‹ Correspondance de LamartineChapitre 11 sur 11 · A. DE I.AM · texte numérisé non relu

A. DE I.AM

XGIV

A monsieur Guichard. de Bienassis

A Bienassis.

Dijon, 7 juillet 1SI2.

Où es-lii donc ? que deviens-tu donc, mon cher ami? Ne te souvient-il plus que tu as par le monde un ancien et fidèle ami, que tu as passé ta jeunesse avec lui, que tu devais y passer la vie, que pendant cinq ou six ans un commerce fréquent mettait en commun vos plaisirs et vos peines, vos projets, vos folies et jusqu'à vos amours ? que vous vous étiez juré vingt fois de ne jamais laisser éteindre ce feu sacré qui vous unissait ? As-tu oublié nos jours heureux passés à Bienassis ou au Lemps ? As-tu craint que l'absence ait altéré la vivacité de notre liaison? Pourquoi ne pas me répondre une seule ligne à cinq oii six lettres que je t'ai adressées depuis mon voyage ? Pourquoi ne pas me dire au moins oii tu es ? J'ai su seulement que tu devais aller à Paris. Y es-tu déjà ? Qu'y fais-(u?

A fout hasard, j'écris toujours à Crémieu. Je pense que la mère te fait passer tes lettres.

Tu as peut-être su que j'avais passé l'hiver à Naples avec Aymou ? Xous t'y avons tous les jouis regretté. Nous t'avons écrit en commun. Rien n'a pu te réveiller de ta paresse, ni faire cesser ton silence obstiné. Tu as beau faire et beau vouloir, je ne consentirai jamais à cette langueur dans nos rapports, que tu parais vouloir établir. J'irai plutôt te poursuivre à Grenoble, à Paris, à Bienassis, 'A te sommer des paroles que tu m'as données mille fois. Que me répondras-tu ? Les mauvaises raisons que tu nous as écrites dix fois, et qui, lors même qu'elles seraient fondées (et certes elles ne le sont pas), prouveraient seulement que tu as une bien mauvaise opinion de mon cœur. Tout ce que tu prétends devoir nous séparer de notre carrière devrait au contraire nous réunir. Ne suisje pas dans la même position que toi ? Tu as une petite fortune et moi aussi ; tu es gêné dans tes ^oûls et moi aussi.

[Une partie de cette feuille est déclarée.)

Je vais passer une semaine ou deux h Paris. J'espère, à mon retour, trouver deux mots de toi. En attendant, bon gré, mal gré, jet'aime et t'embrasse comme autrefois, et t'aimerai toute ma vie de même.

ALPH. DE LAMARTINE

A monsieur de Virieu

Milly, 30 août 1813.

Enfin je sais où te prendre et où l'adresser de mes nouvelles, mon cher ami. Mais comment voulais-tu que je t'écrivisse, étourdi que tu es, depuis deux mois que tu m'as annoncé ton départ de Rome sans me donner d'adresse ; comment même aurais-je pu l'écrire, à M. de Yirieu à Évian? Franchement, d'ailleurs, je crois que j'aurais su ton adresse, que je ne l'aurais pas plus écrit : j'étais mort moralement et je le suis encore. Accablé d'ennui, de maux de toute espèce et sans force pour rien souffrir, sans espérance pour l'avenir, je n'avais que des idées sinistres à te faire partager.

J'ai été passer trois semaines à Paris pour me secouer un peu. Je m'y suis ennuyé tout comme ici, tout comme à Dijon d'où j'arrive. Oh! que la vie me paraît longue ! Je suis à présent tout seul à Milly ; mes parents sont aux environs de Dijon, chez mon oncle. Je suis maître de maison, maire

ANiNÉE 1812. 365

de village, et à la queue de la charrue. Tout cela ne me rend pas plus sédentaire : je suis toujours par voie et par chemin. Que faire? où me jeter, cil fuir pour éviter ce cruel ennui qui me ronge ? Je ne vois d'autre asile qu'auprès de toi.

11 y a trois jours qu'un plan de poëme épique me passa par la tête : il serait beau au moins comme la Jérusalem ; mais j'ai voulu en faire quelques vers, et ces vers m'ennuient comme la prose; et puis je ne me sens pas assez seul. Écoute, il n'y a qu'un moyen de faire quelque chose de bon et de nous tirer de notre perte entière : retirons-nous ensemble pour cinq ou six mois dans une petite cabane auprès de Chambéry, chez Vignet, s'il le veut. Nous y vivrons à frais communs et à peu de frais ; nous n'y vc-rrons personne, nous travaillerons toute la journée : et j'espère que cette retraite me fera grand bien et retrempera un peu notre âme, notre esprit et notre cœur, qui en ont un égal besoin. Il n'y a pas d'autre moyen de salut, sans cela je suis perdu à jamais. Adieu, écrismoi vite et réponds à ma proposition ; mais je veux que nous ne soyons que deux ou trois au plus, et Vignet peut seul faire le troisième.

A monsieur de Virieu

Milly, 29 octobre 1812.

C'est pour toi seul que je reprends la plume, mon cher ami; je néglige tout le monde excepté toi, et depuis deux ou trois mois je n'ai écrit à personne : je cours toute la journée pour consommer le temps qui m'assomme. Je n'ai pas une misérable chambre à cheminée pour y passer au moins mes matinées et travailler en repos à quelque chose de mon goût; plains-moi. Je sens ma tête pleine d'idées et de verve, j'ai des plans superbes, mais, dès qu'il faut les mettre à exécution, le froid me prend et je me sauve à travers champs, un Alfiéri sous le bras et un crayon dans ma poche. Quand j'ai bien couru, que je me suis réchauffé, je m'assois au coin d'un buisson, et je crayonne des notes sur les marges de mon volume ou j'en traduis une douzaine de vers. Voilà ma seule occupation et je sens que je pourrais faire bien mieux. Que ne sommes-nous dans notre ermitage des environs de Chambéry !

Tu me verrais avant deux mois accoucher de quelque chose qui ressemblerait à Blérope ou à Saïd. Apparemment que les dieux ne le veulent pas encore, et peut-être ne le voudront-ils jamais. Quoi qu'il en soit, je sens que, si je deviens un homme, je ne ferai jamais rien de bon qu'à la campagne, et surtout dans ces journées sombres d'automne oii je suis dans mon élément. C'est ma saison favorite, et je pense que ce doit être aussi la tienne.

31 octobre.

Je te parlais hier de Mérope et de Saû/, je viens d'en concevoir un, de Saïcl. Alfiéri m'en a donné l'idée, mais le mien aura une marche qui me paraît plus chaude et une intrigue un peu plus pressée que le sien. Mais puisse-t-il en avoir les beautés d'expression, les richesses de poésie, qui sont vraiment admirables dans l'italien ! C'est à mon avis le chef-d'œuvre d' Alfiéri pour l'exécution. L'as-tu lu? Ce matin j'ai commencée versifier mon premier acte, je t'enverrai quelques scènes avant de partir de la campagne, si ma verve ne s'éteint pas, si je n'ai rien de mieux à faire.

Tu me parles de Paris, il faut que tu y viennes

et pour toi et surtout pour moi. 11 me semble que je vaux mieux avec toi : je me gâte, je m'avilis ailleurs, le feu sacré s'éteint au milieu de ces connaissances si plates dont on s'environne : tout s'affaiblit, jusqu'aux plus nobles dispositions de l'âme, jusqu'aux goûts les plus ardents de l'esprit, la dissipation efface tout. Il nous faut de la solitude et de l'amitié chaude et vraie pour nous retremper un peu. Au reste, mon ami, est-ce un mal de se rapetisser, de s'avilir? Qu'est-ce donc que ce prétendu feu sacré de l'âme et du génie dont nous parlons, à quoi tend-il, où nous conduit-il? pourquoi le sentons-nous, pourquoi tant d'autres ne le sentent-ils pas ou le laissent-ils se perdre inutilement? Qu'en retirerons -nous si nous l'alimentons ? que dira-t-on si nous l'éteignons? devons-nous le garder ou le rejeter? est-ce un bien ou un tourment de cette vie ? est-ce un don céleste ou est-ce aussi une ridicule illusion? Qu'en penses-tu? Pour moi je ne pense plus rien. Je suis tenté de n'y pas mettre grand prix, et d'en user comme d'un passe-temps tout aussi peu important qu'un autre. Je n'ose plus avoir d'opinion sérieuse sur rien.

AKNÉI-: 1»12. 369

Dieu veuille au reste que je conserve mon cœur dans cette bienheureuse tranquillité sur l'article de l'ambition, car je n'en ai plus l'ombre pour ce qui est de la gloire. Si j'en mérite, j'en aurai; si le ciel le veut, je la mériterai, et je me tranquillise encore. Mais il est des choses plus relevées encore que l'ambition et la gloire et qui m'occupent plus vivement et plus souvent. Que de nuages les environnent! quelle épouvantable obscurité! et que bienheureux sont les insouciants qui prétendent s'endormir sur tout cela ! Tu sais assez de quoi je veux parler. Il est bien aisé de rejeter des systèmes comme j'ai fait, mais, s'il en faut bâtir d'autres, où trouver des fondements? Il me semble voir assez clairement ce qui ne doit pas être, mais pourquoi le ciel nous voile-t-il si bien ce qui est? ou du moins, puisqu'il a voulu que nous fussions d'éternels ignorants, à quoi bon l'insatiable curiosité qui nous dévore? Faut-il encore se tranquilliser là-dessus, laisser au ciel le soin de nous instruire, de nous inspirer, de nous conduire? Je suis enchanté de le croire. Mais voilà que je ne peux plus trouver de place pour mon adresse.

A monsieur Aymon de Virieu

Au château de la Moite, près Chambéry.

Mâcon, 17 novembre 18l'2.

Je me presse de t'écrire pour que ma lettre te trouve encore à ce château de la Motte et près de Vignet. Je te charge de lui faire mes adieux et les adieux les plus tendres : qu'il ne nous oublie pas à une si grande distance de nous!

J'envie pour la première fois le sort de Fréminville. Il faut, mon ami, que nous allions les joindre l'hiver prochain et les entraîner à Naples avec nous, si nous pensons encore à Naples dans un an, si tu n'es pas marié, si je ne suis pas de mon côté devenu fermier de mon père, dans un vieux château qu'il a dans les montagnes du Charolais ; car voilà un nouveau projet qui m'occupe et que j'exécuterai si j'ai de l'argent l'automne pi^ochain. Cela pouiTa me donner de l'aisance, des chevaux, un asile oîi te recevoir et passer des mois avec loi,

et le goût d'une vie sédentaire et occupée, du moins par des petits intérêts d'argent, faute de mieux.

Mon voyage à Paris va se trouver retardé d'un mois ou deux parle mariage d'une de mes sœurs, qui se fera à la fm de janvier. Je n'ose pas m'en aller : cela serait trop impoli pour le cher beaufrère qui est arrivé ici hier et à qui je suis forcé de tenir fidèle compagnie. Cela me dérange. J'étais plongé dans mon Saiil et dans une épitre à toi, sur les sépultures, que j'ai commencée ces jours-ci ; et puis je suis à Mâcon pour une huitaine, et je ne peux vivre et composer qu'à la campagne ; et, pardessus tout, je suis malade.

Écrivez-moi tous deux, et recommande bien à Vignet de m'écrire un peu longuement de Rome.

Adieu ; j'ai si mal à la tête que la plume me

tombe des mains. Adieu, je vous embrasse bien

tendrement tous les deux.

AL. DE L

Où faut- il t'écrire à présent ?

Page 1