traite.

Je crois, Monsieur, vous faire plaisir en vous faisant connaître un paysan de notre Canton, qui, sans le vouloir, a attiré sur lui les regards de tous ceux qui aiment la beauté des sentiments et de l'âme. Ce qui Ta fait connaître, c'est la fertilité de ses champs qui se distinguaient de tous les autres; cela fit qu'on voulut connaître son économie rurale ; et en cherchant un bon paysan , on trouva en même temps un grand philosophe. Je ne vous entretiendrai pas sur ce premier point ; cependant il faut remarquer que la principale source de l'amélioration de ses terres, est l'austérité de ses mœurs et le gouvernement de sa famille. Que cela ferait un bon citoyen dans le système de l'égalité! Je vais vous le faire voir en père de famille.

L'idée qu'il a des devoirs d'un père de famille fora que personne ne lui enviera le sort de l'être. 11 n'a d'autre pouvoir sur les siens que celui de les engager à suivre son exemple, et lui-même doit être le premier et le dernier au travail. Le père de famille est comme la racine de l'arbre, donnant la vie à tout; tout languit

OU meurt avec la racine. De quelle autorité un maître oisif ordonnerait-il à ses gens de travailler de toutes leurs forces? Il est impossible qu'un maître ordonne ce qu'il faut faire à un gai'çon qui le sait mieux que lui. 11 serait le jouet de ses domestiques, et il deviendrait insupportable s'il voulait faire exécuter des ordres absurdes; tandis que le domestique rougirait de ne pas égaler un maître qui donne lui-même le meilleur exemple.

Un jour, un de ses voisins le pria d'apprendre à son valet à améliorer la terre par une certaine terre argileuse, lui disant que c'était un garçon intelligent et robuste, mais oisif et fainéant. Notre paysan le prit avec lui pour travailler la terre de cette façon ; le garçon ne cessa de travailler de toutes ses forces, du matin jusqu'au soir, et se faisait admirer par sa vigueur et son application, ce qui donna lieu à ce dialogue :

— « Jamais de ma vie, dit notre philosophe à son voisin, je n'ai vu un garçon plus laborieux que le vôtre; vous avez grand tort de l'accuser de paresse. » — L'autre l'assura qu'il l'avait trouvé bien des fois oisif, en allant voir ses ouvriers. — « Eh, lui répond notre paysan, l'avez-vous aussi trouvé oisif quand il travaillait à côté de vous? — Je ne saurais dire cela; je le paye pour qu'il fasse les ouvrages qui me sont trop durs, et pour ne pas me fatiguer moi-même. Il suffit que je lui ordonne ce qu'il y aà faire, et que j^en aie l'inspection. — Vous regardez donc, mon ami, le travail comme une

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peine qui vous rend malheureux? — Au moins, je crois qu'il est bien permis de se donner un peu de repos et de se divertir avec décence, si l'on en a les moyens; autrement il n'y aurait point de différence entre le riche et le pauvre; et à quoi servirait-il alors que Dieu nous donne plus que le nécessaire V — Si ce sont là vos idées ne soyez pas surpris si votre domestique est oisif pendant votre absence ; cela est fort naturel : chacun cherche à se rendre aussi heureux que possible. Pour moi, je ne suis jamais plus content, et je ne me porte jamais si bien que quand je m'applique à mes occupations. — Je vois bien, dit l'autre à la tin, que vos raisonnements sont justes; et dès à présent je n'obéirai plus à ma femme, qui me dit toujours que j'ai de quoi vivre sans me raccourcir la vie par le travail. «

L'éducation de ses enfants est un point principal sur lequel il tixc son attention, et il la regarde comme le devoir le plus sacré. Ses enfants sont des dons que Dieu lui a confiés; c'est à lui à leur montrer le chemin du vrai bonheur, et ils demanderaient vengeance au ciel s'il les détournait du bon chemin. Son principe dans réducation est de bien garder qu'aucune mauvaise idée, aucun désir déréglé ne naisse dans leur cœur. Il sait (|ue les enfants prennent communément la manière «le voir et les mœurs des adultes qui les entourent, et ([u'il ne naît aucun mauvais désir dans leur cœur, à moins qu'il ne soit inspire par les autres. C'est pour cela qu'il ne les perd jamais de vue, il les oblige à le

suivi'(> dans tous les travaux, et à y participer à proportion de leurs forces. Il cherche de cette façon à les accoutumer à sa manière de vivre, et à leur donner ce vrai contentement qu'il regarde comme l'unique moyen pour être heureux. 11 les écarte de toute autre société, pour les empêcher de connaître le vice et d'y prendre goût. Par la même raison, il ne les envoie pas à l'école publique, craignant que le contact avec de mauvais sujets ne leur soit plus dangereux que les leçons de lecture et d'écriture ne leur feraient du bien. Il leur donne luimême les leçons nécessaires, employant pour cela les heures libres du dimanche et des jours de fête. Il ne leur permet pas de fréquenter les foires et les autres fêtes du village. Quelqu'un lui reprocha cela un jour, disant : « Vous avez grand tort d'être si dur vis-à-vis de vos enfants, et de ne leur permettre aucun divertissement. — Qui vous dit que je ne le leur permets pasV Ne se portent-ils pas toujours aussi bien, et ne sont-ils pas aussi gais que les autresV — Vous ne leur permettez pas d'assister aux fêtes où les jeunes gens se divertissent honnêtement. Vous leur défendez d'aller au cabaret, jusqu'à ne pas permettre dernièrement à votre fille d'assister à une fête où elle aurait pu se divertir avec les autres, en dansant et en buvant. — Ma tille n'en a pas eu la moindre envie. Elle se divertit aussi bien à la maison; croyez-vous donc qu'on ne saurait le faire qu'en buvant immodérément et qu'en pouf- 1 faut de i-ireV Pouvez- vous, au cabaret, manger plus

AVEC LÉONARD USTERI 15

qu'ailleurs, ou pouvez- vous pousser votre divertissement plus loiu qu'à la joie? — Je ne dis pas cela; mais je trouve qu'il est bien permis de se permettre un extra quelquefois. On travaille ensuite avec d'autant plus d'application. — J'ai observé cependant bien des fois que vous n'étiez pas trop disposé à travailler le lendemain du jour que vous aviez passé au cabaret; vous vous plaigniez à l'ordinaire de lassitude et de mal de tête: je me rappelle même que vous regrettiez quelquefois l'argent que vous y aviez dépensé. — Je vous l'avoue; mais avec tout cela, on n'est pas dans le monde uniquement pour travailler, on peut bien se permettre quelque plaisir. — Mais n'avez- vous donc aucun plaisir à travailler et à voir les fruits de votre travail; ou avez-vous jamais eu du regret apràs avoir travaillé un jour entier et avoir bien rempli votre devoir? — Cela ne m'est jamais arrivé; au contraire, j'ai eu bien de la satisfaction à remplir mon devoir. — Pourquoi donc ne cherchez- vous pas des plaisirs que vous ne regretterez jamais, plutôt que ceux qui vous ôtent l'ardeur au travail, et qui vous laissent toujours du regret? Moi, je crois rendre mes enfants heureux en les mettant en garde contre les distractions qu'ils ne goiiteraient peutêtre que trop, et qui les ruineraient, comme cela est arrivé souvent à bien d'autres. »

C'est une chose curieuse que la fa(;on dont il encourage ses enfants au travail par le point dhonneur ou l'ambition. Il fait dîner, par exemple, ses petits enfants

in CORRESPONDANCE DE J. J. ROUSSEAU

à plate terre; et il ne les admet à la table des autres, que quand ils commencent à travailler avec eux : ce qui leur fait comprendre qu'un homme, avant que d'être utile à la société, ne peut pas en être considéré comme un membre. Il se garde bien de montrer plus d'inclination pour l'un de ses enfants que pour l'autre; ce n'est que par l'obéissance et le travail qu'ils peuvent gagner ses faveurs; son approbation fait leur unique récompense; aussi tous ses enfants laiment-ils également. II les habitue dès leur enfance à une nourriture grossière, et ne leur donne jamais des mets recherchés, pour ne pas les encourager à la gourmandise. Ses enfants n'ont donc point de passion pour le manger; ils n'y connaissent d'autre plaisir que celui de rassasier leur faim. Les mets les plus ordinaires leur sont les plus agréables, en sorte que notre père de famille ne ferme pas l'office, étant sûr que personne n'en abuse. De même, la caisse où il tient son argent, est ouverte à tous, à partir d'un certain âge; aucun n'y a un privilège. Le bien étant commun à tous, il n'existe pas de profit personnel, et cela bannit de la maison l'amour de l'argent, qu'on ne regarde que comme un moyen de se procurer le nécessaii-e : tous les membres de la famille le trouvant toujours chez eux, ils ne sont pas tentés d'aller le chercher ailleurs.

Il croit apercevoir une source de corruption dans l'usage de faire des cadeaux aux enfants au jour de l'an, et dans d'autres occasions semblables ; disant que

AVEC LÉONARD USTERI 17

CCS cadeaux appi-ennent de bonne heure aux enfants à chercher des avantages autrement que par l'industrie et le travail : ce qui leur fait naître l'idée de l'oisiveté; qu'en outre, la plupart des cadeaux consistent dans des friandises superflues et malsaines, ou des jouets qui ne servent à rien, et ne font qu'obliger les parents à rendre la pareille à l'occasion, ce qui fait une dépense inutile. Il est donc résolu de ne jamais accepter de présents, de qui que ce soit, et de n'en point donner non plus, excepté à des pauvres que des maladies ou des infirmités mettent hors d'état de gagner leur pain. Ses enfants ne connaissent pas les cadeaux; mais ils en sont dédommagés par le contentement que leur procure la jouissance du nécessaire et des commodités de la vie.

Ce paysan se flatte que ses enfants, suivant les mêmes maximes, pourront toujours vivre ensemble dans une parfaite harmonie, de sorte que cette famille ressemblera à un petit état dans le système de l'égalité. Le dialogue suivant développe là-dessus ses idées.

Un brave officier, qui avait fait sa fortune dans le service étranger, cherchait à connaître personnellement cet homme qu'il admirait pour ce qu'il en avait entendu dire. Il alla le voir. — « Mon ami, lui dit-il, j'ai bien du plaisir à voir un si brave homme, et je vous assure de mon attachement et de mon amitié. Vous avez plusieurs fils; voulez- vous m'en confier un? J'en aurai soin, et je tâcherai de faire sa fortune. »

Le paysan: « Je vous en suis infiniment obligé; j'ai

18 CORKESl'ONDANCE DE J. J. ROUSSEAU

beaucoup dVstime pour un liouime honnête et f^age comme vous Fêtes; mais, vous m'excuserez, je ne saurais envoyer à l'étranger un de mes enfants avant que sa raison ait atteint sa maturité. Ce sont des dons que Dieu m'a confiés; il faut que je les élève à son honneur, que j'aie soin de les rendre heureux; et je m'acquitterai de ce devoir autant qu'il me sera possible. — Votre façon de penser est fort louable, mais ne croyez-vous pas que j'aurai tout autant de soin pour vos enfants que vous pouvez en avoir vous-même? Je prendrai votre place pour remplir ces devoirs; vous pouvez compter sur ma fidélité et sur mes soins. )>

Le père : « J'en suis très persuadé ; mais ce sont mes enfants, et c'est à moi que Dieu a imposé ce devoir. Vos affaires ne vous permettraient peut-être pas d'y donner toute l'attention nécessaire; il est trop facile qu'une mauvaise compagnie gâte un jeune homme. — Croyez-vous donc qu'il ne se trouve pas aussi bien des honnêtes gens dans le service éti-anger que dans tout autre étatV Je puis vous assurer qu'il s'y trouve au moins autant de vertu et de piété que partout ailleurs. »

Le père : <( Je n'en puis pas douter, d'autant moins que je vois votre exemple. Mais mon fils trouvera-t-il toujours les plus honnêtes gens? et ne tombera-t-il aussi facilement en d<î mauvaises mains? — J'y prendrai garde de mon mieux. »

Le père: « Mais je n'en puis être certain, au lieu que moi. je ne le perds jamais de vue quand il est ici ; il me

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suit toujours, moi ou mon frère, dans le travail : et je m'amuse les dimanches à lire et à chanter avec mes enfants, ou je les promène sur nos terres, pour leur faire connaître les différentes sortes do travail, et leur en montrer les fruits. Alors je suis bien siàr qu'ils n'apprendront rien de mauvais, à moins que je n'en fasse moi-même. — Je trouve vos maximes sur l'éducation bien raisonnables; mais vous avez sept fils, et vous ne pourrez pas les garder toujours auprès de vous: vous serez obligé de leur faire faire fortune dans des métiers différents, et le service étranger me paraît bien propre pour cela; il y a bien des honnêtes gens qui y ont réussi. )>

Lei^he: « Je n'en disconviens point: mais j'ai assez de fortune pour tous mes fils, pourvu qu'ils soient sages et qu'ils s'appliquent bien au travail. Le fonds qui m'a nourri jusqu'à présent, les nourrira aussi, s'ils continuent à le cultiver avec soin et application. — On peut cependant faire sa fortune dans d'autres occupations. »

Le père: « Je n'en doute pas, pour ceux qui, dès leur enfance, ont été élevés dans un autre métier. Mes enfants ont appris à cultiver la terre, parce que Dieu les a placés dans cet état; ils n'en connaissent point d'autre ; ils ne souhaitent rien de mieux que d'être heureux, si Dieu seconde leurs travaux et leur donne le nécessaire. Le service leur ferait un état qu'ils ne connaissent point. — Mais ils seront faits bientôt à ces

nouveaux exercicos ; un homme bien doué, qui se met sérieusement à l'ouvrage, le comprend vite. »

Le père: « Oui, mais il oublie sou premier métier, et à son retour, il en aura perdu le goût ou l'aptitude. Outre qu'il se sera habitué à une façon de se nourrir toute différente, qui dérangerait sou économie s'il ne pouvait y renoncer. Il me paraît au moins fort difficile de faire sa fortune dans un état dans lequel on n'a pas été élevé dès sa première jeunesse. Vous vous plaindriez sans doute, si vous étiez obligé de vous nourrir de mes mets grossiers; mais je ne serais pas moins malheureux, si je devais m'accoutumer à votre nourriture plus savoureuse, je ne me porterais pas si bien, et je ne serais pas aussi content qu'en mangeant mes plats ordinaires. De même avec le travail : j'en suis plus robuste, et mieux portant, quand j'ai travaillé tout le jour de mes mains, au lieu que je languirais et deviendrais hypocondre, si j'étais obligé d'appliquer l'esprit à des méditations. — Mais il n'y aurait donc qu'un seul état dans le monde, si tous les enfants suivaient l'état de leur père, comme vous le voulez? »

Le père: « Quel mal y aurait-il, si tous les hommes cultivaient la terre et se nourrissaient de leur propre travail? La fraude et l'injustice seraient moins connues, et une tranquillité et une paix générale se met- J traient à leur place. — Mais vos fils ne seront-ils pas trop à l'étroit à la fin? votre ferme suffira-t-el le pour les nourrir tous ? » î

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Le père : « Plus on cultive la terre, plus elle produit. Je suis impatient de voir grandir mes enfants pour pouvoir perfectionner mes terres ; et quand je serai à bout de tout ce travail, il s'en trouvera à acheter à bon marché, qu'on pourra améliorer. Il ne manque jamais d'occupations, mais de gens poui' y vaquer. — Mais vos enfants auront des difficultés à partager les terres après vous, et chacun ne pourra plus subsister avec la petite portion qui lui en reviendra. »

Le père: a C'est pourquoi ils ne les partageront jamais ; mais ils fei'ont leurs affaires ensemble en bonne intelligence. — Comment cela se peut-il V est-il possible qu'il n'y ait qu'une volonté parmi tant de gens? »

Le père : « Pourquoi pas V Si tous savent par expélicnce qu'ils peuvent être heureux dans un certain genre de vie, et qu'il ne leur reste rien à désirer. Ils ont tous pris, dès leur jeunesse, l'habitude de travailler; tous auront de quoi se nourrir et se vêtir; et n'ayant plus rien à souhaiter, ils doivent être heureux. — Mais ne leur peut-il pas venir l'envie d'une façon de vivre plus douce, de manger des mets plus délicats, (le porter des habits plus fins, ce qui ferait nécessairement naître une mésintelligence parmi eux? »

Le père: « Si l'on est accoutumé à être content dans une certaine situation, il ne naîtra jamais l'envie de changer. C'est pour cela que j'éloigne de mes enfants toutes les occasions où ils pourraient être tentés par l'oisiveté, le luxe ou la débauche. Une coutume confir-

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méc par une lonpuo suite de temps, est si bien fondée qu'elle ne se laisse plus déraciner. Je pronte de toutes les occasions pour faire voir à mes enfants combien les mauvaises habitudes sont ruineuses, et que par contre on ne manque jamais son bonheur si Ion remplit fidèlement son devoir. — Mais supposez que vos enfants gardent ces mêmes maximes, et que jamais la moindre envie de trouver une fa(;on de vivre plus commode ne leur vienne, il pourra naître des différences d'opinion ; car enfin il faudra que quelqu'un soit le maître, auquel les autres seront tenus d'obéir. »

Lephre : « Le plus appliqué au travailet le plus sage sera le maître. Là où il n'y apasde mauvais penchants, le vrai et le juste sera toujours reconnu, même par le plus simple. Ce n'est que quand le maître ne fait qu'ordonner, que les autres refusent d'obéir et qu'ils perdent patience. C'est sur ces idées que j'ai fondé l'espérance que mes descendants vivront toujours dans une harmonie parfaite, sans être obligés de partager leui-s biens. »

Voilà, mon très cher ami, un sujet qui m'a paru vous intéresser. Cet homme mérite de vous être connu ; car j'y crois voirie vrai philosophe, qui examine l'essentiel de tout, qui ne se contente pas de penser comme l'on est accoutumé à penser, et qui ne se laisse pas entraîner par la multitude, ni éblouir par les préjugés, mais qui .sait saisir le vrai, et qui a assez décourage pour suivre ses idées. Que j'aime ce paysan qui est tel par choix,

AVEC LÉONARD USTKRl 23

qui connaît le prix de cet état, qui en reconnaît la noblesse, qui voit combien il y i)eut faire de bien, et qui, pour cela même, n'a pas Tambition d'en sortir et de se procurer un rang plus haut! Que j'aime ce père de famille, si occupé à rendre ses enfants heureux, jugeant si bien que le contentement fait le bonheur. Que ses enfants sont enviables, eux qu'on empêche de connaître le mal et le vice ! Mon Dieu ! ils n'en peuvent pas être tentés. Et si malheureusement ils apprennent à le connaître, ce ne sera que dans un âge avancé, quand leur cœur non gâté écoutera leur raison, et quand ils seront ti'op accoutumés à la vertu pour y renoncer. Si tous les enfants étaient gouvernés par de tels pères, auriezvous écrit votre traité sur l'Education V

Tout ce que je viens de vous conter de ce paysan, n'est que l'extrait d'un discours prononcé dans notre Société de physique, où Ton est principalement occupé de ce qui peut être utile à l'agriculture. L'auteur de ce discours était charmé de faire voir combien de ressources on trouve dans la réforme des mœurs, combien le luxe et la mollesse y portent de préjudice, et que c'est là qu'il faut appliquer des remèdes pour rendre l'agriculture florissante. En vérité, je crois que ce remède l'emporterait de beaucoup sur mille autres qui ont été inventés par les plus grands savants pour améliorer les finances, pour peupler les royaumes et pour relever l'agriculture. Que l'intention de l'auteur était bien fondée, et son original propre à cela! Vous n'en

pouvez juger que très faiblement sur ce que vous en savez par cette lettre ; mais je pourrai tantôt vous communiquer tout ce discours qu'on va traduire en fj-an- (;ais, et que l'auteur me prie de vous présenter, charmé de mettre son ouvrage sous les yeux d'un homme aussi éclairé que vous, dont le suffrage est la i-écompense qui suit de plus près celle que nous donne notre conscience, applaudissant à nos actions honnêtes.

Je suis fort inquiet, mon très cher ami, sur l'état de votre santé, parce que notre Moultou vient de m'écrire que vous vous portez plus mal que quand j'ai eu le plaisir de vous voir à Paris. Je vous souhaite de tout mon cœur un parfait rétablissement.

Excusez mon style barbare; c'est celui d'un homme né dans la Suisse allemande. Si vous voulez bien me faire le plaisir de me donner de vos nouvelles, ayez la bonté d'adresser vos lettres, dans une enveloppé, sans les affranchir, à MM. Korneman ot C'*, banquiers, rue Michel-Comte, à Paris ; mon adresse est : Léonard Usteri, au Neuenhof ' à Zui-ich. Vous savez qu'une de vos lettres m'encouragera de nouveau à me livrer comme vous à l'amour et à la recherche de la vei'tu et de la vérité, qui feront toujours notre vrai bonheur.

Je suis, Monsieur, avec la plus grande estime et la plus parfaite amitié, votre très humble serviteur,

* Cf'tte maison est habitée encore aujourd'hui par une branche de la famille Usteri (Thalacker, 5, Zurich).

AVEC LÉONARD U.sTERI 25

Huber, le traducteur des Idylles de Gessner, quand ce livre fut sorti de presse, en envoya un exemplaire à Rousseau, qui lui répondit, le 24 décembre 1762, par de vifs remerciements, et un grand éloge de l'ouvrage; il terminait sa lettre en disant : « Voulez- vous bien, Monsieur, quand vous écrirez à Zurich, faire dire mille choses pour moi à M. Usteri? J'ai reçu de sa part une lettre que je ne me lasse point de relire, et qui contient des relations d'un paysan plus sage, plus vertueux, plus sensé que tous les philosophes de Tunivers. Je suis fâché qu'il ne me marque pas le nom de cet homme respectable. Je lui voulais répondre un peu au long, mais mon déplorable état m'en a empêché jusqu'ici. »

Quelques mois se passèrent; le Contrat social et V Emile parurent au printemps de. 1762. Au mois de juin, Rousseau dut partir pour l'exil ; ses amis s'émurent à Genève et à Zui'ich : Usteri adressa alors à Moultou une lettre que celui-ci s'empressa de transmettre à Rousseau, à Yverdon. en lui écrivant luimême les lignes qui suivent :

Genève, 9 juillet 1762.

Je ne sais si vous pourrez rester à Berne ' : ne doisje pas vous envoyer cette lettre de M. Usteri, de Zu-

' Moultou veut dire : dans le canton de Berne, dont Yverdon faisait partie, comme tout le pays de Vaud. — Moultou avait raison d'être inquiet : ce jour même, 9 juillet, on avertissait Rousseau qu'il allait recevoir l'ordre de sortir des terres de Berne; il partit le lendemain pour Motiers.

l'ich, votre ami et le mien, qui vous offre un asile sûr dans une république sageV... Je ne donnerai point votre adresse à M. Usteri, à moins que vous ne me l'ordonniez.

Vous me dites : « Est-il possible qu'il ne se trouve pas un ami de la justice et de la vérité, qui daigne prendre la plume pour répondre au réquisitoire? » — Si ma plume peut vous être utile, dirigez-la; envoyezmoi un canevas, un précis de la manière dont vous souhaitez que l'on réponde. Usteri ferait imprimer à Zurich : je suis aussi sûr de lui que de moi.

Rousseau, le 15 juillet, répondit àMoultou : a Donnez mon adresse à M. Usteri. Je ne me cache point; on m'écrit même, et on peut m'écrire ici directement, sans enveloppe.

« Remerciez i)our moi M. Usteri, je vous prie. Je ne rejette point ses offres; nous en pourrons reparler. ))

UST2RI A ROUSSEAU. ■

Zurich, 2.S juillet 1762.

Ce n'est que depuis deux jours que j'ai enfin appris votre adresse, et j'en profite pour vous faire mes sincères remerciements de votre Emile, et ])0ur vous mar- ({uer tout l'intérêt que je prends aux peines que vous

AVEC LÉONAUD USTEUI 27

ont attirées vos derniers ouvrages, dont tout le monde vous doit avoir la plus grande obligation.

Je n'étais, à la vérité, que très peu irrité contre le Parlement de Paris, de les avoir tait brûler; car on est déjà trop accoutumé à voir maltraiter et profaner par ce tribunal de la nation la plus polie et la plus éclairée, tous les ouvrages qui sortent d'une plume sincère, et qui sont voués à la recherche des vérités les plus intéressantes. C'est le sceau qu'ils mettent sur les livres excellents, et on leur a de l'obligation de faire ainsi connaître, d'un coup, des ouvrages qui, sans cela, ne seraient connus que peu à peu.

Mais c'est de votre personne que j'étais dans la plus grande inquiétude, et j'aurais souhaité être à Paris comme l'année dernière, pour pouvoir vous offrir ma maison, et vous amenei' tout de suite dans mon pays. Vous y auriez connu des personnes qui savent lire vos ouvrages, et avec lesquelles vous auriez eu sans doute du plaisir à vous lier; et moi, en vous possédant, j'aurais cru posséder le modèle de la vertu, de la sagesse, et de la tranquillité qui en résulte. Je ne croyais pas qu'on pût avoir plus d'estime et d'amitié pour vous que je n'en avais au moment do vous connaître personmdlement; mais ces sentiments ont bien augmenté depuis, aussi bien que les obligations que je vous ai : car on ne peut jamais lire des livres comme votre Emile sans en profiter, et Ion en profite en proportion qu'on aime la vertu et qu'on est attaché à la vérité.

Il est vrai quo tout le monde chez nous n'en pense pas de même. Bien des personnes d'un certain rang et qui, par conséquent, donnent le ton dans un certain milieu, n'apprirent à connaître Emile que par les arrêts prononcés contre lui à Paris et à Genève; ce dernier arrêt surtout les a préoccupés si fort qu'ils se sont crus en droit de dire sur votre livre tout le mal imaginable. Ils le calomnièrent comme mauvais autant que méchant, et c'est sur la foi de la Oazette de Berne que quelques-uns des censeurs ont fait défense à tous les libraires de le vendre. Telle est la force de l'exemple chez ceux qui, sous l'empire des préjugés et n'osant faire usage des facultés de leur âme, sont contraints d'être les singes des autres et de faire peut-être pis qu'eux. Ce n'est que peu à peu qu'on ose prendre votre parti ouvertement, à mesure qu'on peut faire lire votre Emile: ce qui n'est pas trop facile, car bien des gens s'opposent à cette lecture, tout comme si Ton voulait leur faire prendre du poison.

J'ai cru qu'il vous importait de savoir le sort de votre Emile chez nous, parce que cela vous fera connaître un peu notre monde; ce tableau, il est vrai, n'est pas flatteur, mais ce n'est pas ma faute. N'oubliez cependant pas ce que je vous ai dit, que nous avons des gens qui savent lire vos ouvrages, et ce n'est pas là leur plus belle qualité; ils ont encore assez de courage ou plutôt de zèle pour la vertu, pour s'en mettre en peine; ils parviendront à faire estimer généralement vos livres,

AVEC LÉONARD USTERI 29

et VOS ennemis n'auront fait autre chose que de les faire lire et examiner avec plus de soin, et par conséquent de les faire mieux goûter.

Vous recevrez, mon ami, avec cette lettre, le mémoire concernant notre Pai/san philosoplie^, dont je vous ai parlé dans ma précédente, et qui paraît avoir votre suffrage, d'après ce que vous m'en avez fait dire par M. Huber. C'est l'auteur qui me charge de vous le présenter, et c'est lui qui. pour vous marquer toute son estime, a mis au bas du titre les mots : au premier des hommes ! Il croit que vous lui saurez gré d'avoir tracé un tableau d'après nature, qui approche le plus des idées sublimes d'une beauté idéale que vous peignez dans vos écrits, et il se croira le plus heureux des auteurs si vous reconnaissez son héros comme tel. Klyiogg lui-même (c'est le nom du paysan ) n"a pas be.soin d'applaudissements ni d'éloges pour récompense de ses vertus, ou pour se sentir encouragé. Les principes qui le font agir sont trop forts, trop féconds pour qu'il ait besoin d'autres stimulants ; ce sont là les vrais principes, il ne lui en faut pas de factices. C'est bon pour nous autres qui ne sommes pas des Klyioggs, et qui, comme des enfants, courons après l'ombre.

* Le Socrate rustique, traduit de l'allemand de M. Hirzel,par un officier suisse au service de France (M. Frei, de Bâte). Zurich, 1762. 208 pages 8». La traduction est dédiée au marquis de Mirabeau.

30 COKHKSl'ONDANCK DE J. .1. ROr8SP:AU

J'aurais souhaité, mou très cher ami, aller vous voir; mais bien des choses s'opposent à mes vœux, et me retiennent ici pour quelque temps. Faites-moi, en attendant, Tamitié de m'écrire, vous m'obligerez infiniment par la moindre de vos nouvelles, aussi bien que plusieurs de nos amis; mais la plus grande amitié que vous puissiez nous faire, ce serait d'accepter mes offres et ma maison. J'insisterais même davantage si je n'avais lieu de craindre nos déclamateurs, mais j'espère vous marquer sous peu qu'ils se sont rendus à la raison. Adieu, mon très cher Rousseau, souvenez-vous quelquefois de celui qui se fait une gloire d'être, avec la plus grande estime et un parfait attachement, votre très dévoué ami.

P. S. Je n'ai pas encore eu le plaisir de voir ni de lire votre Contrat social, excepté ce que vous en dites dans le 4" volume d'JîmiZe; c'est pourquoi je ne vous en ai pas parlé.

A M. Usteri, niinintre du suint Evangile, Zurich.

Moticrs, le 2 septembre ] 7H2.

Quelques jours après avoii- re(-u, très cher ami, votre consolante; lettre et le présent du vertueux M. Hirzel, dont mon cœur est pénétré de reconnaissance, j'eus le plaisir de voir ici M. le professeur Hess, et j'ai senti par ses entretiens, comme j'avais fait par les vôtres,

AVEC LÉOXARD USTERI 31

qu'il manque au bonheur de ma vie d'avoir vu cette heureuse ville qui renferme en son sein tant d'hommes estimables que les lettres n'ont point corrompus. En conséquence d'un sentiment dans lequel mon cœur se complaît chaque jour davantage, j"ai résolu, si ma pauvre machine peut supporter ici la rigueur de l'hiver, d'aller l'année prochaine faire un pèlerinage au séjoui' de la raison, des mœurs, du zèle patriotique, de tout ce qui peut intéresser un ami de l'humanité, ahn d'aifermir par des exemples si touchants pour moi la persuasion où j'ai toujours été. et que mes malheurs même n'ont pu détruire, que l'homme est né bon, et qu'il deviendrait meilleur encore, s'il était judicieusement éclairé. Chers et respectables hommes, si je trouve auprès de vous tout ce que vous m'avez fait attendre, je voue d'avance à votre digne patrie le tendre attachement que j'eus toujours pour la mienne, et par lequel je n'ai fait que des ingrats; oui, je me croirai dédommagé de toutes les misères de ma vie, si je puis la finir au milieu de vous, et laisser mes os dans un pays de liberté. Tel est l'effet de l'impression que votre vue, vos discours, vos lettres, Y Ahel,\^s> Idylles, \q Socrnfe rustique, et enfin la visite et les entretiens de M. Hess* ont faite en moi. Si vous comptez cette impression pour quelque

' Gaspard Hess, 1727-1800, au cours de son voyage dp noces, avait voulu passer à Motiers pour y oifrir ses hommages à

Rousseau.

chose, elle me dispensera d'autres compliments. Adieu, cher Usteri, je vous embrasse.

Si vous me faites quelquefois l'amitié de m'écrire, adressez-moi vos lettres à Motiers-Travers, par Neuchâtel.

Deux années plus tard, Rousseau remerciait Hirzel de lui avoir envoyé la seconde édition du Socrate riistique: «Quelque étonnant que soit le héros de votre livre, lui écrivait-il le 14 novembre 1764, l'auteur ne l'est pas moins à mes yeux. Il y a plus de paysans respectables que de savants qui les respectent, et qui l'osent dire. Heureux le pays où des Klyioggs cultivent la teri-e, et où des Hirzels cultivent les lettres ! l'abondance y règne et les vertus y sont en honneur — »

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 1er octobre 1762.

Je ne saurais vous exprimer, mon très cher ami, tout le plaisir que m'a fait votre dernière lettre. Les nouvelles que M. Hess m'avait apprises de vous me rassurèrent sur bien des choses, et ne me laissèrent d'autres inquiétudes que celles que j'ai sur votre santé. Vous m'en donnerez, je vous en supplie, de temps en temps des nouvelles, si ce n'est qu'en deux mots : je vous en

AVEC LÉONAKD U8TERI 33

aurais une obligation infinie, et je vous dirai que vous le devez presque à des personnes qui vous aiment tant; car encore n'est-ce pas pour moi seul que je vous en demande, il y en a bien d'autres qui s'y intéressent comme moi.

Votre projet de venir nous voir me fait le plus grand plaisir. Hélas! Que la bonne opinion que vous avez de notre pays fût entièrement vi'aie, do manière à vous décider à fixer chez nous votre demeure ! Mais enfin nous aspirons à mériter cette opinion, c'est toujours quelque chose, et vous nous donnerez des encouragements.

J'ai réfléchi avec M. Hess sur tout ce qu'il faut pour vous faire jouir ici, vous aussi bien que M"^ Le Yasseur, d'une parfaite liberté, sans même avoir à craindre l'importunité de vos amis. Vous choisirez un séjour à la campagne, plus ou moins éloigné de la ville.

Vous me marquerez, mon ami, le jour de votre départ, et j'irai vous prendre pour faire avec vous un voyage à la manière d'Emile.

En attendant, je continue à lire et à méditer vos ouvrages: plus je les médite, plus j'y vois des rapports entre eux, et moins je comprends comment on peut être assez sot pour condamner ces sortes d'ouvrages à la première lecture. J'ai lu le Co>*^r«^ som/; j'en suis fort content, jusqu'au dernier chapitre que je n'ai pas encore pu digérer. J'y trouve, ou ([iie votre énumération des différentes religions pai' rapport au gouverne-

?>i CORRESPONDANCE DE J. J. ROUSSEAU

ment n'ost pas complète, ou que le tableau que vous y donnez des vrais chrétiens est faux, et qu'en le chargeant trop, vous avez peint des fanatiques au lieu do vrais chrétiens. Je ne puis m'imaginer qu'une vraie religion soit contraire à un état aussi nécessaire à l'homme que l'état social. Je me réserve de vous en dire mieux mes sentiments, quand j'y aurai plus réfléchi, et je ne vous demanderai vos explications que lorsque j'aurai fait mon possible pour m'éclaircir moi-même.

Vous recevrez ci-inclus deux morceaux de M"" Bondeli ; M. Hess m'ayant dit combien vous souhaitiez de voir de ses lettres, j'en parlai à cette dame, et elle m'a répondu en m'envoyant cette lettre : « Vu l'usage, m'écrit-elle, que vous voulez faire de cette lettre ', je devrais peut-être vous la refuser, en vous alléguant avec humilité force raisons prises dans mon amour-propre; mais vous savez déjà qu'elle ne fut que le produit d'un moment d'humeur contre les mauvaises ci'itiques que j'avais entendu faire [sur \si Nouvelle Héloïse]; et d'ailleurs, bien dire me paraît si peu une obligation positive, que je vous la livre sans difficulté, sans modestie et sans prétentions. Je n'ai pas même eu la politesse d'en ôter la réflexion au sujet du caractère de Wolmar: ce que j'ai dit, je l'ai pensé, et si j'ai mal vu, c'est tant

' Julie de Bondeli y défendait l'auteur de la Nouvelle Héloïse contre ceux qui lui reprochaient le mariage de Wolmar avec une femme dont le cœur appartenait à un autre.

AVEC LÉONARD USTERI 35

pis pour moi seule. — Mon empressement à vous envoyer cette lettre pour M. Rousseau est une preuve des droits que je lui crois sur elle; il l'appréciera sans doute de façon à m'exempter des conséquences que j'aurais à craindre de son impression. »

Le morceau sur le sens moral a été occasionné par la critique du caractère de Wolmar ; ce n'est pas M"'' Bondeli qui me l'a envoyé, mais M. Zimmermann, qui lavait, lui aussi, priée de le faire; je vous en fais part, parce que cela vous développera mieux les idées de cette demoiselle sur ce caractère.

Il ne me reste qu'à vous saluer de M. et M""" Hess. Mon cher frère' vous salue bien tendrement; il est de ceux que votre séjour à Zurich vous fera aimer. Gessner et le vertueux Hirzel vous saluent de même. Je ne finirais point si je voulais vous nommer toutes ces âmes nobles, ces cœui'S bien placés qui vous aiment et vous saluent. Il n'y en a cependant point qui soit avec plus d'estime et d'attachement que moi. tout à vous.

Nous insérons ici une lettre de J. J. Rousseau au professeur Hess; elle a été publiée par M. Bodemann (Julie von Bondeli wid ihr Freilndeskreis, Hanovre, 1874, page 93) qui lui donne le millésime de 17G3:

' Paul Usteri, plus tard magis^trat à Stein sur le Kliiu.

36 C'ORIIKSPONDANCE DE J. J. HOrSSEAU

c'est une en-our. comme le montrent les deux lettres qui précèdent.

Motiers, 12 octobre 1762.

Vous m'avez fait passer, monsieur, une journée agréable à votre passage à Motiers; et vous me donnez, par le témoignage de votre souvenir et de votre amitié, un nouveau plaisir, auquel je ne suis pas moins sensible. Je me félicite beaucoup d'avoir à Zurich deux amis tels que vous et M. Usteri, qui m'attirent l'estime et les bontés de tant d'hommes de mérite, dont votre ville est remplie. Soyez persuadé que si la rigueur de l'hiver, que je commence à sentir, laisse ma pauvre machine délabrée en état de faire l'été prochain cet agréable voyage, il est impossible que je trouve au milieu de vous des plaisirs plus purs etphis vifs que ceux que je me promets.

J'ai lu avec reconnaissance, et je puis dire: avec surprise, les lettres de mademoiselle Bondeli, dont vous m'avez envoyé copie, et que M. Usteri m'a aussi envoyées, avec la dissertation sur le sens moral. Je dis : avec surprise, parce qu'elle réunit ce qui se trouve rarement, où que ce soit, et ce que je n'aurais point cherché à Berne: la solidité et le coloris, la justesse et l'agrément, la ivaison d'un homme et l'esprit d'une femme, la plume de Voltaire et la tête de Lcibnitz; elle réfute mes censeurs en philosophe, et les raille en | petite-maîtresse; sa critique est aussi raisonnée que î

AVEC LÉONARD U8TERI 37

SCS bons mots sont saillants. La manière dont elle détV'iul Héloïse m'en fait presque aimer les défauts, et sur le seul qu'elle ait relevé, je suis bien heureux qu'elle n"ait point voulu en relever d'autre.

A l'égard de l'écrit sur le sens moral, je ne l'ai pas bien compris partout, et je crois que c'en est ma faute. Quoiqu'il en soit, je m'honorerais toujours d'une pareille avocate, et je serais bien fâché de n'être pas attaqué, lorsque je serais défendu par elle.

Je vous prie, monsieur, de faire agréer tout mon respect à madame votre digne épouse, de même que ceux de mademoiselle Le Vasseur, qui vous remercie l'un et l'autre de l'honneur de votre souvenir. Je vous salue, monsieur, de tout mon cœur.

USTEUI A ROUSSEAU.

Zurich, 20 janvier 1703.

Sans avoir, mon cher ami. de vos nouvelles \ il faut que je vous adresse une lettre pour vous informer d'un événement ti'ès intéi-essant pour notre République, qui vient d'arriver sur la fin de l'an passé. C'est un phénomène dans le monde moral et politique, qui vous

' Rousseau n'avait pas répondu à la lettre qu'Usteri lui avait écrite le 1er octobre 1762; on verra même plus loin qu'il l'avait oubliée.

38 CORRKSPONDANCE DE J. J. EOUSSEAU

intéressera sans doute. D'ailleurs, ne fût-ce que pour vous faire connaître deux liommes de probité et de savoir, ce serait bien assez de raison pour vous informer de l'iiistoire que je veux vous tracer dans cette lettre.

M. Grebel est depuis six mois de retour de son bailliage de Griiningen où il gouverna pendant six ans ; c'est un homme sans sentiment d'humanité, qui déshonorait le titre de Juge, et tyrannisait ses sujets au lieu de les tenir en ordre, et qui n'avait d'autres idées de son devoir que celle de ramasser tout ce qu'il pouvait, et par quoique moyen que ce fût. Mais ce mtMue Grebel était de famille noble ; son beau-père est bourgmestre ' : un homme qui par sa droiture a su gagner la faveur de tous les honnêtes gens, et qui a du mérite, par rapport aux soins et au travail assidu qu'il met à éclaircir rhistoire, le droit et les institutions de la Suisse.

Dans le commencement de la régence de ce M. Grebel, plusieurs de ses sujets vinrent en ville se plaindre des injustices qu'ils souffi-aicnt de lui; mais intimidés par les uns, et dégoûtés par les autres, ils retournèrent chez eux, désolés de n'avoir trouvé aucun moyen pour se faire rendre justice.

Grebel, encouragé par ce succès, et voyant ses sujets déconcertés, continua ses infamies. Le public en parlait avec indignation; mais le Juge paraissait l'ignorer, et personne n'avait assez de courage pour dénoncei* le

' Lo bourgmestre Leu.

AVEC LÉONARD U8TERI 39

coupable. Au bout de ses six ans, il vint en ville, parut clans toutes les assemblées, où il cherchait toujours l'occasion de parler avec la plus grande insolence de sa régence, de quelle façon il avait soutenu les droits et la religion; et ses discours ne discontinuèrent pas, malgré les insultes et les démentis qu'il s'attirait, tout le monde lui marquant le mépris et la haine.

Mais enfin des jeunes gens de mon rige,'ministres de l'Evangile, touchés du malheur de ceux qui avaient souffert injustement d'un bailli plus tyrannique que ne l'était Gessler du temps de Tell, et irrités contre cet infâme qui avait insulté à la justice et à toute honnêteté, qui sous le beau titre de magistrat, était le plus cruel ennemi de ceux dont il devait être le père, — prirent la résolution de secourir ces misérables, de venger la justice, et de punir un méchant si insolent et si fier. Mais comment faire V comment le dénoncer ? Comment vaincre tous les motifs qui avaient fait taire ceux dont c'était proprement le devoir de le dénoncer, et tous les arguments que leurs parents et leurs amis pouvaient leur opposer pour les en détourner V Comment enfin risquer son propre intérêt, sa fortune, pour des gens qu'on ne connaissait pas ? Ces opprimés étaient des hommes, et la justice était violée impunément : voilà ce qui leur suffit pour tout entreprendre, même à leur risque. La sagesse et la modération les accompagnaient; ils ne cherchaient que ce qui est juste : voilà pourquoi ils réussirent.

40 CORRESPf)XDA\OK T)K J. J. ROUSSEAU

Rion informés dos plus noirs ot dos plus affreux forfaits quo Grobol avait commis, ils prirent la résolution de le dénoncer par un libelle \ qu'ils distribuèrent le

décembre, entre chien et loup, dans les maisons

des 50 magistrats, chaque feuille cachetée légèrement sans marque de cachet, en y ajoutant pour plusieurs magistrats des devises appropi'iées à leur caractère. TVautres exemplaires de ces feuilles furent remises à leur adresse, mais nombre d'entre elles s'égarèrent dans le public. Voilà donc l'alarme donnée.

Cotte nouvelle se répandit comme un éclair dans toute la ville. Grebel y était accusé, comme un infâme, de plusieurs forfaits; mais sans qu'on citât des cas spéciaux. Les Magistrats y étaient sommés de punir enfin ce criminel, nommément quelques-uns des plus réputés par leur zèle patriotique; les auteurs finissaient par dire que Grebel était un parjure, un tyran, qui méritait d'avoir la tête coupée, et qu'ils le défiaient de venir se justifier en public, afin que si les accusations se trouvaient fausses, ils en fussent punis eux-mêmes de la façon qu'ils voulaient que Grebel fiit puni. Je ne vous donne ici qu'un très court extrait de ce libelle, qui est écrit avec la plus grande prudence, de sorte qu'il mériterait d'être examiné de plus près. On y expose des vues de la i)lus saine politique, qui ne sont pas assez communes chez nous. Mais j'esj)ère, mon ami,

* Der ungerechte Landvogf, oder Klagen eines Pafrioten.

AVEC LÉONARD USTERI 41

que nous parlerons plus amplement de cela, quand j'aurai le plaisir de vous voir chez nous.

Ce fut donc ce . . . décembre que cela aiTiva : mais j'oublie de vous marquer un trait véritablement noble, qui montre combien les auteurs étaient justes et généreux. Ils prévinrent eux-mêmes M. Grebel de la démarche qu'ils allaient faii-e. en lui mai-quant dans une lettre, qui portait leurs chiffres, qu'ils étaient bien informés de tout ce qui s'était passé pendant la durée de ses fonctions, combien il avait tyrannisé ses pauvres sujets, combien il avait commis de cruautés et d'injustices; qu'ils eu avaient horreur, et qu'ils ne souffriraient point qu'il eût fait tout cela impunément, et que le pauvre restât opprimé : qu'ils lui demandaient donc de rendre pendant deux mois (qu'ils lui accordaient) ce qu'il avait pris à ceux qu'il avait punis injustement: que. s'il s'y refusait, il s'exposait à être dénoncé publiquement, comme cela vient d'arriver. Le malheureux Grebel reçut cette lettre, et ne fit rien pour détourner l'orage. Les de.ux mois expirés. Grebel n'avait rien restitué, et l'accusation parut, comme je vous l'ai marqué.

Quand la ville fut remplie du libelle, tout le monde se réjouit de voir accusé cet infâme qu'on avait en horreur. On applaudit au courage des auteurs, et ce ne fut que fort légèrement qu'on blâma la manière irrégulière dont ils avaient agi et qui pouvait donner occasion à des désordres. (îrebel. pour ne pas justifier lui-même laccusation par son silence, alla se

42 CORUESPONDANCE DE J. .T. ROUSSEAU

plaindre aux premiers magistrats du libelle diffamatoire. Il avoua qu'il avait gouverné un peu durement pendant ces six ans; mais qu'il espérait que par rapport à sa nombreuse famille, on ne lui en voudrait point. Intimidé et tremblant (à ce qu'on raconte), il ne sut rien dire pour se justifier. Ce fut sur le même ton qu'il vint porter ses plaintes devant le Conseil privé. Mais tout l'effet qui en résulta, fut que l'affaire devait être présentée le lendemain au Petit Conseil.

On ignorait toujours les auteurs du libelle, et plus on les ignorait et plus augmentait le nombre des personnes soupçonnées, parmi lesquelles il y avait des gens d'un certain rang, ce qui donnait plus de force à l'accusation. Cependant on s'attendait à voir samedi matin cet écrit brûlé par ordre du Petit Conseil, comme un libelle diffamatoire, et que les choses en resteraient là, jusqu'à ce que les auteurs eussent fait de nouveaux efforts pour faire valoir leur accusation, comme ils avaient promis de faire en cas où l'on ne ferait pas droit à la présente. On commençait même à craindre l>our les auteurs qu'ils ne fussent découverts et punis; mais l'on craignait encore davantage pour la bonne cause.

Rien de tout cela n'advint. Le Petit Conseil statua unanimement de publier un avis imprimé, qui serait distribué avec les gazettes et les feuilles d'Avis, portant que Nos Seigneurs avaient vu avec bien de la peine qu'on accusait d'une manière illégale un de leurs

AVEC LÉONARD USTERI 43

membres et leur ci-devant Bailli, qu'ils sommaient donc l'auteur de cet écrit de se présenter dans Tespace d'un mois, et de justifier ses accusations, et qu'il aurait audience fort gracieuse pendant ce temps ; faute de quoi on ne manquerait pas de le découvrir et de le punir comme calomniateur. Dans le même avis, on invitait tout sujet de notre canton, ceux du bailliage de Griiningen aussi bien que les autres, à venir faire leurs plaintes, en cas qu'il y eût lieu, afin qu'on pût leur rendre justice.

Cet avis fut distribué dans tout le canton, et surtout dans le bailliage de Grûningen. Los paysans ne le prirent d'abord que pour un piège que Grebel leur tendait de nouveau, parce que souvent il les engageait à venir accuser quelqu'un, pour pouvoir punir l'accusateur et l'accusé. Ils eurent donc bien garde de tomber dans le piège; mais enfin, mieux instruits par MM. F. et L. de ce qui s'était passé, et venant eux-mêmes en ville, et apprenant les éloges qu'on faisait des auteurs de ce libelle, ils se rassurèrent.

Du reste, ce qui peut avoir contribué le plus à provoquer les plaintes de ces paysans, ce fut une lettre que MM. F. et L. adressèrent aux anciens et préposés de Grïiningen, en les engageant à la faire lii-e à tous les paysans, pour leur faire comprendre que le Magistrat les sommait de déposer pour ou contre leur ancien bailli. S'il les avait tyrannisés, s'il avait commis des injustices parmi eux, c'était leur devoir de l'en accu-

44 COKKKSPONDAXCK DE .1. .1. ROUSSKAU

ser, afin qu on put le punir et rendre justice à ceux qui avaient été condamnés; qu'ils devaient cela t» la religion et au bien de la société, qu'ils y étaient engagés par leurs serments, et qu'ils le devaient aussi à celui ou à ceux qui, par pure générosité et par amour pour la justice, avaient exposé leur réputation et leurs biens, en accusant cet infâme. De l'autre côté, si toutes ces accusations étaient fausses, ils avaient le devoir de déposer en faveur de Grebel devant le Magistrat, afin que sa réputation fût rétablie et que les auteurs du dit libelle fussent punis sévèrement. On conseillait dans la même lettre à ceux qui avaient des plaintes à faire, de se présenter au bailli actuel, pour lui demander sa protection et les avis nécessaires ])Our savoir à qui s'adresser en ville pour porter leurs plaintes. Cette lettre fut lue à quelques-uns des premiers de ce bailliage et laissée entre leurs mains par M. L. qui s'y rendit lui-môme sans être reconnu, tant pour mieux s'informer de quelques faits que pour encourager les paysans. On adressa dans le même temps une lettre à M. de Scliwerzonbach, bailli de Grûningen, avec deux exemplaires de l'accusation imprimée. Cette lettre ne contenait que les motifs qui le devaient engager lui-même à déposer contre son prédécesseur toutes les infamies qu'il savait, en cas que le Magistrat lui en fît la demande. On lui soumettait les raisons qui pourraient l'en retenir et Ton montrait combien ces dernières étaient faibles en comparaison des premières.

AVEC LÉONARD USTEUI 45

Tout cela réussit fort bien, et l'on en vit d'abord les effets, puisque nombre de paysans vinrent se présenter à Mgr le Bourgmestre Escher pour accuser Grebel des différents torts qu'il leur avait faits. On les reçut avec la plus grande affabilité, on écouta leurs plaintes, on en prit note, et ils retournèrent chez eux charmés de l'accueil gracieux de ce vénérable vieillard, vrai père de la patrie, accueil bien différent de celui auquel Grebel les avait accoutumés. Vous sentez bien que, de retour chez eux, ils ne manquèrent pas de s'en louer, et il ne fallait pas davantage pour encourager les autres à porter aussi leurs plaintes. Mgr Escher, hélas, ce digne patriote, ce vieillard respectable, cet homme instruit, savant et vertueux, la mort vient de nous l'arracher. La République regrette son digne chef, qui remplit ses fonctions jusqu'à l'âge de 84 ans, jusqu'à sa mort ; et sa mémoire ne cessera jamais de vivre parmi un peuple libre et reconnaissant. Ce digne magistrat, pour revenir à mon sujet, après avoir été occupé presque huit jours de suite à donner audience à tous ces paysans, en étant fatigué et voyant d'ailleurs qu'il y avait un assez grand nombre de plaintes et d'assez bien fondées, en lit un court rapport au Conseil, le priant de nommer une Chambre pour examiner toute Taffaii-e, ce qui fut fait. On donW à cette Chambre plein pouvoir de se saisir de la personne de M. Grebel en cas que des plaintes assez fortes fussent portées contre lui.

40 COURESl'OXDANCE DE J. J. ROUSSEAU

Mais Grebel, la veille du joui- oii la Cliaiiibre devait s'assembler, se sauva de nuit, et l'on ignore où il se trouve actuellement. Quand il ne se présenta donc j point, quoique cité, le Conseil ordonna qu'on se saisît ' de tous ses effets, meubles, papiers, etc., et qu'on le sommât publiquement de se présenter devant le juge pour se purger des accusations formées contre lui. dans l'espace d'un certain temps, qui n'est pas encore expiré.

Dans le même temps, un bruit confus commença à se répandre dans la ville par rapport aux promoteurs de l'accusation ; mais les vrais auteurs prévinrent le bruit en se dénonçant eux-mêmes au président de la : Chambre et en lui présentant un mémorial, dans lequel ils s'excusaient fort humblement de la manière illicite dont ils s'étaient servis, en disant qu'en vue de tout le mal qui était à craindre si cet impie restait impuni, ils se sentirent obligés par leur conscience de citoyens de faire l'accusation. Quant à la façon illicite, , c'est qu'ils avaient craint qu'on ne les détournât s'ils avaient pris le chemin légal, soit en leur présentant les obstacles de la part de la famille Grebel, qu'ils ' avaient à craindre, soit en leur faisant comprendre» que ce serait contre leur propre intérêt, d'offenser une famillf par le moyen de laquelle ils pourraient faire leur fortune. Reconnaissant d'ailleurs très bien qu'ils étaient en faute, ils se prêteraient volontiers à l'amende ; mais que, nonobstant cela, leur accusation n'en était pas moins fondée et qu'ils priaient Leurs Seigneurs

AVEC LÉONARD USTERI 47

cren continuel" l'examen. Ils présentèrent pour cet effet 19 difterentes preuves de rinjustice de M. Grebel. Le mémorial fut lu dans le Petit Conseil et l'on ordonna de nouveau la continuation de l'examen de la conduite de M. Grebel, en se réservant de décider plus tard sur les moyens illicites employés par MM. V. et L.

Voilà, mon ami, oîi les choses en restent actuellement. La Chambre s'assemble trois ou quatre fois par semaine pour donner audience aux paysans ; on examinera ensuite les comptes, etc., et dans l'espace de quatre à cinq semaines, je pourrai vous informer de la fin de cette afïaire.

Je ne sais pas, mon ami, si mon mauvais style ne vous a pas rebuté de lire cette longue histoire ; mais si vous en avez pris la peine, je crois que vous aimerez ce zèle pour la justice et pour la liberté, ces sentiments d'humanité et d'horreur contre l'injustice et la tyrannie dans le cœur de ces jeunes citoyens, et je vous dirai qu'il y en a d'autres, ou plutôt que la plupart des gens de cet âge, avec un peu moins de courage, sont imbus des mêmes principes et nourris di^s mêmes sentiments, et que c'est à deux hommes que nous en sommes redevables : ce sont nos vrais pères, ce sont eux qui nous ont élevés, c'est à eux que la patrie devra bientôt ses meilleurs citoyens, les meilleurs magistrats et les meilleurs ministres : c'est à Breitinger et Bod- 111 r : ce sont nos Socrate ou Rousseau, et vos amis. Ah ! qui' je souhaite que vous les embrassiez bientôt!

48 CORKi:«P0NDAXCE DE J. J. ROUSSEAU

Avant que je finisse cette lettre, il faut vous dire, mon cher ami, que vous avez beaucoup alarmé M"*" Bondeli par l'entretien que vous avez eu avec M. Kircliberper, à qui vous avez fait voir un paquet de lettres qu'on vous a adressées au sujet de la Nouvelle Héloise, en disant que vous les feriez peut-être imprimer. M"" Bondeli serait fort fâchée que cela arrivât à ses lettres. Elle m'a chargé de vous écrire sur cela et d'y ajouter en même temps de sa part des compliments, non pas comme on en fait à tout le monde, mais des assurances positives et sincères de l'estime et de l'amitié la plus vraie. « Je le lui aurais dit (m'écrit-elle) moi-même, si je me sentais quelque vocation à troubler la solitude d'un honnête homme par mon griffonnage. » Vous lui feriez, mon ami, le plus grand plaisir, si vous la rassuriez vous-même au sujet de cette crainte.

Adieu, mon cher Monsieur, je suis inquiet sur l'état de votre santé; le froid qu'il continue de faire chez nous, ne me fait tant souffrir pour moi que pour vous. Adieu derechef. M. Hess et bien d'autres de vos amis vous saluent, j'en fais de même de tout mon cœur.

Tout le vôtre.

ROUSSEAU A USTERI.

(Sans date ; Usteri reçut cette lettre le 6 février 176S.) '

Je suis extrêmement sensible, très cher Usteri, à votre souvenir, et vous ne m'auriez pas prévenu si je n'a-

AVEC LÉONARD USIEUI 49

vais passé cet hiver dans le plus triste état du monde, dont je ne suis pas délivré, ni à beaucoup près. D'ailleurs, quoique je sache bien que dans un commerce d'amitié l'on ne doit pas compter les lettres, je dois vous rappeler, pour me disculper, que c'était moi qui vous avais écrit le dernier ^ ; ainsi j'étais en règle, et je n'aurais pas eu besoin de faire cette remarque si je m'étais mieux porté.

Le détail que vous me faites me fait frémir d'horreur, et me remplit d'admiration. Je savais bien que vous aviez des Cicérons dans votre ville, mais je ne savais pas que vous eussiez aussi des Verres. Le crime qui fait sortir la vertu n'en est pas moins haïssable ; mais il produit au moins ce bon effet, qu'en la rendant plus utile aux hommes, il leur en fait mieux sentir le prix. Il est certain que les accusations anonymes ne sont ni permises, ni honnêtes; mais quand on est sûr que tout autre moyen est sans succès, et qu'on finit par se montrer, un motif aussi noble que l'amour de la justice et la défense des opprimés, rend tout excusable et mérite applaudissement.

Je ne conçois pas comment M. Kirchberger a pu dé-

I naturer la commission dont je l'avais chargé, au point

\ d'en faire pour M"'' Bondeli un sujet d'alarmes. Je dis

à ce monsieur qu'on me pressait de faire imprimer les

multitudes de lettres, pour et contre, que j'avais re-

* Rousseau se trompait : voir la note de la page 87.

çues sur la Nouvelle Héloise; et j'ajoutai que, si jamais je prenais ce parti, je me ferais lionneur d'y joindre celles de M"" Bondeli, si elle m'en accordait la permission, que je le priais de lui demander. Je le priais de l'assurer en même temps que, quoique ce ne tût pas à moi que ces lettres eussent été écrites, et je ne les eusse pas reçues de l'auteur, je la respectais trop i)our en faire aucun usage, sans son agrément. Voilà, mon cher Monsieur, exactement la commission dont se chargea M. Kirchberger, et sui' laquelle un homme qui n'a jamais voulu consentir qu'on imprimât ses lettres à M. de Voltaire, et les lettres de M. de Voltaire à lui, sans la permission du même M. de Voltaire S mérite, je crois, d'en être cru. Quoique beaucoup de gens manquent envers moi d'égards, de bienséance et d'honnêteté, je n'en ai jamais manqué envers personne, et ce n'est assurément pas par M"" Bondeli que je voudrais commencer. Voilà ce que je vous prie de lui dire, en l'assurant de tout mon respect.

Bonjour, très cher ami, embrassez pour moi tous ceux de vos dignes com])atriotes qui m'honoreront de leui bienveillance. Je me flatte qu'ils sont assez distingués par leur mérite, et d'un assez grand poids par leur suf' frage et par leur nombre, pour me consoler de l'improbation des autres.

Tout à vous. *

' Cf. Ifis lettres de Rousseau à Voltaire, des 20 septembre 1755 et 17 juin 17G0.

AVEC LÉOKARD USTERI 51

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, S mars 1763,

Je n'ai tardé, mon cher ami, à répondre à votre dernière lettre que pour être à même de vous conter la fin de l'hi.stoire, que je vous avais commencée dans ma précédente. Il n'y a que huit jours qu'expirait le terme fixé pour Grebel, où il devait se présenter devant le juge ; et ce n'est que peu de temps auparavant que l'on vint à bout des enquêtes qui devaient le montrer ou coupable, ou innocent. Il se trouva donc que l'accusation était très vraie ; qu'il avait commis les plus grandes injustices, volé ses sujets, etc. Sur quoi, on lui ôta toutes ses charges, on effaça ses armes à Grtiningen, on chassa le coupable du pays, sans qu'il y puisse jamais rentrer. Avec cela, il paiera l'amende de 2000 marks d'argent (a peu près 12.000 francs), et tous ceux qu'il a punis injustement, ou qu'il a volés, seront dédommagés sur ses biens.

J'aurais souhaité qu'on eût marqué de la satisfaction aux accusateurs pour le zèle qu'ils avaient montré dans cette aff'aire, et qu'on les eût remerciés d'avoir assuré le châtiment du vilain, la réjjaration des injustices, et le iTtour de la confiance dans des sujets aliènes par un magistrat indigne. Au lieu de cela, on a tiijuvé bien de leur marquer le mécontentement du

Magistrat pour leurs démarches, qu'oii pardonnait en laveur des intentions honnêtes qu'on leur croyait ; mais ils devaient bien se garder à l'avenir, d'encourir la disgrâce du Magistrat par de telles démarches. De |ti plus, ils furent obligés de demander pardon ; cependant dans des termes fort honnêtes et qui étaient à leur choix.

Je vous avoue que je ne sais pas trop comment arranger cela avec la liberté, et un gouvernement commele nôtre; car il faut bien distinguer entre une accusation, et la manière d'accuser. Si celle-ci était blâmable et méritait la censure, l'autre ne l'était sûrement pas ; et les accusateurs n'ont fait que remplir le devoir des bons citoyens.

Au reste, M. Fuessli, l'un des accusateurs, vient de I recevoir d'autres marques d'approbation. C'est un u homme de beaucoup de talent, et qui s'est surtout fa- :;1 miliarisé avec la littérature anglaise. Il mourait d'en- |l' vie de voir l'Angleterre; mais, comme sou père n'est pas en condition de faciliter ce désir, il aurait dû y renoncer, si M. le professeur Sulzer ', que vous connaissez peut-être par renommée, et qui était par hasard en Suisse, ne lui avait proposé d'alh'r avec lui à Berlin, où. il se flattait de lui procurer une place en Angleterre par l'intermédiaire de M. Mitchel, ambassadeur britan-

* Jean-George Sulzer, de Winterthur, professeur de matWmatiques à Berlin.

AVEC LÉONARD lïSTEKI 53

nique, et son ami. Encore fallait-il une certaine somme pour le voyage, et pour faire paraître M. Fuessli dans le monde. On se cotisa donc pour la lui procurer, et tout le monde se fit un plaisir d'y contribuer, de sorte que M, Fuessli sera mis à même de faire ce voyage et de chercher fortune '. Voilà donc ce que j'avais à vous dire sur cette aiïaire. qui ne peut pas être sans produire des conséquences fort utiles pour notre Etat.

Je n'ai pas tardé à marquer à M""" Bondeli ce que TOUS m'aviez écrit pour elle, et je suis surpris de n Savoir pas encore de réponse. J'ai par contre à m'acquitter d'une commission vis-à-vis de vous, de la i)art de M. Gessner, qui me tourmente toujours pour savoir si M. Rousseau ne fera plus rien imprimer. 11 me prie de vous assurer de son estime et de son amitié, et de vous offrir sa presse '^ Son commerce est assez étendu pour assurer un prompt débit dans presque tous les pays, et je suis sûr qu'il se donnerait tous les soins possibles pour imprimer vos ouvrages avec exactitude et élégance. D'ailleurs. Monsieur, j'espère que dans peu de temps cela se pourra faire sous votre inspection; car voilà l'hiver qui va finir, et nous aurons tantôt les plus beaux

' Jean-Henri Fuessli, 1741-1825. alla en effet à Berlin, et de là en Angleterre, où il se voua à la peinture; il y obtint une grande réputation ; il a son tombeau dans la cathédrale df Saint- Paul. — L'autre « accusateur > était le célèbre Lavater.

* Salomon Gessner, l'auteur des Idylles, dirigeait une imprimerie à Zurich.

jours pour le voyage que vous vous êtes proposé, et qui me procurera le plaisir de vous embrasser et d'être avec vous.

Il me reste encore une remarque à faire sur le commencement de votre dernière lettre, où vous dites d'avoir écrit le dernier; il faudrait donc qu'une de mes lettres se fût perdue, puisque je vous ai écrit le l*"" octobre, et que je n'ai reçu de vos nouvelles que par la lettre où vous répondez à ma dernière du 8 janvier. Vous sentez bien qu'en vous marquant cela, je n'ai d'autre intention que de savoir s'il s'est égaré une lettre: ce qui, j'espère, ne nous arrivera plus.

Adieu, mon très cher Monsieur, je vous salue de tout mon cœur, et de la part de bien de vos amis que vous ne connaissez pas encore, et je serai toujours tout à vous.

ROUSSEAU A USTERI.

Motiers, 31 mars 1763.

Il y aurait, monsieur, Ition des réflexions à faire sur l'histoire intéressante dont vous me faites le détail dans vos deux dernières lettres ; mais cela serait trop long dans une lettre; il vaut mieux renvoyer au temps où j'aurai le plaisir de vous voir. En attendant, je félicite votre pays d'être délivré d'un fripon en place, et votre Magistrat d'avoir eu le courage et l'intégrité de s'en défaire : cela fait voir que ceux qui l'ont jugé ne

AVKC LÉONARD USTEEI 55

lui ressemblent pas; et pouc quelque temps au moins, cela doit ôter à d'autres l'envie de lui ressembler.

J'ai barbouillé une manière de lettre à M. l'Archevêque de Paris, laquelle vient d'être imprimée en Hollande. Notre ami Moultou a vu cette lettre, et il me paraît qu'il en e.st contenta; j'espère que vous le serez aussi quand j'aurai pu vous la faire parvenir. Mais c'est là la difficulté; car. quoique la brochure soit petite, il y aurait de l'indiscrétion à vous l'envoyer par la poste, n'étant pas à portée d'affranchir. Et dans ce village, il est inutile d'espérer des occasions. Indiquez-moi quelcj[ue voie, si vous en connaissez.

Je suis fort obligé à M. Gessner, et de la bienveillance dont il m'honore, et du cas qu'il veut bien faire de mes écrits. Mais vous savez que j'ai quitté la plume; car je ne compte pas pour quelque chose une défense de ma personne, à laquelle on ma forcé. Quant à ce qui me reste en manuscrit, c'est une affaire à discuter avec lui quand j'aurai le plaisir de l'embrasser et de le connaître. Je vous prie de lui faire de ma part mille salutations, de même qu'à tous ces messieurs qui m'honorent de leurs bontés. Quelque triste que soit mon état actuel, je ne saurais renoncer à l'espoir d'aller cet été

' • 0 mon cher concitoyen, quel livre ! lui écrivait Moultou, quelle âme ! quelle candeur ! quelle sublimité ! que nos philosophes auront à rougir, quand on en fera le parallèle avec vous! Vous n"avez rien écrit d'aussi mâle, d'aussi raisonnable.. . •

56 COURKSPONDANOE DE J. J. ROUSSEAU

VOUS voir en bonne compagnie, et faire connaissance avec tous les dignes amis dont vous me parlez.

Je ne peux pas vous répondre bien positivement sur la lettre que nous soupçonnons s'être égarée. Parmi la prodigieuse quantité que j'en reçois, il m'est impossible de tenir registre do chacune ; et quoiqu'il y en ait fort peu qui me fassent autant de plaisir que les vôtres, il se peut que l'ordre de réception ne soit pas resté dans ma mémoire, et que j'aie cru mal à propos vous avoir écrit le dernier. Excusez, cher ami, mon étourderie ou ma paresse: vous n'aurez jamais à excuser mon indili'érence et ma tiédeur. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur.

US'I'EUI A ROUSSEAU.

[Zurich,] 9 avril 1763.

J'ai été d'autant plus étonné, mon très cher ami, de recevoir de vos nouvelles, que des lettres de Berne m'avaient beaucoup alarmé, et m'ôtaient presque toute espérance de vous revoir, me disant qu'un nouvel accès de maladie faisait tout craindre pour votre vie.

Mais enfin, mon ami, vous vivez, et vous ne renoncez pas au projet de venir chez nous; je vous prie seulement de ne pas ti'op le renvoyer, car si vous attendez jusqu'à l'été, il se pourrait bien que des pluies vous fissent encore le renvoyer jusqu'à l'automne, et que de cette façon la saison passât sans que vous eussiez fait

AVEC LÉONAKD USTERI 57

le voyage, et sans que nous eussions le plaisir de vous voir. Ne pourriez-vous pas persuader M. Mou Itou de venir avec vous? Marquez-moi surtout, mon ami, le temps de votre départ, afin que nous puissions, M. Hess et moi, nous rencontrer et faire une partie de chemin avec vous.

Je vous remercie d'avance, mon cher ami, du cadeau que vous voulez me faire de votre lettre à M. de Beaumont. Ne croyez pas que je regarde au port que je paie d'un paquet qui me vient de votre part, et qui contient de vos écrits, et surtout votre justification: car quoique je ne sois pas de ceux qui en ont besoin, je serais charmé d'y lire votre propre défense, et de la faire voir à ceux qui pourront s'en édifier. Apparemment que notre cher Moultou en est très content, car M"" Curchod, qui l'aura lue avec lui, m'en parle comme d'un écrit fait pour subjuguer tous vos détracteurs. Je vous prie donc de me l'envoyer tout de suite par la poste, sans attendre une occasion qui pourrait se présenter.

Mais comment se fait-il que cela s'imprime en Hollande, où les Etats ont condamné Emile ? Ces messieurs se rétracteront-ils encore une fois, ou ne craignentils pas le reproche d'être inconséquents ?

M. Gessner est très sensible à vos compliments, et vous assure de sa parfaite estime et de son attachement. ■ Adieu, mon ami, portez-vous bien, je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur.

S ROUSSEAU A U8TERI.

Motiers, le 11 avril 1763.

Voilî», très cher ami, la brochure que vous voulez que je vous envoie par la poste, et qui vous coiiteraplus que ne valent l'ouvrage et l'auteur. J'en sens les défauts plus que personne ; mais j'espère que vous y reconnaîtrez toujours un homme de courage qui aime la vérité, et que ses malheurs n'ont ])oiiit avili. Quoique les Etatsgénéraux aient défendu mon ouvrage sur l'Education, ils l'ont fait malgré eux, et par un effet de cette politique pusillanime qui force les petits Etats à imiter les sottises des grands. Mais, dans le fond, je sais qu'ils ont été très piqués de l'insolence avec laquelle le Parlement de Paris a fait brûler leur privilège avec mon livre, et ils ne sont nullement fâchés que dans ce dernier écrit je donne un peu sur les doigts à ce Parlement.

Si je puis vous aller voir, ce sera dans le mois de mai, et j'espère que notre ami Moultou sera de la partie; mais, vu mon état actuel, il n'y a encore de sûr dans ce projet, que le désir que j'ai de l'exécuter. D'ailleurs, je vous avoue qu'on m'effraye beaucoup de votre ville de -Zurich. On m(> dit que vous êtes tous des complimenteurs et façonniers insupportables, et que, si je vais me livrer à vous, je suis perdu. Dites-moi franchement ce qu'il en est; je vous embrasse.

Mille amitiés à M. Hess, et respects à Madame.

AVEC LÉONARD U8TKKI 59

USTERI A ROUSSEAU.

[Zurich], 16 avril 1763.

Je ne saurais assez vous dire, mon cher ami, combien j'applaudis à votre lettre à M. rArchevêque. Je vous y vois justifié de la manière la plus forte contre toutes les imputations de vos ennemis. J'y trouve des explications vraiment édifiantes sur les preuves de l'Evangile, des leçons admirables de tolérance et de charité fraternelle, dignes d'un chrétien. Que j'aime ce projet d'une religion catholique, vi-aiment catholique, à laquelle tous les peuples poui-raient souscrire sans renoncer à leurs croyances particulières, et qui contient le plus intéressant précepte que la religion de Jésus nous inculque, et qui est appuyé sur la vérité la plus intéressante, et la plus oubliée peut-être : que nous sommes tous des frères.

Il est vrai, tout ce que vous dites dans cette lettre se trouvait également en toute sa force dans Emile, et dans vos autres ouvrages; mais no l'attribuez pas uniquement à la malignité, que l'on ne Ty ait pas ti'ouvé. La faiblesse, les préjugés, un attachement mal entendu pour la religion, ont empêché bien des lecteurs de voir aussi clair qu'ils verront après a\H)ir lu cette lettre, et de trouver eux-mêmes les explications que vous y donnez.

Il est étonnant, dun autre côté, combien le Parle-

60 CORllESPONDANCE DE J. .T. ROUSSEAU

ment, l'archevêque, l'hypocrisie, le faux zèle et le vil métier des prêtres, y sont confondus ! nel'étaient-ils pas assez par Emile, pour vouloir l'être encore une fois, et pour vous y presser par leurs démarches ! Et c'est encore bien honnête de leur rendre des railleries pour des injures et des calomnies.

Je fondis en larmes, quand en vous suivant le long du voyage, depuis Montmorency jusqu'aux confins de la Suisse, qui devrait être par excellence le pays de la liberté, j'étais obligé de me détourner avec vous de votre patrie \ Quelle douleur affreuse que d'être l'objet de la plus grande flétrissure de sa patrie et de la république censée la plus sage; et d'être innocent en même temps, que dis-je: innocent! plus quinnocent ayant mérité les plus grands honneurs! Quoiqu'une éloquence supérieure règne dans tous vos écrits, je n'ai pu m'empêcher de regarder ce passage comme un des plus beaux qui aient jamais existé, ou qu'on puisse imaginer. Démosthène même aurait lieu de s'en vanter.

' Usteri fait allusion à un passage de la Lettre à l' Archevêque : «... Dans sa faiblesse il [Kousseau] supporte un long voyage; il arrive et croit respirer dans une terre de liberté; il s'approche de sa patrie, de cette patrie dont il s'est tant vanté, qu'il a chérie et honorée ; l'espoir d'y être accueilli le console de ses disgrâces... Quevais-je dire? Mon cœur se serre, ma main tremble, la plume en tombe; il faut se taire pour ne pas imiter le crime de Cham. Que ne puis-je dévorer en secret la p'.us amère de mes douleurs ! ... »

AVEC LÉONARD ISTERI 61

Au reste, mon ami, vous me permettrez de faire remarquer dans cette lettre, deux passages qui m'ont embarrassé. L'un, c'est où vous vous défendez de l'hypocrisie qu'on vous imputait, en disant qu'il faudrait être fou pour l'être à ce prix; que vous aviez cherché la vérité, que vous vouliez éclairer le monde, et que personne ne vous en savait gré. ' Cette expression ne serait-elle pas un peu forte ? Je rougis, en vérité, pour notre siècle, à voir combien on vous a fait souffrir; mais cela ne dit pourtant pas que personne ne vous en ait su gré ?

L'autre passage roule sur l'influence de la religion dans la société. Vous bénissez le ciel d'être né dans la religion la plus raisonnable et celle qui est la plus sociale'^; et dans le Contrat social, vous dites que vous ne connaissez rien de plus contraire à l'esprit social que le christianisme ^ Ceci me paraît demander une

^ « Pourquoi serais-je un hypocrite, et que gagnerais-je à l'être?... Je n'ai soutenu que la cause de Dieu et de l'humanité, et qui est-ce qui s'en soucie? Ce que j'en ai dit n'a pas même fait la moindre sensation, et pas une âme ne m'en a su gré. » Ihid.

- « Heureux d'être né dans la religion la plus raisonnable... je reste inviolablement attaché au culte de mes pères; comme eux, je prends l'Ecriture et la raison pour les uniques règles de ma croyance... » Ibid.

' « Loin d'attacher les cœurs des citoyens à l'Etat, elle (la religion chrétienne) les en détache coinmc de toutes les choses de la terre; je ne conçois rien de plus contraire à l'esprit social. • Contrat social, IV, 8.

explication. \'ous me reprocherez, mon ami, et avec raison, comme à M, Tarchevêque, que je vous cite foi't mal. Mais comme j'étais tant satisfait de votre Lettre, et ciue j'aurais voulu que toute notre ville n'eût qu'une seule tête pour la lui faire lire, et que nos amis m'impatientaient en me demandant ce livre, je n'ai plus pu résister, et en ce moment où j'écris, je ne l'ai plus sous la main. Au reste, c'est au mois de mai que nous vérifierons les passages, et je crois que les difficultés se résoudront bientôt.

Ce qu'on vous a dit, mon ami, de nos façons et de nos compliments, n'est pas faux tout à fait; mais il se pourrait aussi qu'on vous l'eût outré, et que ceux qui vous l'ont dit, avaient en vue le passé, quand c'était plus vrai qu'il ne l'est aujourd'hui. Vous ne devez pas vous en laisser efi'rayer; car ceux que vous verrez le plus, et avec qui vous vivrez, je pense, ne sont pas complimenteurs.

Non, mon ami, j'ai pensé à cela, j'en ai parlé ù M. Hess, et nous vous assurons que vous jouirez de toute liberté; ainsi, cela ne doit pas vous retenir un moment. M. et M'"'' Hess vous font mille compliments, ils vous offrent leur logement''; ils occupent toute une maison, et vous y serez avec M"" Le Vasseur, à votre

' Le professeur Hess, en sa qualité d'administrateur des biens et revenus de l'église collégiale, habitait un logement officiel : Kirchgasse, 17 & 19.

AVEC LÉONARD USTERI 63

aise, sans les gêner. Je ferai de mon mieux pour persuader notre ami Moultou à être de la partie; car je n'aurai de plus grand plaisir que de vous embrasser tous deux.

Vous me mai-querez avant votre départ la route que vous voulez prendre. En attendant, Monsieur, je vous embrasse et je vous remercie très sincèrement du cadeau que vous m'avez fait.

Tout le vôtre.

ROUSSEAU A USTERI.

(Cette lettre, écrite le même jour que la précédente, s'est avisée avec elle.)

Motiers, le 16 avril 1763.

J'espère, mon cher Monsieur, que vous aurez reçu dans son temps l'exemplaire que je vous ai envoyé par la poste, comme vous l'avez désiré, avec la lettre que j'y ai jointe, et à laquelle je me rapporte: ainsi la présente n'est que pour vous prier de vouloir bien prendre le plus tôt qu'il vous sera possible une information qui m'intéresse beaucoup, et qui peut même importer à ma sûreté.

11 s'agit d'un gentilhomme hongrois appelé M. le baron de Sauttern, lequel est venu à Neuchâtel, muni d'une lettre de recommandation de mademoiselle Escher, de Zurich, pour M. de Pierre. M'" Eschcr le

64 COUUESI'ONDAN'CE DE J. J. ROUSSEAU

recommando comme ami de son frère. Il est venu P^ ensuite s'établir à Motiers, où il a fait connaissance avec moi, et me témoigne une grande amitié. Cependant, j'ai reçu quelque avis secret par lequel on me dit que ce M. de Sauttern est au service de France, et qu'il est venu pour m'attirer dans quelque piège. Je suis bien éloigné d'ajouter foi à de tels discours ; mais, cependant, je serais bien aise, pour plus grande précaution, de savoir, s'il se pouvait, comment il est connu du frère deM'**Escher, et d'avoir sur son compte des instructions qui pussent régler ma conduite à son égard. Si vous pouvez prendre les informations que je désire, je vous prie que ce soit le plus tôt qu'il se pourra, et sans me nommer. C'est un service essentiel que vous me rendrez : car je ne voudrais pas rompre sans sujet avec un honnête homme, ni m'exposer à être la dupe d'un traître. Un mot de réponse, je vous supplie, aussitôt que vous le pourrez '.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 23 avril 176?>.

Voici, mon cher ami, ce que j'ai appris jusqu'ici par rapport à M. le baron de Sauttern. Il est vrai que M"*

* Le 23 avril 1763, Rousseau prend les mêmes informations auprès du maréchal de Luxembourg. Cf. Confessions, XII

AVKC LÉONARD UsTEKI 05

PNchor l'a recommandé à M"" Petitpieri-e, quoiqu'elle 110 le connaisse pas, non plus que M. son frère, et seu- 1< ment par complaisance pour son cousin Escher, aux in-<tances duquel elle ne pouvait résister. Aussi dit-elle nvoir marqué à yi'"" Petitpierre, que c'était par complaisance pour son cousin, qu'elle lui recommandait un d"' ses amis.

Il m'a été impossible jusqu'ici de voir M. Escher. ou do lui faire parler par rapport à cela; mais j'espère jiouvoir vous en donner des nouvelles par le premier courrier.

Au reste, il paraît que M. Escher a fait cette connaissance en France, à Paris ou à Lyon, où il a passé quelque temps. Il me semble que tout cela devrait contirmer vos soupçons, mais j'espère vous donner bientôt des informations qui pourront mieux vous éclairer. Quoique je ne voie pas trop quels pièges on pourrait vous tendre pendant que vous êtes dans le comté de N'uchâtel, il faut pourtant bien être sur ses gardes.

Adieu, mon ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 27 avril 1763.

Vous avez reçu, mon cher ami^ mon billet du 23, dans lequel je vous ai marqué tout ce que je pus apprendre jusqu'alors du baron de Sauttern. Voici actuelle ment ce que M. Escher lui-même en .«:ait :

60 CORllESPONDANCE DE J. J. ROUSSEAU

Sauttern lui a été recommandé par des personnes en Allemagne, auxquelles il a beaucoup d'obligation, et par rapport auxquelles il lui a rendu des services, lors de son séjour à Zurich. Il est parti ensuite poui* Neuchâtel, d'où il a prié M. Esclier de lui procurer des lettres de recommandation pour cette ville; et là-dessus, M. Escher s'adressa à M"" Escher.

Il sait d'ailleurs qu'il est fils du gouverneur d'Ofen, homme de très bonne famille, et qui possède beaucoup de biens. Il a servi sous le général Nadasti ; mais actuellement il n'est plus dans son service, ni dans celui de France. Il se serait retiré d'Ofen k cause des incommodités que lui attirait la religion protestante, à laquelle il se rattache; et il cherche à s'établir à Neuchâtel. M. Escher lui a, depuis, écrit deux lettres, sans y avoir reçu une réponse.

Ce sont là tous les avis que je puis vous donner sur cet homme, puisque M. Escher n'en sait pas davantage, et que je ne sais personne qui eût fait connaissance avec lui.

Si j'ai augmenté vos soupçons par mon dernier billet, il me semble que je dois les dissiper dans celui-ci ; au reste, vous en saurez mieux juger vous-même, et je souhaite de tout mon cœur que vous trouviez en lui un homme par lequel vous pourrez augmenter le nombre de vos amis les plus fidèles.

Adieu, je vous embrasse.

|tj°

AVEC LÉONARD USTERI 67

ROUSSEAU A USTERI.

Motiers, le 30 avril 1763.

Recevez, mon cher ami, tous mes remerciements pour les éclaircissements que vous avez eu la bonté de me donner dans vos lettres du 2.3 et du 27, au sujet de M. de Sauttern. Tout bien combiné, je suis persuadé que les soupçons qu'on m"a voulu donner contre lui, n'avaient pas le moindre fondement. Je continue à le voir avec grand plaisir, et je ne doute pas que dans la suite je n'aie le plaisir de le compter au nombre de mes amis. Ainsi, je vous prie que toutes les recherches que vous avez pris la peine de faire, et ce qui leur a donné lieu, soit à jamais oublié.

Pour répondre aux deux objections que vous me faites dans votre lettre du 16, je vous dirai, sur la première, qu'il ne faut pas prendre le mot de personne à la rigueur, mais seulement par rapport au sujet dont il est question dans le lieu où le passage que vous citez est employé, savoir le sort de l'auteur A' Emile, et l'eftet public de son livre. Si quelqu'un m'en a su gré, c'a été intéi-ieuremcnt, en secret, ou seulement enti-e eux et moi. Nul auteur n'a osé prendre ma défense dans aucun imprimé, nul gouvernement n'a osé se déclarer pour ma cause, comme pour celle de la justice; si j'ai été

68 COURESPONDAXCE DE J. J. ROrSSEAU

protégé, (;'a été comme par grâce; et sans ^liloi'd Maréchal ' je ne l'aurais peut-être été nulle part. Ainsi, tandis que tous les journaux, tous les écrits publics retentissaient des injures, qu'on m'adressait comme de concert; tandis que partout on brûlait ou défondait mes livres; tandis qu'on décrétait ou poursuivait ma personne, je n'ai pas trouvé un seul défenseur. J"ai donc raison, eu égard à l'effet public de mon livre, de dire que pas une âme ne m'en a su gré.

Vous devez (je passe à la seconde objection), expliquer le sens de ces mots : je ne connais rien de plus contraire à l'esprit social, par le passage même où ils sont employés; il est clair, par ce passage, qu'il n'y est question que de l'esprit social, particulier à un gouvernement (luoleonque. L'esprit patriotique est un esprit exclusif, qui nous fait regarder comme étranger, et presque comme ennemi, tout autre que nos concitoyens. Tel était l'esprit de Sparte et de Rome. L'esprit du christianisme au contraire nous fait regarder tous les hommes indiff"éremment comme nos frères, comme les enfants de Dieu. La charité chrétienne ne permet pas de faire une différence odieuse entre le compatriote et l'étranger; elle n'est bonne à faire ni des républicains, ni des guerriers, mais seulement des chrétiens et des hommes; son zèle ardent embrasse indifféremment tout le genre humain. Il est donc vrai

* George Keith, gouverneur de la principauté de Neuchâtel

AVEC LÉONARD USTERI 69

que le christianisme est, par sa sainteté même, contraire à l'esprit social particulier.

J ai toujours, mon cher ami, la plus grande impatience de vous voir et de vous embrasser ; en attendant, je vous salue de tout mon cœur.

USTERI A RO'JSSEAU.

Zurich, 23 jiiiu 1763.

Il serait inutile de vous dire, mon cher ami, toutes les raisons qui m'ont empêché si longtemps de répondre à votre dernière lettre. La seule que je ne veux pas vous laisser ignorer, c'est que, dans le courant du mois pas.sé, ou dans le commencement de celui-ci, je me flattais de vous embrasser et de m'entretenir avec vous, puisque je savais que notre ami Moultou était allé vous trouver, et que j'espérais que cela vous engagerait à exécuter votre projet. — J'en viens à présent à votre lettre, où vous répondez à deux objections que je vous avais faites. Je suis honteux de la première, et je souhaiterais que mes forces répondissent à mon empressement pour réparer ce tort.

L'éclaircissement que vous me donnez sur la seconde, me fait mieux entrer dans vos idées ; et je comprends beaucoup mieux tout ce chapitre en question. Cependant, je ne saurais encore être entièrement d'accord avec tout ce que vous dites des rapports du christia-

nismc avec l'état social. 11 me semble que je conçois très bien une société de chrétiens qui serait solide et durable, et qui résisterait à tout ce qui pourrait lui nuire.

La voici telle que je la conçois. Un certain nombre de personnes, pour suffire à leurs besoins, s'unissent dans une espèce de corps. Ils se rendraient mutuellement les services que demandent la conservation et le bonheur de chacun. Personne n'en serait exclu: mais tout le monde n'y entrerait pas, parce que tout le monde ne serait pas porté à accepter ou à rendre ces sortes de services. La seule distance déciderait sur la question de savoir qui y entrerait. — Il est sûr que cette société où chacun chercherait le bonheur de l'autre avec le même empre.ssement qu'il cherche le sien, serait parfaite, et l'on y vivrait très heureux.

Mais, dites- vous, elle ne serait pas durable, ni solide, si malheureusement il s'y trouve un ambitieux, un Catilina! '.

D'abord, c'est contre notre supposition, parce que nous supposons une société de vrais chrétiens. Mais quand même il y eût un tel, il se ferait bientôt remarquer dans une société dont tous les membres ont des

' « Si mulheureusement il s'y trouve un seul ambitioux, un seul hypocrite, un Catilin;i par exemple, un Cromwell. celui-là aura très bon marché de ses pieux compatriotes. » Contrat social, IV, 8.

AVEC LÉONARD USTKRI 71

sintiments si simples, si justes: on s'apercevrait du moindre mouvement suspect. Un ambitieux ne ferait pas des progrès cachés comme chez nous qui nous cachons les uns aux autres nos desseins ambitieux. Ces citoyens auraient le moi-al ti-op lin pour ne pas sentir la moindre injustice; ils en seraient choqués, et ils feraient sortir le coupable de leur société: Catilina serait étoutl'é dans sa naissance.

Pour ce qui est de sa solidité et sa force, par rapport a ses voisins, je ne la crois pas non plus si faible que vous voulez faire croire, et je trouve dans sa perfection des forces bien plus grandes que celles que possède une république guerrière. Cette république qui n'aspire à aucune supérioi'ité, à aucun avantage, qui n'a jamais rien à démêler avec ses voisins, si ce n"est pour un service qu'elle leur peut rendre, ne fera naître aucune de ces liassions qui sont les causes ordinaires des guerres: ni jalousie, ni haine, pas même l'ambition; et n'étant jamais attaquée, elle n'aura pas besoin de prendre les armes. Mais supposé qu'on l'attaque, je ne vois pas ce (lui peut l'empêcher de se défendre. Prétendre que le christianisme n'est pas propre à faire des soldats, ce n'est pas dire qu'il ne permette pas d'être soldat, dedét'udre sa vie, ses biens, sa liberté, ses amis. Au contraire, si c'est un devoir, pour l'homme et le chrétien, (lavoir soin de sa conservation et de résister à tout ce <|ui lui est nuisible, il est obligé de se défendre contre ( l'iix qui l'attaquent.

72 CORRESl'OXDANCE DE J. .1. ROUSSEAU

Je ne vois donc pas quels avantages les autres puissent avoir sur eux, mais je sais bien qu'une année de chrétiens résolus de faire tète à une agression injuste, une armée sans luxe et sans les vices qui troublent l'oi'dre et rharmonie, sera bien la plus forte.

Voilà, mon ami, ce que je pense sur cet article. Je ne suis pas de votre avis, quoique je ne sache entièrement vous réfuter. Les conséquences où votre système me mène, me lont fait examiner plus à fond; et quand j'ai réfléchi sur ces choses, elles se présentèrent telles que je vous les expose ici. Faites-moi le plaisir de mieux m'éclaircir, si je me trompe dans mon raisonnement.

Je ne puis pas finir cette lettre sans vous dire un mot sur labdication que vous avez faite de votre titre de citoyen'. Je crois sentir combien vous doit avoir coûté le sacrifice que vous avez fait à des citoyens ingrats, qui trouvent nuisible que Ton enseigne les principes éternels sur lesquels la meilleure société est fondée. Mais plutôt c'est un sacrifice que vous avez fait à la vérité ; vous renoncez pour elle à des di'oits que vous aviez, pour ôter à vos concitoyens tout di'oit qu'ils s'imaginaient avoir de vous contraindre à ne pas avancer certaines vérités.

Madame Hess vient de donner un fils à son mari, qui en est rempli de joie, et vous y prenez sûrement part. Dites-moi, si rien ne vous empêche, mon cher ami, qui ,

' Lettre de Rousseau au Syndic Favre. du 12 mai 17G3.

AVEC LÉONARD USTKRI 73

est M. L. M. d'A., que vous citez dans votre Contrat SociaV. Il me semble que j'aurais plaisir à connaître le nom de cet honnête homme.

Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur.

ROUSSEAU A USTERI.

Motiers, le 18 juillet 1763.

Vous devez, mon cher ami, me tenir compte de la visite que je ne vous ai pas faite : car je suis parti le mois dernier, non avec M. Moultou, trop mauvais piéton pour cela-, mais avec M. de Sauttern, pour ce désiré pèlerinage; mais la contrariété des mauvais temps qui nous ont retenus plusieurs jours dans un cabaret, ma faiblesse, et la longueur du voyage, m'ont fait renoncer à le poursuivre, quelque désir que j'en eusse ; et nous sommes revenus sur nos pas après une absence de dix jours, qui ne nous a pas menés plus loin qu'Estavayer. Je ne désespère pas d'être plus heureux une autre fois;

' Dans une note du second chapitre du livre premier, et dans plusieurs autres notes.

* L'idée de faire ce voyage avait pourtant souri à Moultou. Le 10 septembre 1762, il écrivait à son ami : « Quel projet, mon cher concitoyen, que celui d'un voyage avec vous à Zurich! ah! sans doute que je le ferai, ce voyage ! C'est le peuple de la terre que j'aime le plus, et j'irai voir ce peuple avec l'homme du monde qui m'est le plus cher. »

mais mon comiiagiioii de voyage est parti S et je vous avoue que, clans mon état, je nai pas le courage cVentreprenclre seul une route de quarante lieues pour aller, et autant pour revenir.

■^Quelque excédé que je sois de disputes et d'objections, et quelque répugnance que j'aie d'employer à ces petites guerres le précieux commerce de l'amitié, je continue à répondre h vos difiScultés, puisque vous Texigez ainsi. Je vous dirai donc avec ma franchise ordinaire que vous ne me paraissez pas avoir bien saisi l'état de la question.

La grande société, la société humaine en généi'al, est fondée sur l'humanité, sur la bienfaisance univei'selle; je dis, et j'ai toujours dit, que le christianisme est favorable à celle-là. Mais les sociétés particulières, les sociétés politiques et civiles, ont un tout autre principe. Ce sont des établissements purement humains, dont par conséquent le vrai christianisme nous détache, comme de tout ce qui n"est que terrestre : il n'y a que les vices des hommes qui rendent ces établissements né

' « Le pauvre baron est parti», écrivait Kousseau à Moultou, en date du 7 juillet. — On sait (Bodemann, Julie von Bondeli, page- 259) que Sauttcrn était arrivé à Motiers au mois de mars 1763. Rousseau s'est donc trompé (Confessions, XII) en disant: « Nous passâmes 2)rès de deux ans dans la plus grande intimité. »

^ Les sept jiaragraphes (jui suivent figurent dans les éditions courantes de la Correspondance, avec la date du 15 juillet 176o; Rousseau en avait gardé la minute ou la copie.

AVEC l.KONARl^ USTKRI 75

cessaires, et il n'y a que les i)assion.s qui les conservent. Otez tous les vices à vos chrétiens, ils n'auront plus besoin de magistrats ni de lois: ôtez-leur toutes les passions humaines, le lien civil perd à l'instant tout son ressort ; plus d'émulation, plus de gloire. ))lus d'ardeur pour les préférences; l'intérêt particulier est détruit, et faute d'un soutien convenable, l'Etat politique tombe en langueur.

Votre suppo.sition d'une société politique et vigoureuse de chrétiens, tous parfaits à la rigueur, est donc contradictoire. Elle est encore outrée, quand vous n'y voulez pas admettre un seul homme injuste, pas un seul usurpateur. Sera-t-elle ])lus parfaite que celle des apôtres V Et cependant il s'y trouva un Judas. Sera-telle plus parfaite que celle des anges V Et le diable, dit-on, en est sorti. Mon cher ami, vous oubliez que vos chrétiens seront des hommes, et que la perfection que je 'leur suppose, est celle que peut comporter Ihumanité. Mon livre n'est pas fait pour des dieux.

Ce n'est pas tout. \'ous donnez à vos citoyens un tact moral d'une finesse exquise, et pourquoi? Parce qu'ils sont bons chrétiens. Comment ! nul ne peut-il être bon chrétien, à votre compte, sans être un La Rochefoucauld ou un La Bruyère ? A quoi pensait donc notre Maître, quand il bénis.sait les pauvres d'esprit? Cette as.sertionlà, premièrement n'est pas raisonnable; puisque la finesse du tact moral ne s'acquiert qu'à force de comparaisons, et s'exerce même infiniment mieux sur les

vices que l'on cache, que sur les vertus, qu'on ne cache point. En second lieu, cette même assertion est contraire à toute expérience, et Ton voit constamment que c'est dans les plus grandes villes, chez les peuples les plus corrompus, qu'on apprend à mieux pénétrer dans les cœurs, à mieux observer les hommes, à mieux interpréter leurvS discours par leurs sentiments, à mieux distinguer la réalité de rajjpai'ence. Nierez-vous qu'il y ait d'infiniment meilleurs observateurs moraux à Pai'is qu'en Suisse, ou conclurez-vous de là qu'on vit plus vertueusement à Paris que chez vous?

Vous dites que vos citoyens seraient infiniment choqués de la première injustice. Je le crois; mais quand ils kl verraient, il ne serait plus temps d y pourvoir, et d'autant moins qu'ils ne se permettaient pas aisément de penser mal de leur prochain, ni de donner une mauvaise interprétation à ce qui pourrait en avoir une bonne: cela serait trop contraire à la charité. Vous n'ignorez pas que les ambitieux adroits se gardent bien de commencer par des injustices. Au contraii"e, ils n'épargnent rien pour gagner d'abord la confiance et l'estime pu])lique. par la pratique extérieure de la vertu. Ils ne jettent le masque et ne frappent les grands coups, que quand leur partie est bien liée, et qu'on n'en peut plus revenir. Cromwell ne fut connu pour un tyran, qu'après avoir passé quinze ans pour le vengeur des lois et le défenseur de la religion.

Foui- conserver votre république chrétienne, vous

If

AVEC LÉONARD l STERI 77

rendez ses voisins aussi justes qu'elle ; à la bonne heure! je conviens qu'elle se défendra toujours assez bien, pourvu qu'elle ne soit point attaquée. A l'égard du courage que vous donnez à ses soldats par le simple amour de la conservation. c"est celui qui ne manque à personne; je lui ai donné un motif encore i)lus puissant sur des chrétiens, savoir l'amour du devoir. Làdessus je crois pouvoir, pour toute réponse, vous renvoyer à mon livre, où ce point est bien discuté. Comment ne voyez-vous pas qu'il n'y a que de grandes passions qui fassent de grandes choses, et que, qui n'a d'autre passion que celle de son salut, ne fera jamais rien de grand dans le temporel? Si Mutins Scevola n'eût été qu'un saint, croyez-vous qu'il eût fait lever le siège de Rome? Vous me citerez peut-être la magnanime Judith: mais nos chrétiennes hypothétiques, moins barbarement coquettes, n'iront pas, je crois, .séduire leurs ennemis, et puis coucher avec eux, pour les massacrer durant leur sommeil.

Mon cher ami, je n'aspire pas à vous convaincre. Je sais qu'il n'y a pas deux têtes organisées de même, et qu'après bien des disputes, bien des objections, bien des éclaircissements, chacun finit toujours par rester dans son sentiment, comme auparavant. Encore un-^ fois, je vous réponds parce que vous le voulez; mais je ne vous en aimerai pas moins pour ne pas |)euser comme moi. J'ai dit mon avis au public, et j'ai cru le devoir dire en choses importantes et qui intéressent

78 COHRESPONDAXCE DE J. .1. ROUSSEAU

l'humanité. Du reste, je puis m'être trompé toujours, et je me suis trompé souvent, sans doute. J'ai dit mes raisons; c'est au public, c'est à vous, à les peser, à les juger, à choisir. Pour moi, je n'en sais pas davantage, et je trouve très bon que ceux qui ont d'autres sentiments les gardent, pourvu qu'ils me laissent en paix dans le mien.

M. L. M. d'A., dont vous me demandez le nom, est feu M. le Marquis d'Argenson, qui avait été ministre w des atïaires étrangères, et qui, quoique ministre, ne tre laissait pas d'être honnête homme et bien intentionné.

Félicitez de ma part M. et Madame Hess; la race |e d'un si digne couple ne saurait trop tôt ni trop se mul-» tiplier : le plaisir de les revoir n'était pas oublié dans la visite que je voulais vous faire; j'aurais eu aussi celui de faire connaissance avec M. Gessner, et de causer un peu avec lui sur l'obligeante proposition que vous m'avez faite de sa i^art. Quand viendra le temps heureux où je pourrai vous embrasser, et me voir au milieu de vos dignes compatriotes? En attendant, je suis et sei'ai jusqu'à mon dernier soupir, tout à vous.

USTEIII A ROUSSEAU.

Zurich, 13 septembre 1763.

^Nlon très cher ami, quelques occupations qui, durant cet été, ne me laissèrent le maître ni de mon

AVEC LEONARD U.STERI 79

temps, ni de moi-même, sont les causes du silence que jai gardé si longtemps; et le plaisir que j'ai à présent à levenir enfin à vous, m'est d'autant plus agréable que c'est mon premier loisir que j'emploie à relire votre lettre avec attention.

Je me suis permis, mon ami, d'autant plus, de vous faire les objections contre votre livre, que c'étaient là les seules difficultés qui me restaient, et que je pouvais espérer de n'être plus dans le cas d'abuser de votre complaisance. Je vous remercie des éclaircissements que vous m'y avez donnés. Je vois que c'était ma faute de ne pas être entré précisément dans vos idées, et que mes propres réflexions et un peu plus d'attention auraient dû m'ouvrir les yeux. Je connais maintenant vos idées, et je vois l'accord du Contrat avec vos autres ouvrages, et la suite des mêmes principes dans tous. Tout est si simple, si naturel, qu'il n'y a que l'état actuel des choses, cet état si embrouillé et si dénaturé, qui puisse nous cacher l'ordre, et nous faire regarder tout de travers. Je me doutais à la vérité du peu de solidité de mes objections, avant de les faire; mais tant que je n'en voyais pas la solution, je ne pouvais m'empccher de leur laisser le poids qu'elles me paraissaient avoir.

Jaurais souhaité que le voyage projeté vous eût mieux réussi, et je sais gré à M. de Sauttern d'avoir voulu vous accompagner. Si vous avez le courage de l'entreprendre une autre fois, faites-moi le plaisir de

m'en avertir, afin que je puisse aller vous trouvei*, sinon à Motiers, du moins à une certaine distance. Mais on nous inquiète beaucoup, par un voyage bien plus long qu'on prétend que vous allez faire, en Ecosse. On n'y prêtait pas foi avant que M. Rey ', qui en revenant de Motiers, a passé par ici, me l'assurât très positivement. Vous ne pensez sûrement pas, mon cher ami, à la longueur de ce voyage, et à la fatigue qui en résulterait pour vous. D'ailleurs, comme vous portez avec vous ce qui peut vous rendre heureux, je ne crois pas que vous le seriez plus en Ecosse qu'ailleurs, et je ne comprends pas quels avantages vous vous procureriez ; par tant de fatigues. En vérité, ce voyage me paraît vous convenir si peu, que je n'ai pu m'empêcher de vous le dire.

Que sera-t-il enfin du recueil des lettres qui vous ont été adressées au sujet de YHéloïsefM. Rey ne m'en a rien dit, quoique j'aie appris de lui avec plaisir qu'il allait faire une édition complète de vos ouvi'ages,

M. et M""' Hess sont très sensibles à ce que vous dites d'obligeant dans votre dernière lettre, et vous assurent de leur vive amitié. M. Gessnor en fait autant.

Je vous embrasse et suis toujours avec la plus sincère amitié, tout le vôtre.

' Le 25 août déjà, lo lil)raire Rey était tle retour à Amsterdam.

AVEC LÉONARD lisTEUI 81

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 24 septembre 1763.

Voici, mon cher ami, un petit écrit qu'on m'a remis pour que j'en procure l'impression. Je me fais un vrai plaisir de vous en faire part. Vous y verrez un homme qui s'intéresse vivement à vous et à vos ouvrages, indigné contre les clameurs qui, voulant défendre la religion, lui font le plus grand tort par leur intolérance et leur zèle mal placé; contre ces hommes qui crient contre des choses qu'ils n'entendent point, et, ce qu'il y a de plus absurde, qui décrient la candeur et la sincérité dont eux-mêmes n'ont point d'idée !

Je croirais, mon ami. qu'il ne serait point inutile de publier ce petit dialogue ' ; chacun verrait à la première lecture qu'il n'est pas de vous; mais il servirait à bien des gens à mieux envisager vos ouvrages, et à les concilier avec bien des choses qui leur semblent is| paradoxales au premier coup d'oeil. Je n'en connais pas Tauteur; mais à en juger par sa façon de penser, et par les personnes qui me l'ont remis, en se réservant de me donner le nom plus tard, je crois que c'est M. Weguelin, pasteur français à S'-Gàll ; et cela d'autant plus que ce même auteur a inséré, dans un journal

ai,| ' 11 était intitulé : Jtan- Jacques Rousseau et Jacob Vernes.

allemand, lanalyse de votre Contrat social qu'il défend contre les mauvais procédés qu'on lui a fait subir à Genève, en montrant que la bonne constitution de tout Etat doit être fondée sur vos principes. Dans une autre partie du même journal, il vous défend contre M. Bitaubé ' ; et plusieurs années auparavant, il i)ublia en allemand votre Lettre sur les Spectacles. C'est un homme aussi respectable par ses mœurs que par son savoir et sa pénétration. Ce qui augmente son mérite, c'est qu'il vit isolé, presque sans ami, parmi un peuple bigot et libertin, où il a essuyé le malheur le plus affligeant, celui de trouver infidèle son épouse, mère de huit enfants '\

Je serais fort aise, mon cher ami, d'apprendre votre sentiment sur cet écrit. Je m'opposerai à la publication, si vous le voulez; mais j'aimerais mieux le voir publié.

M"" la Maréchale de Luxembourg doit être en peine de ne pas avoir de vos nouvelles, puisqu'elle a fait demander à Zurich si on ne savait pas où vous vous trouviez.

Adieu, mon très cher ami; je vous embrasse de cœur.

' Bitaubé avait attaqué Rousseau dans son Examen de la Profession de foi du vicaire savoyard. Berlin, 1763.

- En 1765, Jacques Weguelin alla s'établir à Berlin; il y obtint une chaire à l'Académie des Nobles, et une place à l'Académie des Sciences.

AVEC LÉOXARD USTP:RI 88

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 1er octobre 1763.

Voici, mon cher ami, encore un dialogue', dont on a voulu que je vous fisse part. C'est du même auteur que je vous ai nommé, et qui, sans savoir que je vous ai envoyé le premier, souhaitait que vous vissiez celuici. Au reste, comme il est impossible qu'il n'ait des ennemis qui détruiraient volontiers le bien qu'il cherche à faire, il lui importe qu'on ne sache pas que ces écrits viennent de lui. Si vous croyez donc que leur publication servirait à quelque chose, je verrais avec plaisir que vous les envoyassiez à votre Michel Rey pour les faire imprimer.

Il entrait (comme vous l'aurez vu fort aisément) dans le précédent dialogue, quelque envie de punir un homme ^ qui, pour complaire aux hommes en place, a pris le métier odieux de faire des hérétiques ; mais le second n'a d'autre but que de montrer sous un autre point de vue et dans des combinaisons ditï'érentes ce

' Il était intitulé : L'apôtre saint Jacques et l'empereur Marc- Antonin, et il a été imprimé à la suite du jjrécédent, en une brochure de 48 pages in-12 : Dialogues par un ministre suisse. S. l, 1763.

- Le pasteur genevois Jacob Vernes, qui venait de publier ses Lettres sur le christianisme de J. J. Bousseau. 1763. — Cf. Etrennes chrétiennes, Genève, 1881, pages 232 et suivantes.

que vous avez dit sur les preuves de la religion. Peutêtre cette façon de présenter la même chose, la ferat-elle comprendre plus aisément à quelques-uns.

Adieu, mon très cher ami, je suis toujours tout à vous.

ROUSSEAU A USTERI.

Motiers, le 3 octobre 1763.

Quoi, mon cher Usteri, vous êtes homme d'Eglise, et vous cédez dans la dispute ? Ce trait seul me suffit, et dit plus que tout le reste. Je vous voue mon estime et une amitié éternelle, et comptez que cela tiendi'a.

J'ai lu avec grand plaisir les deux écrits que vous m'avez envoyés, et jugez de quel sentiment je dois éti'e pénétré pour l'auteur, moi qui dans toute l'Europe, et parmi tous mes prétendus amis, n'ai pas trouvé jusqu'ici un seul défenseur. Oui, cher ami, il sera toujours beau de défendre l'innocent opprimé, et quand on s'y prend comme fait l'auteur de ces deux écrits, on est digne d'honneur de toutes manières. Voilà vraiment l'esprit du christianisme ; voilà le vrai chrétien plus difficile à trouver que l'homme de Diogène. « Un symbole de la foi, prononcé ])ar des actions saintes, fait infiniment plus d'honneur à la religion qu'une monotonie de sons articulés '. » Voilà qui est admirable et parfai-

* Ce passage des Dialogues de Weguelin (page 40) était pré-

AVEC LÉONARD USTRRI 85

tement bien dit, et au travers d'un style quelquefois entortillé, ces deux écrits fourmillent de traits semblables. L'impression m'en paraît donc ne pouvoir qu'être utile, et en mon particulier je ne puis que m'en tenir honoré. Mais il ne convient point du tout que je m'en mêle, et par cette raison, je ne dois pas les envoyer à Rey. D'ailleurs, les copies que vous avez pris la peine de m'envoyer, sont très fautives; celles qui seront destinées à l'impression doivent être plus correctes.

Je ne sais, mon chei* ami, à quoi la Providence m'appelle; mais si ma santé m'eiit laissé en état d'entreprendre mon voyage d'Ecosse, j'y serais déjà, et si je puis m'y traîner ce printemps, je le ferai ; mais mon état actuel ne m'en laisse guère l'espérance. Quoiqu'il en soit, que j'aille ou que je reste, mon inébranlable résolution est bien de renoncer pour le reste de ma vie au triste métier d'auteur, pour lequel je n'étais point fait. En conséquence de cette résolution, je voudrais bien trouver à me défaire de mes livres, qui ne me servent plus à rien, et qui me procureraient quelque argent dont j'ai grand besoin. J'ai à peu près quatre à cinq cents volumes de tous formats : la moitié, bouquins qui ne valent pas le lever de terre; mais l'autre

8ent à l'esprit de Rousseau quand, dans la première des Lettres dfi la montagne, il dit, en parlant d'un pays où la forme du culte et la croyance seraient simples : « La monotonie de certains sons articulés n'y sera pas la piété. »

moitié, bons livres et de débit, entre autres VEiicijclo- 2)édie en neuf volumes, avec les planches. Si vous pouviez trouver à me défaire de cela, vous me feriez grand plaisir, et en ce cas je pourrais vous envoyer un petit catalogue; mais du reste, je ne veux me défaire que du tout a la fois et par un seul marché; j'aime mieux garder le tout que d'avoir l'embarras de vendre au détail.

Adieu, homme vertueux ; je ne puis vous dire quelle impression m'ont faite vos dernières lettres. En voyant de près le clergé protestant, j'avais appris à ne l'estimer que ce qu'il vaut. Je fei-ai une autre fois des jugements plus restreints, car mon ami Usteri réhabilite bien la robe qu'il porte. Je vous embrasse.

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 22 octobre 1763.

Il faut, mon très cher ami, avant toute autre chose, que je vous annonce la visite que M. Weguelin, l'auteur des Dialogues que je vous ai envoyés dernièrement, veut vous faire. Il m'a prié de vous en prévenir, et je le fais avec le plus sensible plaisir, bien persuadé que vous enil)rasserez avec joie cet homme respectable, rempli d'amour et de zèle pour la vertu et la vérité, et qui vous a voué l'estime et l'amitié la plus parfaite. II part cette après-midi, et ira tout droit à Motiers, en

AVEC LÉONARD USTERI 87

sorte qu'il ne tardera pas longtemps après l'arrivée de cette lettre. Il est en compagnie d'un jeune M. Schultliess, d'ici, fils d'un riche négociant qui. malgré l'aversion que ce jeune homme marque pour le négoce, voudrait l'y faire entrer, croyant faire ainsi la fortune du jeune homme et soutenir sa maison '.

Que j'aurais du plaisir, mon cher ami, à faire ce voyage avec ces messieurs! mais ce qui me retient, c'est (]ue je pense à me marier.

Oui, mon ami. je crois que j"ai ti'ouvé ma Julie -, et j'aurais déjà pris ma résolution, si j'en étais moins amoureux. Quand une fois j'aurai trouvé sur quoi ma l)assion est fondée, et ce qui peut lui succéder quand elle n'existera plus, alors je m'y abandonnerai ; mais f|u'il coîite d'efforts à la raison pour juger et examiner quand le cœur a déjà pris son parti ! Je me garde bien de lire à présent votre Julie, ou le dernier volume d'EmileP Mais sous peu, mon cher ami, j'espère pouvoir vous apprendre que de nouveaux plaisirs couronnent mes jours, et que je les passerai dorénavant dans les

' Jean Scliulthess (1744-1830) entra dans les vues de son lière qui le destinait au commerce; mais il garda son goût pour les lettres, et a publié quelques écrits.

Rousseau a parlé de lui dans sa lettre à M"e de Bonddi. du 28 janvier 1764.

- C'est-à-dire une personne aussi aimable que rhéroïiie de la Xuiivelle Héloise.

^ Dans l'édition originale, ce dernier volume contenait le Livre V, où se trouve le portrait de Sophie, qu'Emile doit épouser.

88 CORUESPO.NDANCE DE J. J. ROUSSEAU

bras d'une épouse vertueuse, que vous-même vous m'auriez choisie.

Au reste, malgré que cela m'occupe, je ne pense pas moins à publier les Dialogues, et ils seront sûrement imprimés (quoique je ne sache pas encore où) si j'en ai une copie plus correcte que celle que je vous ai envoyée. J'espère aussi pouvoir vous débarrasser d'une partie de vos livres, si vous voulez m'en envoyer un catalogue où vous aurez marqué les prix. Il faut aussi me dire s'ils sont à Paris ou à Motiers, parce que cela ferait une différence dans les prix de transport. Pour V Encyclopédie, vous la vendrez à part. Je m'imagine qu'il y aura sept volumes de texte, et les deux autres contiendront les planches. S'il y avait parmi les auteurs grecs, des philosophes ou historiens, je crois que je les débiterai facilement chez nous, où ils ne sont pas fort communs, et où on a beaucoup de goût pour cette partie de la littérature. Enfin, donnez-m'en des avis plus | complets, et je ferai de mon mieux pour vos intérêts. Au reste, mon cher ami, si cette ressource ne suffit pas, ou que vous n'ayez pas ce qu'il vous faut pour le présent, ne faites, je vous prie, aucune difficulté de le dire à un ami qui ferait tout pour vous, et qui sait trop estimer les obligations qu'il vous a, par rapport à l'instruction de vos livres, pour s'imaginer que jamais vous puissiez m'étre redevable de quelque chose.

M"" Bondeli est inquiète du sort de sa lettre du 14 août, et me prie de vous demander si vous l'avez

if

AVEC LÉONARD USTERI 89

reçue : « Il est question, me dit-elle, de me rassurer au sujet de la curiosité qu'on a sur ma correspondance, et non point d'arracher indiscrètement à M. Rousseau des lettres qu'il n'aime pas écrire. »

Adieu, mon plus cher ami, je vais encore profiter quelques moments de la compagnie de M. Weguelin; et en le quittant, je jouirai d'avance du plaisir que vous goûterez ensemble.

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 17 décembre 1763.

Voici, mon cher ami, une lettre que M. Weguelin m'a prié de vous remettre.

Il mavait, déjà auparavant, chargé de vous faire mille remerciements de l'accueil que vous lui aviez fait à Motiers ', et de vous présenter les assurances damitié les plus sincères. Mais comme j'attendais à tout moment votre catalogue, j'ai toujours remis de le faire,

* Le 8 septembre 1764, le pasteur Meistor, père du continuateur de la Correspondance litléraire de Grimm, écrivait à sou ami J. J. Kodmer : « Un mot m'a choqué dans la relation que M. Weguelin a faite de ses entretiens avec le fameux solitaire de Motiers. M. Rousseau croyait sans doute avoir fait beaucoup d'honneur à la religion chrétienne, en disant que si le système de l'Evangile n'est pas le plus vrai, il est au moins le plus consolant ».

Cette relation de Weguelin ne parait pas avoir été imprimée.

en voulant en même temps vous marquer le résultat de mes démarches, de sorte qu'il a préféré vous écrire lui-même.

Les Dialogues de M. Weguelin s'impriment actuellement, et doivent être prêts à paraître. M. Bardin, à Genève, à qui M. le professeur Hess en avait parlé, les accepta aussitôt, et lui écrivit il y a quelques jours qu'ils étaient déjà à moitié finis. Il a ordre de vous en envoyer aussitôt un certain nombre, et à je ne sais quel libraire à Neucluitel, que M. Weguelin a nommé. Quelques amis à Genève, qui les ont vus, auraient souhaité que M. Vcrnes eût été un peu maltraité; mais il me semble qu'il vaut mieux ne parler que le simple langage de la vérité, qui suffit pour le rendre haïssable.

Le jeune M. Schulthess, compagnon de M. "Weguelin, a été depuis à Berne, et pensait aller à Genève ; mais la mort extrêmement affligeante de sa mère le fera, je crois, revenir.

Adieu, cher ami, je n'étais pas si près de ma Sophie que je le croyais, et je suis encore à la chercher. C'est un pas si important dans la vie que je ne sais pas m'y déterminer.

Adieu derechef; je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur.

AVEC LÉONARD USTERI 91

ROUSSEAU A USTERI.

Motiers, le 5 janvier 1764.

Voici, mon cher ami, une réponse pour M. Weguelin ; je vous prie de la lui faire parvenir. Je suis charmé d'avoir connu cet homme vertueux, à qui je trouve l'esprit aussi élevé quil a l'âme belle. Il m'a laissé le cœur plein de lui. Mais à quoi pensait M. le professeur Hess, d'envoyer ses Dialogues à Genève pour y être imprimés ? Cela s'appelle bien : donner ses poules à gai-der au renard. Je ne sais rien de ce qui se passe à Genève ; mais je connais assez ce pays-là pour être sûr que le manuscrit n'y sera point imprimé, et qu'il est peut-être actuellement entre les mains de ^>rnes. L'événement nous apprendra ce qu'il en est.

Je suis fâché que vous n'ayez pas trouvé la Sophie qu'il vous faut, et que je vous souhaite; mais je suis charmé que vous ne vous y soyez pas laissé tromper. Si les Sophies sont rares, ceux qui savent les discerner ne sont pas communs non plus. Laissez toujours éclairer ainsi votre co^ur par votre raison. J'espère que votre sagesse sera enfin récompensée.

Je ne vous ai point envoyé le catalogue de mes livres, n'ayant pas encore eu le courage de l'achever. Je n'espère pas trouvera vendre 1(> tout ensemltl<\ et je

92 CORRESPONDANX'E DE J. J. ROUSSEAU

ne veux rien vendre en détail ; je veux me débarrasser de tout, tout d'un coup, ou tout garder'.

Quoique triste que soit mon état présent, je ne puis me détacher de l'espoir de vous voir cet été; si vous [ êtes animé du même désir, que vos affaires le souffrent et que mes forces l'eviennent, marquez-moi si vous êtes d'humeur à faire une partie du voyage, je ferai l'autre bien volontiers. Car vu mon état, et que je ne puis aller qu'à pied, il y a trop loin pour aller jusqu'à Zurich.

Adieu, cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

ROUSSEAU A U8TERI.

Motiers, le 21 janvier 1764.

Je vous prie, mon bon ami, de vouloir bien faire à M. WegueHn, mes remerciements des exemplaires de son ouvrage, qu'il m'a fait adresser. J'ai été trompé dans mon attente, et l'ouvrage a été imprimé; mais si mal, qu'il vaudrait peut-être mieux qu'il ne le fût pas. Cependant, comme les fautes d'impression ne peuvent changer les sentiments de l'auteur qui s'y manifestent, ils lui feront toujours honneur, et à moi aussi.

Voici deux exemplaires d'un barbouillage imprimé dernièrement, dont je vous prie de lui faire passer l'un, et de garder l'autre. C'est une métaphysiquerie assez

' On sait que pendant son séjour en Angleterre, Rousseau vendit sa bibliothèque au libraire Dutens, à Londres.

AVEC LÉONARD USTERI 93

ennuyeuse', et que je ne vous conseille pas de lire, mais ce n'est pas sur le prix de la chose que s'estiment les hommages de l'amitié. Vous avez voulu que je ne vous épargnasse pas les frais de la poste: j'ai pourtant regret de vous les faire employer si mal.

Adieu, mon excellent ami; je vous embrasse de tout mon cœur.

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 24 février 1764.

Apprenez, mon cher ami, combien je suis heureux, et prenez part à mon bonheur. Je vois le plus ardent de mes vœux accomplis, étant lié de la manière la plus intime à M"* de Murait, dont la vertu et les talents firent l'objet de mes vœux, et qui m'honore de sa main et de son cœur. Mon cher ami, je ne cherchais qu'un cœur honnête et vertueux; j'ai trouvé davantage, des qualités qui lui donnent du relief, une âme expansive... Maintenant je n'ai plus rien à désirer, et si la Providence me conserve mon amie, je passerai des jours les plus agréables dans l'intime amitié avec une épouse fidèle et vertueuse, qui avec moi se réjouira do faire le bien.

Après cette nouvelle, vous ne serez point surpris

■* Il s'agit de V Imitation théâtrale, essai tiré des Dialogues de Platon.

que je n'aie pas répondu à vos deux lettres; j'étais trop occupé de l'engagement que j'allais contracter, pour penser à autre chose; mais c'est avec la plus grande satisfaction que je reviens enfin à vous. Vous approuveriez mon choix si vous étiez à même d'en juger, et je sais d'avance que vous y prenez part, et que vous m'en félicitez. Votre amitié m'est encore plus précieuse dans §» la situation où je me trouve, et dans l'état où je vais entrer. Je ne puis réfléchir sur le bonheur dont j'ai joui et qui m'attend encore, sans reconnaître les obligations que je vous ai : ce sont vos écrits qui m'ont éclairé, et qui m'ont appris à mieux apprécier bien des i objets qui peut-être m'auraient ébloui. C'est de vous 1 que j'ai pris bien des sentiments vertueux et nobles P qui élèvent l'âme, et qui la mettent au-dessus de bien î des accidents de la vie ; c'est voti-e attachement pour ce qui est honnête et vrai, c'est l'amitié dont vous m'honorez, qui nourrissent mon âme des sentiments les plus nobles, qui me donnent du zèle pour tout ce qui est vrai, juste et beau. Et maintenant je partagerai tout cela avec mon amie, qui était faite pour en sentir tous les charmes. Vous avez toute mon amitié; je tâcherai toujours de mériter la vôtre, et je vous prie de me la conserver. Vous m'en donnez une nouvelle preuve par l'empressement que vous me marquez à me voir; j'y réponds de tout mon cœur, et j'espère même que je pourrai vous rendre témoin de mon bonheur en vous présentant chez vous mon épouse.

AVEC LÉONARD USTKRI 95

Je VOUS ai bien des obligations, mon ami, pour le cadeau que vous m'avez fait. J'ai fait partir incessamment l'exemplaire destiné à M. Wcguelin, comme j'avais fait auparavant de la lettre que vous m'aviez incluse pour lui ; il m'a prié, en réponse, de vous en faire bien des remerciements et de vous assurer de nouveau de toute son estime et de son amitié. Cette métaphysiquerie, comme vous l'appelez, me fut des plus agréables et utiles, parce qu'elle m'aida beaucoup à éclaircir mes idées sur la nature de l'éloquence; j'en étais l'ennemi depuis longtemps, la regardant comme un ombrage également utile à la vérité comme au mensonge; je respectais ce tribunal de l'Aréopage oîi nul rhéteur n'osait avancer que la simple exposition de sa cause; je sais maintenant bien des rapports entre elle et la poésie. Elles n'agissent toutes deux que sur les facultés inférieures de l'âme, elles ne peuvent donner que des idées confuses, et ôtent par conséquent à la vérité le seul avantage qui lui reste et qui la distingue de l'erreur : de faire naître des idées claires et distinctes. Il vaut, il me semble, la peine de mieux approfondir cette matière, en comparant les chefs-d'œuvre qui nous restent dans ce genre, et surtout différentes harangues pour et contre la même cause, comme celles d'Eschine et de Démosthène, et plusieurs dans Tite-Live. Il en ressortirait un art oratoire bien différent de celui qu'on débite dans nos écoles. Mais à cela il faut penser avec plus de loisir que je n'en ai à présent.

ROUSSEAU A USTERI.

Motiers, le 17 mars 1764.

Les plus prompts à vous féliciter sur votre mariage, ont-ils été les plus réjouis de votre bonheur? Non, cher ami, je crois que votre cœur doit vous dire l'intérêt tendre et vrai qu'y a pris le mien. Mais mon déplorable état, empiré depuis quelque temps, ne me laisse que du zèle, et m'ôte la force. Je ne puis même écrire sans me faire beaucoup de mal ; ainsi ma lettre sera courte.

Il serait doux pour moi d'être le témoin de la félicité que doivent goûter deux cœurs vertueux, dans la possession l'un de lautre; en la voyant, je la partagerais; mais moi, je vous contristerais l'un et l'autre par le spectacle de mes maux. Attendons de part et d'autre qu'un temps plus heuroux me donne un plaisir moins atti'istant poui- vous. J'espère que le retour de la belle saison fera son effet ordinaire, mais elle a plus à faire cette année que les précédentes.

Je vous embrasse, cher ami ; mettez-moi, je vous prie, aux pieds de votre digne épouse, et dites-lui qu'en faisant un heureux, elle a fait deux reconnaissants.

AVEC LÉONARD USTERI 97

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 21 avril 1764.

Mon cher ami, je ne doutais pas un instant que vous ne preniez tout l'intérêt possible à mon bonheur. Si vous avez eu du plaisir à l'apprendre, j'en avais siirement aussi à savoir avec ma Sophie combien vous y preniez part; mais je m'en promets bien davantage quand j'aurai la satisfaction de vous la faire connaître, et de vous faire voir combien je suis heureux. J'espère^ mon cher ami, que cela pourra se faire vers la fin du mois prochain, dans le courant duquel je ferai bénir notre mariage; et pour me soustraire au fardeau des cérémonies insupportables qui raccompagnent chez nous, je ferai un petit voyage. Motiers entrait d'abord dans ce plan ; en vous amenant une nouvelle connaissance, je crois que nous aurions tous les trois de la satisfaction.

11 m'est douloureux, cher ami, que votre mal aille toujours en empirant, et j'espère avec vous que le retour de la belle saison, en l'adoucissant, vous mettra à même de recevoir un ami. Je pourrai aussi, si vous voulez, vous marquer plus positivement le moment où je compte arriver à Motiers, ou plutôt vous en laisser le choix. Je partirai d'ici le 14 ou le 15 mai; je pourrai, ou aller tout de suite à Motiers, ou si vous le désirez,

un peu plus tard, en revenant de Genève ou de Lausanne où je compte passer un couple de jours; mais il faudra que je sois de retour ici avant Pentecôte (10 juin). '

Vous recevrez, cher ami, la traduction de Daphuis ^ \ de M. Gessner, que je vous ai envoyée par le coche. Comme les autres écrits de M. Gessner vous ont fait plaisir, je ne doute point que celui-ci ne vous en fasse de même. Nous espérons que tantôt vous nous pourrez informer par quelques lignes que votre santé va mieux. En attendant, je vous salue et je vous embrasse de tout mon cœur.

ROUSSEAU A U8TERI.

Motiers, le 30 avril IIQA.

Motiers va, mon cher ami, être plein de monde, d'étrangers, de fêtes, de mariages; et d'ailleurs j'y suis menacé de visites auxquelles je cherche à me dérober. Tout cela m'avait fait prendre le parti d'aller me réfugier sur la montagne, comme les vaches, le 10 ou 12 de mai. Le plaisir que vous m'annoncez me fera différer jusqu'après votre passage; mais vous m'obligerez que ce soit le plus tôt qu'il sera possible. Venez avec votre aimable Sophie descendre chez moi ; je vous y prépa-

' Daphnis ou le premier navigateur, poème traduit de l'aile' mand par M. Huber. Paris, 1764.

AVEC LÉONARD USTERI 99

rerai une chambre, et j'espère que vous pardonnerez à mon amitié un malaise de quelques jours. Au lieu que si vous descendiez à Tauberge. il nous serait impossible pour plusieurs raisons de nous voir bien à notre aise. Combinez si bien votre voyage que vous puissiez me marquer au juste le jour de votre arrivée.

Je vous attends avec impatience et vous embrasse de tout mon cœur.

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 9 mai 1764.

Je ne saurais assez vous dire, mon cher ami, combien votre dernière lettre nous a fait plaisir, à M"" de Murait aussi bien qu'à moi. Des affaires importantes nous empêchent de partir avant le 14, de sorte que nous arriverons le 16 au soir, ou le matin du 17 au plus tard. Le plaisir que jaurai, mon cher ami, à vous embrasser, sera des plus sensibles et des plus agréables, et que je goûterai toute ma vie. Je prévois que ce sera la dernière fois que nous nous verrons ici-bas, et dès lors, je compterai ne vous revoir que dans un monde où nous serons plus éclairés. Je vous ai bien de l'obligation du soin que vous vous donnez pour me mettre à même d'utiliser tout le temps que je passerai à Motiers ; j'accepte avec plaisir l'obligeante offre que vous me faites de descendre chez vous. Mais, mon cher ami, il faut que je vous donne encore de la peine: ma sœur

nous faisant l'amitié de nous accompagner dans ce voyage, ayez la bonté de lui trouver une chambre dans votre voisinage où elle puisse se loger. Je suis fâché de vous causer tant d'embarras, et je vous demande bien pardon de mon indiscrétion.

Adieu, cher ami, je vous salue en attendant le plaisir de vous embrasser le 16 ou le 17. Ma Sophie vous salue de même, et se réjouit de vous assurer personnellement de son estime. Adieu de rechef, je suis tout à vous.

(Le mariage fut célébré le 14 mai 1764, et la visite à Motiers eut lieu au temps fixé.)

USTERI A ROUSSEAU.

Berne, samedi 2 juin 1765.

Je vous ai promis, mon cher ami, de vous écrire depuis Genève, et ce n'est qu'à Berne ^ que je puis m'acquitter de ma promesse. Je compte assez sur votre amitié pour croire que vous voudrez bien m'excuser.

Recevez d'abord tous nos remerciements des amitiés que vous nous avez faites. J'ai senti chez vous les char-

' Usteri s'arrêta à Berne pour prÔKenter sa jeune épouse à M"" Bondeli. Le 3 juin 1764, Henri Meister écrit dans son journal : « Chez M'^e Bondeli. Quoique dans un grand cercle de per- PonneKqueje ne connaissais point, j'y fus tout à mon aise, sensible aux politesses que me firent M. Usteri et M"* Bondeli ».

AVEC LÉONARD USTERI 101

mes de rhospitalité du siècle dor, qui étale le luxe du l'iche, pour vous faire voir qu'on ne refuse rien à ses amis. Il ne me reste qu"à vous prouver les mêmes sentiments, et plus que jamais je désire vous voir dans nos murs : fussent-ils assez heureux pour servir d'asile à un honnête homme, persécuté parce qu'il l'est, et puissent-ils vous faire oublier vos disgrâces !

Depuis, mon cher ami, j'ai vu le prince de Wurtemberg ' qui me pai-la de vous d'une façon qui ma ravi, et pleine de reconnaissance et d'estime pour vos ouvrages et votre caractère. Sa fille qu'il élève d'après vos règles, au physique aussi bien qu'au moral, est l'enfant la plus robuste, la plus agile, la mieux portante que j'aie vue. et joint à cela un air content et gai, qui fait bien voir combien elle jouit de sa vie. M. Kirchbergor, que j'ai vu ici. suit les mêmes i'èghs avec un enfant que sa femme lui adonné, il va trois semaines, laquelle l'encourage à persiste!" malgré toutes les crieuses.

' Sur plusieurs points, dans cette lettre, Usteri se réfère aux '■ntretieus qu'il venait d'avoir avec Jean-Jacques : au sujet du ]irince Louis-Eugène de Wurtemberg, avec lequel Rousseau soutenait depuis plusieurs mois une correspondance suivie; — d'un exemplaire des Fables de La Fontaine, en 4 volumes in folio, avec les planches d'Oudry, que le maréchal de Luxembourg, pour lui être agréable, avait donné à la bibliothèque de Genève (mai 1762); — d'un manuscrit sur le siège d'Orléans et le procès de Jeanne d'Arc, que Rousseau lui-même avait donné à cette bibliothèque (août 1755); — de M"e Curchod, qui allait partir pour l'aris, où elle ne tarda pas à épouser M. Necker.

Venons-en à Genève. J'y remarquai de ces choses, par rappoi-t à vous et à vos ouvrages, qui me surprirent beaucoup. D'abord, on n'y trouve plus ces sentiments qu'on doit avoir nourris dans le temps. Ce n'est plus que l'imprudence qu'on vous reproche; et quand a-t-on puni l'iniprudence? Mais ce qui m'a fait de la peine, c'est d'avoir vu que les Genevois ne regardent ce qui s'est passé que comme une chose qui vous regarde personnellement, et non pas comme un attentat à la liberté et aux droits du citoyen. Vous êtes comme le tonneau ' dans Swift, auquel on s'amuse pendant qu'il s'agit de choses de la plus grande importance, et dont on veut détourner l'attention. En vérité, cet Etat a beaucoup décliné depuis quelque temps. |

Quand nous étions à la Bibliothèque, M. Moultou, 1 qui était avec moi, me prévint, en demandant les Fables de La Fontaine, qu'il fit voir à ma femme comme un i présent que M. Rousseau leur avait fait ; mais M. Pictet, ,| qui était là, fit semblant de ne pas l'entendre. Je lui demandai aussitôt le manuscrit en question, qu'il me fit voir comme une chose qu'on ne pouvait pas lire aisément; enfin je vis bien qu'il n'aimait pas entendre parler de vous, ce qui me donna lieu de le mortifier un peu-

' « C'est une coutume parmi les gens de mer, — dit Swift dans la j)réface du Conte du tonneau, — quand ils rencontrent une baleine, de lui jeter un tonneau vide, pour l'amuser, et pour la détourner d'attaquer le vaisseau même. »

AVEC LÉONARD USTERI 103

Jalabert, le Coniseiller ', est bien à vous, et Moultou tout autant que jamais, quoi que vous en pensiez -.

Il est bon de vous détromper, Monsieur, sur une chose dont vous m'avez parlé, c'est que vous n'avez point requ de lettres de M"^ Curchod; elle m'assure ti'ès positivement ne vous avoir point écrit, et voudrait vous ôter l'idée que pourraient vous donner des lettres qui ne sont pas d'elle, et que vous prenez pour les siennes.

Jusqu'ici, nous avons continué notre voyage en bonne santé, et jeudi nous comptons être de retour chez nous. Ma femme et ma sœur vous font bien des remerciements de vos bontés, en vous présentant, aussi bien qu'à M"" Le Vasseur, leurs amitiés. Agréez, cher ami, les assurances de toute la mienne; je vous embrasse et suis bien à vous.

' Au moment où le Conseil de Genève venait de décréter Rousseau de prise de corps, Moultou lui écrivait : « M. Jalabert, qui vous a servi dans cette affaire avec autant de courage que d'amitié, vous admire plus que personne. »

- Moultou avait été choqué, à juste titre, d'une lettre que Rousseau lui avait écrite le 15 octobre 1763 (les éditions courantes de la Correspondance la datent de 1764); aussi les relations des deux amis restèrent interrompues pendant quatorze mois. Le moment où écrit Usteri tombe au milieu de cette période.

Après la publication des Lettres de la Montagne, une lettre de Moultou à Rousseau, du 2.3 décembre 1764 (et non i)as du 2.3 novembre: Streckeisen, Amis et ennemis, I. page 111) renoua une amitié qui dès lors ne s'éteignit plus.

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, novembre 1764.

Je ne crois point, mon cher ami, vous désobliger en cherchant, par cette lettre, à procurer votre connaissance à mon ami, M. Lavater, un des plus dignes ministres de l'Evangile que je connaisse; d'une honnêteté, d'une candeur et d'une bienfaisance qui ne sauraient que lui gagner votre amitié, qu'il mérite d'ailleurs par l'estime et rattachement qu'il vous voue, et qu'il sait très bien allier avec la religion qu'il professe, quoi qu'en disent d'autres, qui lui sont sans doute moins attachés.

Vous ne connaissez pas de ministre luthérien qui soit de vos amis; mais il vous en fera connaître un ', qui, répandant dans un petit coin de terre la bénédiction de son ministère, nourrit pour vous les sentiments [ de reconnaissance et d'estime, que les hommes qui travaillent au bonheur de leurs semblables et à l'avancement de la vérité, se doivent mutuellement.

Rappelez-vous, mon cher ami, qu'après vous avoir ^ fait le récit d'un usurpateur, chassé de notre républi- if que, vous me répondîtes que vous saviez bien que nous 3

' Il s'agit sans doute de Spalding, pasteur en Poméranie, et plus tard à Berlin. Lavater avait fait sa connaissance pendant un voyage qu'il fit en Allemagne, après l'affaire Grehel.

AVEC LÉONARD TSTERI 105

avions des Cicérons, mais non pas que nous eussions des Verres; eh bien, voici l'homme qui, à ses risques, délivi-a les opprimés d'un tyran, vengea la république d'un usurpateur, et fit trembler tous les magistrats qui ne se pouvaient donner le témoignage d'être les l)ères de la patrie. Enfin, c'est un de ces hommes dont la connaissance et l'amitié vous dédommagent en quelque sorte des outrages de tant d'autres.

M, Meister ' m'a enfin apporté de vos nouvelles que j'attendais avec impatience, et puisque vos occupations lie vous permettent pas de m'en donner par écrit, j'espère en avoir encore par M. Lavater.

Je souhaiterais, mon cher ami, que ce fût le code des Corses qui vous occupât tant. Cependant, quoique j'applaudisse beaucoup au choix qu'ils ont fait de vous pour être leur législateur, et que je fusse charmé que vous y travailliez, j'aurais pourtant mieux aimé qu'ils eussent établi un bon gouvernement et une bonne police, non sur un code, mais sur la bonne foi, sur l'amour de la patrie et de la liberté; car je crains fort que d'abord qu'ils auront des lois, ils n'aient aussi des gens qui veuillent les éluder, et qu'un code ne leur fasse naître des sophistes et des usurpateurs. Aussi n'étais-je pas peu surpris de voir qu'ils savaient quelque chose di' la littérature du continent, les croyant dans une prétendue barbarie qui leui- faisait faire de si belles

' Voir l'Appendice III.

choses. Au reste, c'est fort heureux pour eux de trouver un liomme qui fût capable de leur donner des lois, aussi bien que pour vous, de trouver un peuple libre qui fût capable d'en accepter.

USTERI A ROUSSEAU.

Zurich, 8 décembre 1764.

Vous prenez, mon cher ami, tant d'intérêt à ce qui me regarde, que je ne puis vous laisser ignorer que je viens d'être fait professeur en hébreu. Cette charge, ~ quoiqu'elle ne m'occupe pas préci.sémentd'un sujet qui jusqu'ici ait été de mon goût, ne manque pas de me faire plaisir, puisqu'elle me meta même de contribuer à l'éducation des jeunes gens, et surtout de ceux qui se vouent au Ministère. 11 me semble que ce sont là les places où l'on peut travailler le plus à l'avancement ,i de la vérité et de la vertu, et à bannir du domaine del* la science les vaines prétentions, à former de bons citoyens, des pasteurs raisonnables et tolérants. Vous ne douterez donc pas, cher ami, que je ne sois charmé de me voir appelé à ces fonctions.

Vous souvenez-vous que je vous ai dit que je méditais un plan d'éducation? C'est dans mon discours t d'inauguration que j'aurai l'occa.sion d'exposer le plan i général de Tin-struction publique, tel qu'il est établi i chez nous, et de faire suivre cette exposition de quel-

AVEC LÉONARD USTERI 107

qiies considérations, qui, vu le grand nombre de personnes de talent et de mérite qui m'entendront, pourront ne pas être dites en l'air. Nous n'avons pas besoin d<' bouleverser tout le système ; le principal revient à combattre la vanité qui pousse presque tous nos artisans à faire apprendre le latin à leurs enfants. Pour cela, il faut leur montrer l'avantage qu'ils tireraient dune école allemande, qui existe chez nous, mais qui j est à peu près abandonnée.

J'aurai, mon cher ami, le plaisir de vous faire voir cela et d'en savoir votre avis. M. Lavater vous salue, et vous sait gré de la visite que vous avez bien voulu lui accorder.

Je vous embi'asse, mon cher ami, et suis toujours le vôtre.

ROUSSEAU A USTERI.

Motiers, le 14 décembre 1764.

Vous voilà donc, mon cher ami, professeur en hébreu ; K je m'en réjouis de tout mon conir. Jai nierais pourtant if mieux vous voir professeur en morale ; vos leeons seraient plus utiles aux hommes. Je ne doute pourtant pas que !. vous ne sachiez rendre profitable ce que vous êtes ^ chargé d'enseigner ; et je vois déjà, par le sujet de votre m discours inaugural, que vous saurez diriger vos insili tructions et vos vues sur des objets avantageux à la .\ patrie et à la société. Je vous félicite d'être né avec un

cœur sain, d'y nourrir des intentions droites, et d'être en place de les manifester sans risque, dans un pays oîi l'on ne pend point les gens pour aimer la justice et pour dire la vérité. Je verrai avec grand plaisir votre ouvrage, lorsque vous voudrez me le communiquer.

Il ne faut pas croire les impertinences que la Gazette de Berne, pour me tourner en ridicule, débite des Corses et de leur prétendue députation ' D'ailleurs ces pauvres gens, inondés de troupes françaises, ont bien maintenant d'autres affaires que de songer à former une bonne institution. Je vous avoue pourtant que je suis surpris de vous voiries blâmer presque, de vouloir se donner un gouvernement; tout ce que je puis vous permettre est de les blâmer de s'adresser à moi pour cela. Je n'imagine que des bergers d'Arcadie, ou des habitants de Tempe, qui puissent subsister sans gouvernement; encore leur faudrait-il un Gessner pour maître. Mais si jamais les Corses embrassent cette heureuse vie, il y a toute apparence que les Génois dérangeront un peu leur état pastoral. Mon cher ami, les romans sont fort bons dans les livres; mais, quand il s'agit de former un corps de peuple, il faut commencer par connaître les hommes, et les prendre tels qu'ils sont.

Je vous embrasse de tout mon cœur. Mes salutations à M. Lavater. J'ai bien du i"egret de n'avoir pas été en

' Il n'a été conservé aucun exemplaire de la Gazette de Berne, année 1764.

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état de jouir plus à loisir des moments qu'il voulait bien m"accorder. Mille choses à M. Weguelin, à qui je me propose toujours d'écrire, sans pouvoir on trouver le moment.

ROUSSEAU A U8TERI.

Motiers, le 27 janvier 1765 ^

Au commencement de ce mois, je vous ai, mon cher ami, envoyé par la poste, avec un mot de lettre, un exemplaire des Lettres écrites de la montagne. Comme je n'ai aucun avis de la réception, et que je connais la fidélité des postes de Suisse, je soupc-onne que l'exemplaire a été intercepté et volé dans la route. Vous m'obligerez de m'éclaircir sur ce doute, et de me marquer si vous avez, ou non, reçu le paquet.

Je vous salue et vous embrasse, mon cher ami, de tout mon cœur.

USÏKRI A ROUSSEAU.

Zurich, 1er février 1765.

J'avais bien reçu en son temps votre lettre, et le cadeau que vous avez bien voulu me faire des Lettres de la montagne; ainsi, mon cher ami. vous m'avez fait,

' Rousseau a daté cette lettre du 27 janvier 1764; ce n'est pas la seule fois qu'il ait fait pareille inadvertance.

sans en avoir l'intention, un reproche bien amer sur mon silence. J'aurais dû au moins vous avertir de les avoir reçues; mais, mon cher ami, après avoir pris sur l'assiduité avec laquelle je vaque à mes occupations nouvelles, le temps qu'il me fallait pour bien me nourrir de ce dernier ouvrage, j'aurais bien trouvé un moment pour vous en accuser réception, mais non pas celui de vous en dire mon sentiment : ce que je me propose pourtant de faire, en vous en faisant mes remerciements.

J'applaudis toujours à votre façon de raisonner en matière de religion : il faut être chrétien, et non pas savoir le christianisme par cœur. Ce n'est point le savoir qui nous doit porter à embrasser cette religion, c'est la bonne foi, et l'empressement de nous emparer des meilleurs moyens qu'on propose pour nous rendre f\ meilleurs. Celui qui, ayant cet empressement avec cette )j bonne foi, reste dans l'erreur, vaut cent fois mieux ' • qu'un auteur qui, à force de discussions historiques, embrasse la religion avec une foi oîi le cœur n'a point de i part. Vous le répétez cent fois : cette preuve est beaucoup plus à la portée du peuple, beaucoup moins sujette à mille discussions, que toutes les preuves historiques. 1^ Je vois même qu'elle nous indique un chemin bien plus court pour comparer toutes les religions qui existent; ( car posons une fois des principes assurés comme ceux que contient la. Profession du Vicaire dans sa première partie, et analysons chaque révélation pour en tirei;

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l'esprit qu'on compare ensuite avec ces premiers principes, et nous verrons alors laquelle de toutes ces révélations nous mène plus loin dans la connaissance de notre destinée et de notre dépendance d'un Etre suprême. Avec les preuves tirées des faits, il est impossible qu'un mahométan se persuade que sa religion est fausse, tout comme il sera impossible à un chrétien, au centre de l'Europe, de se persuader que les faits en faveur de la religion mahométane soient vrais.

Je trouve qu'un père, non seulement fait bien d'élev'i- son enfant dans la religion où il est né ; mais il me M'inble que c'est là le parti le plus sage, le plus pieux, et le plus utile pour mettre l'enfant à même de voir plus tard s'il a été élevé dans la vraie religion, ou non.

Quelques jeunes gens, chez nous, après la lecture à' Emile, ont cru qu'on ne pourrait mieux faire que d'élever les enfants de façon à n'avoir aucune notion de révélation, pour les mettre à même de juger en son temps de la vraie. Mais je ne suis pas de leur avis. Je vois qu'à Zurich, on élève les jeunes gens dans le christianisme, c'est-à-dire que. sans charger leur mémoire de livres symboliques ou catéchismes, on leur donne la façon de penser et d'agir que le chi'istianisme nous aj)prend. Que le musulman en agisse ainsi avec son enfant, je le veux bien, pourvu que nul habitant de la tf rre n'apprenne une religion aux dépens de sa raison. Tout ce que vous dites du faible des miracles, quand ils devraient servir de preuves, ma paru fort bon. Au

reste, je vous avoue que les évangélistes ont plus cFautorité sur moi, quand ils me racontent de ces faits merveilleux, que sur vous. Vos réflexions sur les livres symboliques et sur l'esprit de la Réforme, m'ont fait d'autant plus de plaisir que ce sont les sentiments généralement reçus chez nous.

La seconde partie de votre ouvrage m'a fait trembler poui- tout Etat libre : c'est le vice de tous les corps, surtout des magistrats ou du clergé, de s'arroger des droits qu'on ne leur a pas donnés. Il y en a même qui ne pensent pas faire du mal : honnêtes gens eux-mêmes, ils ne pensent pas qu'après eux, ce couteau passe dans des mains qui n'en useront pas bien.

Je ne puis pas oublier ici de vous parler d'une lettre que M. Vernet a écrite à un de nos professeurs en théologie, au sujet de votre livre, pour lui faire part de ce qui se passe par rapport au Consistoire de Genève, et en général par rapport à la religion. Il n'est pas éton nant que M. Vernet en ait agi ainsi, mais je doute qu'il fasse part à ses confrères de la réponse de Zurich. Jelj,, vous laisse à penser si vous y êtes peint ' sous les cou-

^ Dans la lettre de Vernet : c'est évidemment ce qu'Usteri voulu dire. — Le pasteur et jjrofeKseur Jacob Vernet était à ce| moment, dans l'Eglise de Genève, l'homme le plus considéré.

Il y a dans ce paragraphe un renseignement notable, qu'ill faut joindre à ceux qui avaient été recueillis dans un article publié par l'un de nous : J. J. JRousseau et Jacob Vernet, ^ (Etrennes chrétiennes, Genève 1878, pages 180 à 247).

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leurs les plus gracieuses. L'épithète de boutefeu n"y est pas épargnée; on vous y reproche de révolter la bourgeoisie, de diffamer les magistrats que vous avez loués dans votre Dédicace (du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité), ajoutant qu'il est à regretter que vous, qui pouviez si bien servir à défendre la religion contre les incrédules et les Encyclopédistes, ayez presque pris leur parti.

Dois-je vous faire mon compliment sur la bourgeoisie de Couvet ^ ? Cette nouvelle m'a fait jjlaisir, de même que celle que m'apprend Moultou, que vous lui avez fait présent de vos Lettres écrites de la montagne. Il méritait cette attention, et je vous estime que vou.^. la lui ayez marquée ^

Adieu, mon cher ami, excusez mon silence, et soyez toujours persuadé de toute mon amitié.

* M. Fritz Berthoud a publié (J. J. Rousseau au Val de Travers, Paris, 1881, page 358) les lettres patentes par lesquelles les autorités de Couvet, « prenant en sérieuse attention l'honneur que reçoit le Val de Travers par le séjour qu'y a établi l'illustre et célèbre monsieur J. J. Rousseau», le recevaient (l^f janvier 1765) au nombre des communiers du village. Cf. la lettre de Rousseau à d'Ivernois, 7 janvier 1765.

" Ici encore, cette lettre donne un renseignement intéressant. Nous avons dit que la correspondance entre Rousseau et Moulto.u avait été interrompue pendant 14 mois. On voit que c'est Jean-Jacques qui a fait le premier pas vers la réconciliation.

Moultou lui répondit le 23 décembre 1764: «Vous m'avez enfin mieux connu; d'honnêtes gens vous ont dit que vous n'au-

Après cette lettre, la correspondance s'arrêta. Quelques mois plus tard, mademoiselle Bondeli écrivait à Usteri :

« Lors d'un entretien avec Rousseau, je lui demandai s'il y avait longtemps qu'il n'avait pas eu de vos nouvelles. Sa franchise ne fut point la dupe de ma malice. Il me répondit qu'il avait des torts apparents avec Usteri, comme avec d'autres de ses amis; qu'il n'en oubliait point, qu'il ne les aimait pas moins, mais qu'il détestait d'écrire des lettres; qu'il n'écrivait plus que celles qui étaient absolument nécessaires, ou pour l'intérêt de son repos, quand il était question de le défendre, ou pour d'autres affaires inévitables. »

ries pas dû me méconnaître; ils m'ont fait retrouver mon ami. » On ne se trompera pas sans doute, en pensant qu'TJsteri avait été un de ces honnêtes gens, et qu'en s'entretenant avec Rousseau au printemps de 1764, il avait plaidé la cause de Moultou,

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