ALPH
LXVIJI
A monsieur Aymon de Virieu A Paris.
Màcon, :J0 .septembre 1810.
C'est aujourd'hui, mon cher ami, que je reçois tes deux lettres, et j'étais moi-même à Moulins, il y huit jours, c'est-à-dire au château de Saint-Gérand, tout près de là ! J'avais des chevaux à ma disposition et j'aurais volé à Nevers si je t'y avais su ! Ne t'aperçois-tu pas que notre étoile pâlit et qu'une certaine fatalité s'attache à nos projets?
Mon projet de poëme te plaît donc ? c'est ce qui va me décidera m'y attacher. J'avais brûlé, avant d'avoir ton avis, tout ce que j'en avais fait : c'était indigne de la majesté du sujet. Je ne me suis point fâché de ta franchise ; au contraire, elle me prouve que tu m'aimes véritablement, et que notre commerce mutuel sera sûr, vrai, utile, profitable, sincère, et non pas un vain échange de sottes flagorneries. Je me reconnais coupable de tout ce
dont tu m'accuses et de bien pis encore. Je vais recommencer plus solennellement en vers alexandrins : tout ce que j'avais ébauché ressemblait plutôt à une petite épître badine et à des petits morceaux rapiécés qu'à un poëme susceptible de grandiose. J'y mettrai des années, des soins, de l'application. J'aurais fait l'autre en quatre mois. Mais continue-moi tes corrections, tes conseils, ta franchise; sans quoi je resterai là ou je me perdrai. Donne-moi donc en attendant un sujet iX épître et un de petit poëme pour les Jeux floraux. Je l'attends, et en attendant je traduis de l'anglais : quelques iVwzV^ d'Young, et la superbe tragédie d'Addison, The death of Cato , la mort de Caton, le tout en vile prose, excepté quelques morceaux qui me séduisent et que je versifie.
A propos, n'as-tu pas rougi de te déclarer le complice d'aussi détestables romances que les deux dont tu me parles? Pense donc que ce sont les premiers vers que j'ai essayés en ma vie. Je ne t'aurais jamais pardonné si tu m'en avais déclaré l'auteur. Envoie-les-moi cependant pour la musique. Ce monsieur des Garets est le parent de ma
mère, au moiDs elle en a de ce nom-là en Beaujolais. Je ne le connais pas. Si tu m'en avais demandé, je t'en aurais envoyé qui m'auraient moins fait de honte, entre autres une dont la musique est de Jadin, et qui a été chantée anonyme cet hiver dans un concert spirituel à Lyon. Un jeune colonel et poëte anglais l'avait composée. Il me pria de l'imiter en français, et je le fis sur-lechamp. Chaque couplet commence par un Pense à moi ; voici le dernier que je me rappelle :
Pense à moi si ton cœur soupire Alors que minuit sonnera, Et, crois-moi, l'amour entendra Le soupir que l'amour inspire.
Ou si quelque songe volage Te retrace un doux souvenir, Ah! que l'amour et le plaisir S'offrent à toi dans mon image !
Mais parlons de choses plus sérieuses. Seulement, si tu as un bon compositeur, je t'en enverrai quelques-unes ; si elles lui conviennent, il les mettra en musique et tu me les renverras.
Je reçois en ce moment les gazettes, et j'y lis que l'Athénée de Vaucluse propose un éloge en
prose fie Pétrarque ou un poëme en son honneur qui ne doit pas passer deux cents vers. Le prix est une médaille de 300 fr. L'ouvrage doit être remis le l*"" de mai. Envoie-moi, je t'en prie, une notice de ta façon sur Pétrarque, sa vie, ses ouvrages, ses qualités, etc., etc. J'ai envie de concourir, et je ne sais pas grand chose de lui que sa Laure et ses sonnets. Tu devrais concourir aussi ; qu'en dis-tu, et que me conseilles-tu, vers ou prose?
Non, mon ami, les quatre âges n'ont pas été traités en français. La Harpe dit quelque part que ce sujet l'aurait tenté beaucoup, et c'est ce qui m'en donna l'idée. Un poëte allemand du dernier siècle l'a traité : c'était un solitaire qui mourut avant de l'avoir mis au jour. On dit que ce poëme est fort beau. Informe-toi s'il n'y en aurait pas une traduction. Tu me l'enverrais avec des notes et des remarques de ta main.
Tu pourras voir le pour et le contre du voyage en Italie dans mes dernières lettres à Paris. Je n'en ai pas encore parlé, je vais le faire ces joursci. Mais je t'ai dit que cent louis ou mille écus étaient mon nec plus idtra^ et encore faudra-t-il
que je reste dans ma solitude entière et que je ne dépense pas un sol, autrement je me verrais contraint de le faire quelque temps plus tard et seulement avec 50 louis. Tu me rencontreras à pied, un petit havresac sur les épaules, et tu jetteras un regard en passant sur ton ami. Il faut que je me décide promptement d'ici à quinze jours. Mon oncle attend ma détermination pour Dijon oii il va me faire meubler un appartement. Je n'attends plus que ton dernier conseil et ton dernier mot. Es-tu sûr de pouvoir faire ce voyage et dans quel temps? Je dois aller incessamment à Bienassis. C'est encore l'argent qui me retient.
Je ne t'envoie point cette lettre pleine de vers, elle était déchirée. J'ai fait ce que je disais dans une petite épitre sur la mode en matière de littérature.
Je tirai doucement quelques vers négligés,
Trop souvent applaudis, pas assez corrigés,
Des vers à l'amitié, préconisés par elle,
Des vers à la beauté, loués par une belle.
De ma veine novice enfants présomptueux;
Je donnai quelques pleurs à leur sort malheureux,
La flamme les reçut. Ma muse bien-aimée
Vil ses premiers honneurs s'en aller en fumée.
J'en voulais de plus sûrs; je relus mon Boileau,
Je repris malgré moi la lime et le marteau,
Et, rejetant enfin un système commode,
Je fais de ces bons vers qui sont toujours de mode.
J'ai conservé cependant quelques élégies dans le genre de Bertin, que quelques personnes ont trouvées joliment versifiées; je t'en enverrai quelques-unes. Adieu, je l'embrasse et te prie de penser souvent à ton meilleur ami et de lui écrire plus fréquemment qu'à l'ordinaire. Voici l'automne : c'est le temps où je deviens amoureux, mélancolique, rêveur, ennuyé de la vie; c'est le temps où je lis Werther, et où je suis souvent tenté d'imiter cet aimable et malheureux héros de roman.
ALPH. DE LAMARTINE
P.-S. Ma lettre était fermée. Je viens d'avoir avec mon père une sérieuse discussion dont la suite a été qu'il augmenterait de quatre cents francs mes revenus actuels et qu'il me donnait sa purole de me laisser aller passer tous les ans cinq
ou six mois à Paris, à dater du 1" janvier 18J2, c'est-à-dire l'année prochaine. Je renonce à faire mon cours de droit à Dijon. Adieu, jouis démon bonheur, et arrange-toi pour y être aussi alors. Je pars dans huit jours pour Bienassis.
A monsieur Aymon de Virieu A Paris.
Milly, 12 décembre.
Sur les bords que Vaucluse arrose, Beaux lieux qu'ont illustrés de touchants souvenirs!
Tu vois que j'ai commencé ma pièce pour r Athénée d'Avignon. Oii en est la tienne? la mienne en reste à ces deux vers; depuis deux mois je ne sais trop que dire. Je ne suis pas assez italien pour lire couramment les ouvrages de Pétrarque dont il faut bien que je parle en connaisseur. Aide-moi donc de quelques notes, et je continuerai. N'est-il pas dommage de s'arrêter en si beau chemin ?
Il est fort tard, je suis dans ma cellule oi!i je viens de crayonner une petite scène d'une petite pièce. Je fais bien les vers d'une scène et moins bien toute la scène ; je fais passablement quelques scènes et horriblement mal tout l'ensemble
d'un ouvrage. Ouelle est la muse qui préside à l'ensenible, que je l'invoque? Je suis content de ma journée, je la couronne en t'ccrivant : ce matin, j'ai traduit de l'anglais et un peu de grec, du poëme d'Hésiode, Les Travaux et les Joins ; ]dJi envoyé àGuichard une petite pièce de petits vers qu'il me demandait pour sa belle ; après dîner j'ai appris toute la belle scène (ïrphigénie entre Agamemnon et Achille, et je la déclame de mon mieux aux murs de ma chambre ; tout à l'heure je viens moi-même d'essayer un fragment de comédie, qui est, à mon avis, bien versifié. Je vais, à présent, regagner le salon et prendre les gazettes ou un roman pour finir la soirée. Mes yeux s'affaiblissent, j'y vois double. Demain, dans la matinée, je recommencerai ou plutôt je continuerai cette lettre. Je compte après-demain partir pour Lyon, seulement pour quelques jours; je reviendrai finir bien tristement mon hiver à Mâcon ; je donnerais beaucoup de choses pour ne pas quitter la campagne. Adieu, je te quitte; à demain.
Que te dirai-je de mon voyage à Bienassis? J'ai trouvé Prosper toujours le même, ennuyé du droit
qu'il néglige, et enthousiasmé de la belle qu'il cultive beaucoup trop ; du leste, m'aimant toujours, et toi tout autant, quoique votre correspondance soit éteinte. Avoue qu'il y a bien là de ta faute. Mais ce n'est pas à moi à t'en parler, moi que jusqu'ici Paris ne t'a pu faire négliger. Je vois en toi une amitié solide et éternelle et je m'en réjouis toutes les fois que j'y pense; aussi toutes les personnes qui me connaissent un peu te connaissent de même, c'est mon rabâchage.
Je viens d'avoir ici pendant quelques jours Charles de Rémondange; c'est bien toujours le brouillon de meilleur cœur que je connaisse. Nous nous sommes un peu divertis. Nous avions deux jeunes femmes et mes sœurs, je faisais des rondes et nous dansions toute la soirée. 11 doit partir pour Paris à peu près dans le même temps que moi. Si tu n'y es pas alors, comme je le crains tant, nous prendrons peut-être un appartement commun. Il a beaucoup plus travaillé depuis sa sortie du collège qu'auparavant, il traduit joliment Homère; il a cependant continué seul le grec. Il doit venir beaucoup à Mâcon cet hiver, et moi aller à Bourg très-souvent; c'est mon uni-
que ressource, mais c'en est une fort honne sous mille rapports.
A propos, vois-tu souvent G. D., D. G., et tant d'autres étudiants de droit? que deviennent-ils? Je n'entends plus du tout parler de R. depuis quelque temps; je ne sais s'il est rentré à Dijon : il me fuit comme un créancier.
Je dois faire encore le voyage de Moulins incessamment et celui de Dijon. Je ne sais quand. Tout cela me ruine, et je serai sans le sol à Paris; j'en travaillerai mieux.
Adieu, écris-moi donc bien souvent. Je n'ai que tes lettres pour me rendre du courage et de la force et me tirer du spleen qui me ronge trop souvent et qui ne diminue pas par mille désagréments de société que je commence trop à connaître et où je suis assez mal. On prétend que je suis haut et fat; c'est une raison pour qu'on me croie plat et bête. 0 précieuse solitude!
A. DE LAM
Que faire donc ? à quel saint recourir ? Je n'en sais point; il faut savoir souffrir.
A monsieur Aymon de Virieu
A Paris.
Mâcoii, 3 janvier 1811.
Tu deviens un peu moins paresseux, mon ami, ta lettre est plus longue, mon plaisir a duré plus longtemps. Je vais te rendre la pareille, du moins je l'espère.
Je travaille avec délices dans ce momentci. J'ai eu le bonheur d'apprendre qu'il y avait ici cinq ou six gentlemen anglais; aussitôt j'ai été leur faire une visite comme à des compatriotes. Ils m'ont très-bien reçu, et nous ne nous quittons plus. Un d'eux entre autres vient passer deux heures de la matinée avec moi. Je me perfectionne avec son secou rs, et nous lisons, écrivons, parlons cette superbe langue tous les jours. Félicite-moi, mon ami, de cette ressource qui rendra utile pour mon instruction un hiver que je croyais
perdre et que j'avais voué au dégoût. J'ai repris aussi la basse, mais je la néglige beaucoup : je n'ai que l'âme musicienne, mes oreilles et mes yeux ne le sont pas. Je traduis de l'italien aussi assez couramment. On m'a engagé hier pour une pièce italienne que quelques jolies femmes de ce pays ci veulent jouer sous la direction d'un abbé italien. Cela me formera pour la prononciation, et cela me fait faire d'agréables connaissances qui ne contribueront pas peu à adoucir mon exil. Tous ces travaux joints aux vers et à la littérature frauçaise m'ont un peu fatigué la vue. Je ne puis plus lire à la lumière qu'à l'aide de lunettes, mais je n'ai cependant pas la vue basse.
Je lis dans ce moment-ci, pour m'entretenir dans mes belles dispositions, la vie d'Alfieri. C'est un homme que j'aime presque autant que Rousseau, et qui était à coup sûr plus réellement homme de génie et poëte. Tu Tas lu toi-même et tu dois l'adorer aussi. Je vais te quitter un moment pour aller voir un de mes oncles qui est très-malade depuis un mois. De là j'irai au spectacle, et je reviendrai causer avec toi avant de me couchei".
4 janvier.
Je reprends ma lettre ce matin, mon cher ami, après avoir pris ma longue leçon d'anglais. Il me vient toujours des démangeaisons de l'écrire dans cette langue : il me semble que tu dois l'entendre parce que je l'entends. Tu m'avais dit d'ailleurs que tu voulais t'y mettre. L'as-tu fait? Je sais bien au reste que, malgré toute ta paresse, tu en apprends plus en badaudant à Paris que moi en province avec toutes les peines du monde, et qu'au bout de toutes mes études je ne serai pas digne de délier tes souliers; mais que veux-tu? J'apprends malgré moi à obéir aux circonstances, moi qui prétendais les dominer toujours. Ces études aussi sont mon unique plaisir : je ne vis plus avec les vivants, mais ordinairement en bien meilleure compagnie, et jemecrée des sociétés, comme des maîtresses, imaginaires. J'y ai tellement pris goût qu'à Paris même je serais plus souvent avec mes rêves, mes livres, mes études, que dans aucune société. Je n'en veux voir partout qu'assez pour les esquisser, le rôle de spectateur me plaît davantage
que celui d'acteur; je crois que c'est aussi là assez ton genre.
J'ai eu récemment des nouvelles de Prosper. J'ai le cœur fendu de vous voir aussi indifférents en apparence l'un à l'autre, cela me fait trembler pour mon propre compte et craindre que vous ne mettiez pas autant de prix que moi à une amitié sans laquelle je ne vivrais qu'à demi.
Comment te trouves-tu dans ce moment-ci à Paris? As-tu quelque affaire de cœur? Je le crois volontiers : cette dame à qui tu as montré ma lettre ne t'est point indifférente. Je te remercie de me préparer une maison agréable où je puisse aller et parler de toi.
Adieu, mon cher ami, écris-moi souvent; je te le répète sans cesse. J'ai vu donner hier les Deux Gf/iéZ/TS d'Etienne, que j'avais déjà lus; j'en ai été assez content.
ALPH. DE LAMARTINE
A monsieur Guichard de Bienassis
Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.
Màcoii, 1" février 1811.
Que deviens-tu, mon cher ami? Es-tu comme moi enseveli dans ta cellule et broyant du noir toute la journée? As-tu comme moi une maladie sur les yeux qui t'empêche d'écrire et même de lire, et, pour comble de maux, une passion naissante et malheureuse dans le cœur? Oui, mon ami, voilà mon déplorable état depuis deux mois à peu près : pas un ami, pas même une ligne de mes amis, pour me consoler, livré à moi-même, me nourrissant de désirs inutiles et de rêves impossibles, velut œgri somnia, ayant trop souvent devant les yeux le séduisant objet d'un amour qui ne me mènera qu'à des soupirs et à des larmes, ne l'ayant point encore déclaré et n'osant le faire. Comment serai-je reçu ? Cependant un certain pressentiment me rassure et me soutient. Un de ces jours je i. l'j
ferai quelque pathétique déclaration et puis je serai soulagé en grande partie. Ne t'ai-je pas donné de bons conseils en pareil cas? Rends-les-moi.
Adieu, on m'a mis aujourd'hui douze sangsues. Ma main tremble et ne peut continuer. Sache-moi gré de ma bonne volonté et donne-moi de tes nouvelles promplement.
ALPH. DE LAM
A monsieur de Virieu.
Màcon, 2i mars 1811.
Mou ami, ta lettre m'a fait du bien : j'y retrouve cette chaleur d'amitié, qui est le sentiment auquel je tiens le plus, et qui est mon unique et rare consolation dans mes peines de tous les jours. Je la lis et reconnais dans chaque ligne l'ami que je croyais endormi et que mon cœur n'a jamais méconnu.
J'ai été reçu l'autre jour, sans y songer, del'Académie de Saône-et-Loire. J'ai été obligé de faire un ennuyeux discours de réception sur l'étude des littératures étrangères. J'y ai mis tout ce que je sais d'italien, de grec, d'anglais surtout. Tout le monde a été émerveillé de mes prétendues connaissances et de mon style de vingt ans. On prétend qu'on n'a jamais rien entendu de pareil dans leur sanctuaire : tant pis pour eux. Je n'ai pas goûté le moindre plaisir dans ce triomphe bien inattendu. Rien ne m est tout; tout ne ni est rien: voilà ma devise.
Adieu. Voilcà où j'en suis, n'ayant pas le courage d'écrire deux lignes de suite, plongé tous les jours dans les idées les plus sombres, ou me récréant avec quelques auteurs anglais comme Ossian, Young et Shakspeare. Je te fais cependant le serment que tu me demandes, et je suis bien aise dans mon bon sens de me donner ce lien de plus à une vie que j'ai si souvent envie de quitter et oii je ne regretterais que toi. Je vais sortir dans la campagne seul avec mon chien et mon ami Sterne qui me fait pleurer à présent comme un enfant. Adieu, je suis fâché quand je te quitte. Il me semble qu'alors je suis seul et sans appui dans le monde. Mais n'avons-nous pas un grand appui ailleurs qui ne nous perd pas de vue et qui mesure nos souffrances et nos forces, qui reçoit dans son «sein l'enfant trop faible pour se soutenir, et qui prête des forces à celui qui continue sa triste route? Adieu.
A monsieur de Virieu.
3 avril 1811.
Tous mes ennuis ont leur cours ordinaire, aussi ai-je pris mon parti. Tu sais que j'ai obtenu de passer l'hiver prochain et les suivants à Paris. Je devais y aller pour mon instruction et pour mon agrément particulier, je n'irai plus que pour solliciter par tous les moyens possibles quelque emploi dans le civil ou dans le militaire qui sera ma dernière ressource. Ne pouvant vivre heureux en France, j'irai me faire tuer en Espagne ou en Russie. Avec quelque protection et d'ailleurs à peu près deux mille francs de mes parents, ne puis-je pas espérer quelque chose dans quelque légation qui me donne l'espérance prochaine d'acquérir par mon travail une situation plus relevée et plus aisée? Si cela me paraît impossible, tu me verras sous-lieutenant de hussards ou de dragons, en France ou à Naples, dans peu de temps. Informetoi, je t'en prie, comme pour toi, de tout ce que je
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peux espt'i'er ou craindre dans mes projets. Je ne m'effraie pas de commencer bien Las, et le service est dans tous les cas mon pis aller. Tu sais que la diplomatie est ce qui me conviendrait le mieux, fallùl-il travailler longtemps dans les bureaux. Toi qui es sur les lieux, prends, je l'en conjure, toutes les informations, mande-moi tout avec franchise et détails ; tu connais mon caractère et mou genre, cherche ce qui pouriait le plus lui convenir, et ménage-moi quelques connaissances utiles pour mon but, en hommes ou en femmes. Je te demande là un service de véritable ami : mets-toi à ma place et fais comme pour toi.
Je sais maintenant l'anglais et passablement Titalien, mais beaucoup mieux la première de ces langues, et, s'il ne faut que cela, tu sais que j'en aurai bientôt appris d'autres avec la plus grande facilité. Ne vois-tu aucun jour, dans aucune espèce de carrière quelconque? Dis-le-moi franchement. Tu m'éviteras de dépense»; du temps et de l'argent à des sollicitations inutiles, à des recherches infructueuses. J'emploierais tout de suite mes moyens de tout genre à obtenir un brevet de souslieutenant ou même moins, et je deviens un vrai
pandour. Ne crois pas que ce soit là un parti désespéré et ne crains pas de m'aider à faire ce qu'on appelle un pas de clerc. Mets-y du zèle. Au reste, connaissant ton cœur, je n'en doute pas, et ne crains pas d'abuser de toi, parce que je me connais moi-même et que je sais que rien ne me coûtera jamais pour toi.
J'ai passé seulement trois jours à Lyon bien tristeuient, et je suis ici à présent miné par uneespèce de fièvre nerveuse qui me ronge et m'ôte toutes mes facultés. Peut-être la campagne, quelques voyages que je suis obligé de faire cet été à Dijon et à Moulins, me feront-ils du bien; peut-être me détruiront-ils peu à peu : tant mieux encore ! J'ai assez goûté de la vie, je n'en veux plus et ne la regretterais que pour toi. Mais je suis dans l'opinion que c'est un remède que la nature veut que nous avalions jusqu'à la lie, j'espère que j'en aurai la force. Nous sommes ici pour souffrir, remplissons notre tâche, mais ne nous plaignons pas de la voir abrégée! Pardon, mon ami, je t'attriste sans cesse par mes sottes lamentations. Je pleure pour qu'on me console. Adieu, le meilleur des amis, pense à moi et écris-moi tout et tous les jours.
A monsieur Guichard de Bienassis Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.
Mùcon, 2 avril 1811.
Ho fuggito amorc anch'io, Ho spcrato i lacci suoi,
Ma chepoi?
Son tornato in servitù.
Oui, mon ami, plains-moi, pleure sur moi. Je suis indigne de quelque pitié. J'aime pour la vie, je ne m'appartiens plus, et je n'ai nulle espérance de bonheur, quoiqu'étant payé du plus tendre retour. Tout nous sépare, quoique tout nous unisse. Je vais prendre incessamment un parti violent pour obtenir sa main à \ingt-cinq ans : je vais à Paris cet automne; là je sollicite quelque emploi dans le gouvernement, malgré tout mon amour de l'indépendance. Si je ne puis rien obtenir qui me donne l'espérance prochaine d'une honnête et hbre aisance, j'entre définitivement au service, et j'essaie
de me faire tuer ou du moins d'acquérir un grade qui paisse me faire vivre sans d'autres secours, ma femme ayant elle-même une fortune assez considérable pour elle, trois ou quatre mille livres de rente comptant et cinquante mille écus assurés : je dis ma femme, parce que je la regarde comme telle, et que rien au monde ne peut nous séparer.
Que j'envie ton sort et ton aimable liberté ! combien je voudrais à ce prix-là manquer toutes les femmes de Grenoble et de ma patrie! combien je voudrais comme toi être fatigué, excédé de celle que j'adore! Peut-être faut-il pour cela que je n'aie plus rien à désirer et qu'elle m'ait rendu complètement heureux ! C'est qu'elle a trop de vertu et d'esprit pour essayer!
T'ai-je dit que je venais d'êlrereçu, comme malgré moi, del'Académie des sciences, arts et belleslettres, de ce département? T'ai-je dit que je leur avais broché un discours de réception sur l'étude des littératures étrangères , qui les a tous émerveillés, et où j'avais fait un ample étalage de mes petites connaissances sur les littératures grecque, latine, italienne, anglaise et française?
Prends-Ui part à toute la gloire de ton ami, et en es-tu un peu fier? Mais je te fais grâce de cette gloire, si tu prends seulement part à mes ennuis et si tu les consoles.
J'oublie en t'écrivant que j'ai une fièvre cruelle, causée par le chagrin, et qui m'a miné depuis un mois. J'ai été à Lyon consulter, mais pour la forme; il n'y a pas de remède. Je ne puis t'en écrire plus long, j'ai un mal de tête affreux et ma main tremble. Ce soir je la verrai, ce soir je passerai une heure à côté d'elle : alors tous mes maux seront oubliés. Je la quitterai et je retomberai de nouveau dans un ennui désespérant. Écris-moi donc tous les courriers. C'est le cas ou jamais de me montrer si tu m'aimes et de me distraire au moins en attendant que tu me consoles ! Adieu.
ALP. DE L
0 quanto è presta a ritornar quell'ora Ch'era si dolce al mio flato amoroso E che si tarda ritornava allora î
A monsieur Guichard de Bienassis
Chez yi. Comte, médecin, à Creiioble.
20 mai ISII.
J'arrive, mon cher ami, d'un voyage qui a duré un mois. J'espérais à mon retour trouver une de tes lettres; j'ai été trompé dans mon attente. Mande-moi, je te prie, si tu m'as écrit depuis environ un mois, si tu me parlais de mon amour, parce que j'ai de bonnes raisons pour désirer de le savoir positivement.
Me voilà revenu dans ce pays qu'un tendre attachement ne peut pas même me faire aimer; me voilà retombé dans mille et mille tracasseries qui m'assomment; et, qui pis est, toujours amoureux et cruellement amoureux, et ne prévoyant qu'un triste avenir. Plains-moi. Tu es peut-être actuellement à Bienassis ou en Suisse; ainsi, comme je ne suis pas bien sûr que ma lettre te parvienne, je ne t'en écris pas davantage.
Vale et me ama.
ALPH. DE LAMARTINE
A monsieur de Virieu
Màcon, 21 mai 1811.
And \vhence, unhappy youth, The sorrows of your breust ?
Tu prieras madame de la Trémouille de te traduire ces deux vers et la strophe suivante de la ballade qu'elle connaît sans doute, et tu y verras toute l'histoire de mes chagrins : c'est une petite pièce charmante qui se trouve dans cq Ministre de Wakefiehl, et que tu as peut-être lue toi-même en français. A^oilà ce qui rend ma vie si triste que je ne vis plus, pas même d'espérance. Tout m'est devenu insipide et indifférent, hors l'amitié des gens qui veulent bien encore se souvenir de moi; car j'ai pris mon parti et je n'attends plus aucune espèce de bonheur en ce monde.
Tu reviendras bien, mon ami. de tes belles opinions sur la force toute-puissante de la volonté
ANNÉK 1811. 301
de l'homme, sur le mépris de la douleur et autres semblables. Le cœur et Tesprit de l'homme ne peuvent rien que souffrir avec plus ou moins de patience des maux qu'ils ne peuvent détruire. J'aime mieux la morale d'Épictète que je lis de temps en temps. « Souffrons, nous dit-il, de notre mieux, tout est dans la volonté des dieux. Le bien et le mal sont ordonnés par eux pour notre profit; nous sommes dans leurs mains, et ils veillent sur nous dans toutes les plus petites circonstances de notre vie et nous gardent un plus heureux avenir ailleurs que sur cette terre!! » L'Évangile parlet-il mieux? et y a-t-il rien d'aussi probable et d'aussi consolant?
Pour Montaigne, je ne l'aime plus dès que je ne le lis plus. Ses idées m'amusent, mais ses opinions en général me fatiguent et me blessent. C'était un homme heureux et glorieux, tout fier d'être citoyen de Bordeaux, n'ayant jamais senti le malheur, et par conséquent ne pouvant nous donner de bons avis en pareille matière. Tout ce que j'admire en lui, c'est son amitié pour la Boétie. 11 faut être froid pour se plaire à Montaigne. Je l'ai aimé tant que je n'ai rien eu dans
le cœur; peut-être, quand la vieillesse ou les chagrins l'auront desséché, l'aimerai-je davantage. T'imaginerais-tu cependant qu'avec de pareilles idées je ne peux lire ni Chateaubriand ni rien de ce qui touche trop vivement l'âme, que je ne peux pas môme traduire les touchantes tragédies d'Otvvay, le Racine anglais, sans mouiller le papier de mes larmes et laisser là ma plume : il me faut des livres graves et secs. Je serais dans une excellente position pour apprendre une langue difficile ou faire des recherches et des compilations arides, mais malheureusement mes maux de nerfs ne me laissent pas la force de travailler une demi-heure de suite, et le remède me rend la maladie.
Adieu, mon ami, pardon de mes éternelles jérémiades. Aie un peu plus pitié de ton ami et écris-lui un peu plus souvent de ces bonnes grandes lettres nourries de sagesse et de bons conseils et surtout de détails sur tes affaires, tes gestes et dits. Adieu, je t'embrasse et ne cesse de te prier d'être fidèle à ton premier, à ton dernier ami.
A monsieur Guichard de Bienassis
Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.
Mâcon, 30 mni.
La première lettre que tu recevras de moi, mon cher ami, sera datée de Florence ou de Rome : je pars pour l'Italie; je \ais avec une jeune Temme et son mari parcourir ce grand et vieux théâtre de la gloire et des arts ! Une occasion charmante s'est offerte, ma famille l'a saisie, et dans quinze jours je quitterai la France et mes amis pour des pays nouveaux ! Nous voyagerons en poste, et cependant assez économiquement pour moi. Je ferai quelque séjour dans toutes les belles villes d'Italie, surtout à Rome et en Toscane, pour y prendre le bon accent italien. Je m'embarquerai à mon retour et reviendrai par Gênes, etc.
Adieu, je n'ai que le temps de t'embrasser et de te recommander notre amitié, que tu négliges un peu trop. Si tu m'écris dans mes voyages, adresse
304 CORRESPONDANCE Di: LAMARTINE.
tes letfres dans quelque temps à messieurs Vasse- Roquemont et G'% pour M. Alph. de Lamartine, à Livourne. Ils me feront parvenir tes lettres où je serai, mais ne m'écris plus avant d'avoir eu de mes nouvelles. Adieu.
ALPH. DE LAMARÏLNE.
LXXVUI
A monsieur Aymon de Virieu A Meyrieu (Isère).
Màcon, 30 mai ISIl.
La première lettre que tu recevras de moi. mou cher ami, sera datée de Florence ou de Rome, ou tout au moins de Turin. Je pars, je vais parcourir cette Saturnia tellus si désirée. Mes parents m'ont proposé d'eux-mêmes ce voyage auquel je ne pensais plus. Une occasion charmante et unique s'est présentée : ils l'ont saisie, et, tout malheureux que je me trouve de quitter pour sept ou huit mois tout ce que j'aime, j'en profite. La fortune ne nous sourit pas deux fois dans la vie et l'occasion n'a qu'un cheveu.
Je vais avec une jeune femme, cousine de ma mère, et son mari. Nous quittons Lyon le lo ou le 20 de juillet; nous allons jusqu'à Turin par la diligence; là nous trouvons une bonne berline qui les attend, et nous voyageons en poste, avec
assez peu de frais pour moi. Nous nous arrêterons dans chaque belle ville quelques jours ou quelques semaines. Ils vont passer deux mois à Livourne pendant lesquels je serai à Florence. Je reviendiai les rejoindre et nous irons ensemble à Rome. A Rome! mon ami, un mois, deux mois, et puis à Naples ! Nous nous embarquons et revenons à Gênes, etc.
Où es-tu? Arrive, viens me joindre à Livourne ou à Parme. Ce soir je vais annoncer mon triste départ. Que de larmes vont couler! combien j'aurai d'assauts à soutenir pour ne pas me dédire! Mais j'ai du cœur, et toutes les Armides de ma patrie ne retiendront pas un preux chevalier qui va courir les aventures et voir tout ce qu'il y a eu et tout ce qu'il y a encore de beau, de gi-and dans le monde. Je vais mettre à profit cette course unique et amasser des trésors d'instruction et de souvenir ! Encore une fois, où es-tu?
Si, par toi ou tes connaissances, je pouvais avoir quelques lettres de recommandation pour des gens instruits ou des maisons agréables de Florence, de Rome ou d'autres villes, je t'aurais de grandes obligations. Il faudrait me les envoyer ici
avant la quinzaine ou bien les adresser à une maison de commerce, à Livourne, qui me les fera passer où je serai. Voici mon adresse immuable : A MM. Vasse-Roquemont et C'^ ,pour M. Alph. de Lamartine, à Livourne. Cependant attends que je t'aie annoncé mon arrivée à Turin pour m'écrire en Italie.
Je lis dans ce moment tout ce qui est relatif à l'histoire de l'ancienne et moderne Italie et quelques voyages, entre autres celui de Lalande. Et moi aussi je ferai mon voyage, mon itinéraire, mon journal. Je reviendrai chargé de notes et de souvenirs : nous les recueillerons, les élaguerons, les classerons ; mais mon voyage sera plutôt htteraire et poétique qu'instructif. Je ne sais rien du reste. Je reviendrai parlant l'italien le plus pur, puisque mon plus long séjour est en Toscane. Je prendrai aussi des maîtres de dessin, et pendant deux mois un Grec pour maître de grec.
Peut-être à notre retour serons-nous obligés de passer par Nice et Marseille. Je n'irai donc à Paris que l'année qui suivra mon voyage. Cela m'arrange doublement : je n'y serai point sans toi.
Adieu , mon ami, tu me portes envie et je pleure
encore. Peut-être mes malheurs, qui ne font, qu'augmenter du côté qui m'intéresse tant, s'accroîtront-ils encore et me jetteront-ils enfin dans le désespoir. Peut-être, à ton premier voyage, \iendras-tu chercher le tombeau de ton ami à Rome ou à Naples. Peut-être, mais il y en a de plus consolants, c'est à ceux-là qu'il faut s'attacher :
Toujours la mer n'est pas en butte Aux ravages des aquilons, Toujours les torrents par leur chute Ne désolent pas les vallons I
Adieu. J'attends de tes nouvelles. — J'irai voir Vignet à Chambéry, je saluerai le Grand-Lemps et Belley d'un peu plus loin. Adieu, tout à toi pour la vie.
ALPII. DE LAMAIITINE.
A monsieur Guichard de Bienassis Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.
Mâcon, ïO juin ISll.
J'ai reçu ta dernière lettre, mon très-cher ami ; je ne suis point encore parti pour mon beau voyage, je ne sais pas même l'époque fixe de mon départ. Tout ce que j'en sais, c'e^t que ce sera dans le courant de ce mois-ci, et par conséquent très-prochainement. Tu as peut-être vu Yirieu qui est actuellement aux eaux d'Aix. Si tu savais son a dresse, je voudrais que tu me l'envoyasses tout de suite, parce qu'au moment oii je partirai de Lyon je lui écrirais de se trouver à jour fixe à Chambéry oii je passerai une nuit. Les eaux d'Aix sont, je crois, assez près de là, et ce ne serait pas un voyage ni un grand dérangement pour lui que de venir passer sa soirée avec moi. Si Grenoble était un peu moins loin , je t'aurais fait la même demande. Mais je vois que tu n'es pas en humeur
d'en sortir, et que l'amour t'y enchaîne encore.
Pour moi, mon ami, il faut bien que je rompe les liens les plus doux, que je me condamne pendant sept ou huit mois à une douleur mille fois pire que la mort, que j'abandonne tout ce qui m'est le plus cher dans ce monde après mes deux amis. N'en parlons plus, ne rouvrons pas des blessures trop fraîches et trop cruelles. Puissent les grands souvenirs de cette superbe Italie distraire un peu mon esprit de toutes les peines de mon cœur ! c'est tout ce que je puis espérer, car le mal est sans remède, et le temps même ne peut que me le rendre moins insupportable, sans jamais le guérir. Tu ris peut-être de mes grands sentiments de constance, toi qui jusqu'à présent m'as jugé si peu susceptible d'une éternelle passion ; lu t'étonnes ne me voir supporter depuis huit mois les mêmes chaînes, et résolu de les supporter toute ma vie : pleure plutôt le malheur éternel de ton ami !
Non ignara mali miseris succwrere...
Si tu ne reçois pas ma lettre avant le 16, ne me réponds pas, ne m'écris plus ici parce que probablement je n'y serai plus. Tu recevras de mes
nouvelles de Turin, et je te manderai mon adresse partout où je m'arrêterai. Adieu, mon ami, pense à moi, aime-moi comme je t'aime, et souviens-toi qu'il n'y a de sentiment solide que l'amitié ou un amour comme le mien.
A. DE L
A monsieur Aymon de Virieu Au Pezeau, par Cosnc (.Nio\re;.
BoloKiie.
Enfin j'ai une minute h moi, mon ami ; me voici à Bologne, obligé d'y passer une journée après avoir tout vu. Voici la première lettre que j'écris depuis mon départ, elle est pour toi, mais je ne sais oii elle ira te chercher.
Je n'ai encore guère de détails à te donner, je ne suis encore que dans l'Italie moderne, et cellelà ne me touche guère. J'ai cependant déjà un petit volume de notes décousues sur les Alpes, Turin, Milan, Parme, Plaisance, Modène et Bologne. Je n'ai encore été content que des Alpes et de Turin. Tous les deux ont passé mon imagination. Je ne me figurais pas une ville aussi belle que Turin, rien n'y manque ; l'œil n'est jamais blessé, toujours étonné et flatté. Prends les plus beaux édifices de Paris, de Lyon, de Bor-
deaux; orne-les d'architecture italienne, placeles à la suite les uns des autres, formes-eu des rues bordées de portiques et alignées au cordeau, tu auras une petite idée de Turin. Plus j'avance, plus je vois d'autres villes, moins j'espère de retrouver jamais Turin.
Milan est une ville dans le goût français. 11 y a de beaux morceaux enfouis dans de petites rues, des édifices superbes sans point de vue pour les admirer ; mais la cathédrale, autrement// Duomo, vaut huit jours d'admiration. Commencée en 1 300, elle se finit actuellement par les ordres du vieux roi. C'est un bloc de marbre blanc, d'une architecture grecque et gothique : ces deux architectures alliées par une main habile ne font pas un effet trop choquant. Il faudrait des volumes pour décrire les chefs-d'œuvre de sculpture qui la décorent en dedans et en dehors. J'y ai passé trois longues matinées.
J'ai passé mes soirées à l'immense et magnifique théâtre de la Scala, à entendre delà belle musique italienne, entre des abbés et des filles publiques ; je ne m'accoutume pas à ce mélange. Il y a à Milan moins de tableaux qu'à Turin dans les
palais; mais quand tu yviendras, n'oublie pas la galerie de rArchevêché, n'oublie pas la bibliothèque Ambroisienne ; n'oublie pas non plus d'aller un soir te promener au cours Oriental : tu y verras régulièrement cinq ou six cents équipages magnifiques garnis de jolies femmes et d'hommes maussades et taciturnes. Ah! le triste pays que l'Italie, si on veut y vivre avec les vivants ! aucune politesse, aucune prévenance, personne qui réponde aux vôtres. Voilà du moins ce que j'ai vu jusqu'à Bologne. Quand je trouve un Français, je l'embrasserais volontiers. Je parle à tous nos soldats que je rencontre : ils sont plus aimables qu'un seigneur italien.
J'ai été ce matin admirer le fameux établissement de l'institut de Bologne. Les cabinets de physique, d'histoire naturelle, d'antiques, sont très-beaux. Des professeurs célèbres dans tous les genres y donnent des leçons gratis à toute l'Italie, et l'Institut a en tout douze mille livres de rentes. Voilà qui fait honneur à Bologne et au désintéressement de ses illustres professeurs! Il faudra que nous venions faire des cours ici un de ces hivers. Cette ville est charmante et je l'habiterais volontiers .
Demain, demain, je traverse les Apennins, demain je couche à Florence ! J'y resterai trèspeu dans ce moment-ci, et je reviendrai y passer quelque temps dans un mois et demi. Pendant ce temps-là, j'aurai mon poste à Livourne oîi j'apprendrai le toscan, et j'irai faire des excursions à Pise et à Lucques.
Je commence à parler italien par force : on a beau dire que tout le monde ici parle français, à peine vous entend-on demander du pain, et les cicerom ne parlent qu'italien. J'ai sans cesse mon crayon, mon portefeuille à la main, mais je ne suis pas content de mes notes, cela ne signifie pas grand chose. Je les fais bien pour les retrouver dans quelques années et m'amuser à les relire. C'est une tâche.
Adieu. Écris à Livourne, chez MM. Vasse-Roquemont et C'^
316 eORRESPONDANCE DE LAMARTINE.
A monsieur Guichard de Bienassis
A Bienassis.
Livorno, 8 septembre 1811.
Mon ami, il y a un temps incroyable que j'attends vainement de tes nouvelles : je t'ai écrit de Milan au mois de juillet, de Florence au mois d'août, et, sans me rebuter, je t'écris encore de Livourne. Quelle est donc "ton inconcevable paresse, ou plutôt quel est donc le destin de mes lettres et des tiennes, car je ne puis me persuader que l'indifférence succède dans ton âme au feu sacré de notre éternelle amitié?
Tu as peut-être revu Virieu, tu sais qu'en passant à Chambéry nous avons eu ensemble une entrevue d'un moment, qu'ensemble nous sommes allés en pèlerinage aux Charmettes rendre hommage à Rousseau et à madame de Warens, mais que malheureusement nous avons été forcés de nous séparer bientôt, lui pour retourner à Paris y chercher sa mère, moi pour traverser les Alpes
et parcourir cette terre enchantée où rien ne me manque de tout ce qui peut satisfaire l'imagination, mais oii je regrette sans cesse deux amis et une maîtresse adorée. Tu sais probablement de qui je \eux parler, mes lettres de cet hiver ont dû t'apprendre que je m'étais enfin laissé prendre, et pour toujours, dans des liens qui feront le malheur plutôt que le charme de mes tristes jours.
Et toi, mon ami, où es-tu à présent? à Bienassis sans doute, auprès de ton aimable mère et de la vieille petite sœur. Tu lis, tu écris, tu fais des vers et des châteaux en Espagne; n'oublies-tu pas au moins tes amis, et sont-ils pour quelque chose dans tes songes? Virieu ne m'a paru que paresseux, mais pour refroidi, au contraire! Nous pouvons compter tous deux sur un ami, à la vie et à la mort, mais ami jusqu'à l'enthousiasme, pourvu qu'il ne s'agisse pas d'écrire. Que j'aurais été heureux si les circonstances nous eussent permis de faire tous trois ensemble ce voyage incomparable en Italie! combien l'intérêt en aurait été doublé pour moi ! Car je le fais sans avoir personne à qui faire part de tout ce que je vois, sens ou observe, et par conséquent assez maussadement. De
plus, je suis parti comme malgré moi, le cœur navré et les yeux pleins de larmes; tu sais pourquoi. Je suis à peu près au milieu de mon voyage, J'ai parcouru la Savoie, le Piémont, le Milanais, la Lombardie, la Toscane enfin, oià je me repose dans la patrie du véritable et bon italien, et travaillant plus obstinément que je n'ai fait de ma vie à me rompre les oreilles et l'esprit dans cette langue vraiment céleste. J'ai vu Turin, Milan, Bologne, Parme, Plaisance, Modène, Florence; j'ai séjourné plus ou moins de temps dans toutes ces belles villes, et je suis maintenant à poste fixe dans un magnifique port de mer, à Livourne, d'oii je fais des excursions à Lucques, à Pise, etc. , jusqu'au moment prochain où je partirai pour Rome, et de Rome pour Naples. J'ignore encore quel temps je resterai en Italie. Cela dépend un peu de mes compagnons de voyage. 11 me faudrait des volumes et des volumes pour le détailler les choses que j'ai vues, sans compter celles que je vais voir. Je laisse tout cela pour Bienassis; nos souvenirs nous amuseront quelques soirées d'automne, s'il nous est encore donné d'en passer quelques-unes, ensemble, dans cette aimable liberté et cet abandon si déli-
cieux. A présent que, lancé dans le grand tourbillon du monde et des voyages, je m'oublie quelquefois moi-même, je ne perds pas le souvenir des deux charmants séjours que j'y ai faits près de toi et d'Aymon. Atout considérer, quoique dans ce temps-là nous nous plaignions tous les trois, ce temps aura été probablement le plus heureux de toute ma vie. Les nuages s'amoncellent, le jour disparaît, lamer s'agite, ô journées tranquilles du rivage, que nous étions sots de ne pas vous apprécier assez et de désirer de nous embarquer et de faire aussi notre triste traversée ! Tu vas rire peutêtre de ma belle apostrophe que je fais bien sérieusement, en beau style poétique, et. je t'assure, sans prétention. Que veux-tu? malgré soi et malgré Minerve, on devient poëte dans ce beau pays, sur ces bords charmants de la Méditerranée. Et puis mon cœur est si plein de tristesse qu'il en met partout.
Adieu. Écris-moi à Florence (poste restante). J'y passerai encore quelques jours en partant pour Rome, et j'y trouverai ta lettre. Rappelle-moi au souvenir de ton aimable mère.
Adieu, ton ami,
ALPH. DE LAMARTINE
A monsieur Aymon de Virieu
Au Pezeau, par Cosne (Nièvre).
14 septembre 1811.
Je reçois à l'instant ta lettre bien heureuse. Arrive, arrive, mais arrive tout de suite, je te battrais pour ton insouciance et tes retards! Pense donc que nous n'aurons peut-être qu'un mois à être ensemble, si tu ne franchis pas tout de suite les Apennins. Oui, tout de suite : point de relards à Turin, à Milan, à Bologne, ça n'en vaut pas la peine. A Livourne et à Rome tout de suite ! Tu me trouveras encore ici dans à peu près un mois, t'attendant tous les jours et m'ennuyant pour t'attend re et voler à Rome.
M. de Fréminville, avec qui j'ai fait connaissance chez le préfet et qui a beaucoup de bonté pour moi, viendra avec nous, si tu arrives à cette époque ; il n'aura que ce moment de libre. Sois ici sans faute le 12 octobre, et écris-moi ce qu'il en
est, afin que je m'arrange en conséquence. Je
n'irai point à Venise, l'argent me manquerait.
Arrive , adieu , point de paresse ni de jours
perdus.
P. -S. Je ne sais ce que je t'écris, dans l'emportement de ma joie. Pardonne-moi de trop t'aimer.
A monsieur Guichard de Bienassis A Bienassis.
Livorno, 13 octobre.
Je ne sais, mon cher ami, quelle fatalité arrête ou tes lettres ou les miennes: voilà la troisième au moins sans réponse, et je commence sérieusement à être en peine ou de ta santé ou de tes sentiments. Oui est-ce qui arrête ta plume? qui est-ce qui t'occupe si fort que tu n'aies pas un instant à me donner, et que tu me laisses ainsi des mois entiers, à trois cents lieues de toi, sans me donner signe de vie? En vérité je ne sais que penser, et il me passe parfois d'étranges idées par la tête. Es-tu à Bienassis? es-tu à Grenoble? es-tuàAoste? Tes maux de poitrine sont-ils devenus plus sérieux? Estu malade? Es-tu mort ? Rassure-moi vite,je t'en prie, et ne mérite plus des reproches que je suis vraiment assez fâché d'être ol)ligé de te faire si souvent. C'est par cette maudite négligence que
les amiliés les plus vives finissent non pas par s'éteindre, mais par s'engourdir. La lame est toujours la même, mais la rouille la couvre et la défigure. Prenons-y garde, mon cher ami, il viendrait des jours où nous nous en repentirions. Qu'un peu de paresse ne l'emporte pas sur les plus vifs sentiments de notre âme! Je ne souffrirai certainement pas que nous restions dans cette langueur, dans ce sommeil d'amitié où tu es tombé avec Yirieu ; je te réveillerai malgré toi, et j'aurai plus de persévérance à demander que toi à refuser.
A proposde Yirieu, sais-tu qu'il vientmejoindre en Italie? Je l'attends ici aujourd'hui ou demain. Mes premiers compagnons de voyage sont obligés de retourner déjà en France, et je vais finir ce voyage charmant avec un de mes deux amis. Pourquoi ne pouvons -nous pas le faire tous les trois ensemble! Mais j'espère toujours que cela poiirra venir et je ne renonce pas à mes plus jolis projets. Tu me crois sans doute bien heureux : ô mon cher ami, tu ne sais donc pas ce que j'ai laissé en France ! tu ne sais donc pas que toute espérance est morte dans mon cœur, et que, plus
324 roimESPONDANCF. DE LAMARTINE.
à plaindre que Saint-Preux, je n'aurai connu pour toute ma "vie qu'une passion sans aucune jouissance, et qui va me précipiter dans un abîme sans fond, sans que j'aie seulement goûté une goutte de cette félicité qui compense tout ! Je marche à présent sur d'étranges précipices, je m'endors un moment sur les infortunes de toute espèce qui me menacent. Tu sauras dans quelque temps quel réveil horrible m'attendait ! tu apprendras d étonnantes aventures et tu me verras plongé dans la misère et l'opprobre, et le tout pour avoir aimé ! et de la manière la plus pure et la plus noble ! 0 hommes ! ô cruel empire de l'orgueil mal placé et des sots préjugés qui nous égarent ! Mais il faudrait te voir pour te parler à mon aise de tout cela. J'espère qu'à mon retour j'irai passer quelques instants à Grenoble, si tu y es encore, ou à Bienassis.
Dès que Virieu sera arrivé, nous partirons ensemble pour Rome. Dieu sait combien nous y resterons, combien nous courrons, combien nous travaillerons ! De là, nous irons à Naples passer vraisemblablement une partie du carnaval. Delà enfin je reprendrai ma route pour ma chère et
maudite ville, car je ne crois pas que l'amour et mes finances me permettent de rester en Italie tout le temps qu'Aymon y passera. Voilà bientôt cinq mois que j'y suis, et mon cœur saigne tous les jours d'être forcé à une aussi cruelle et aussi longue séparation. Cependant, ne voyant dans mon retour que de nouveaux sujets de chagrin, sans aucun rayon d'espoir, je le redoute autant que je le désire, et ne sais à quoi me déterminer. Peut-être resterai-je avec lui.^ peut-être reviendrons-nous par Venise. Milan et la Suisse, qu'il n'a pas eu le temps de parcourir, étant pressé de venir me trouver. Xe pourrions-nous pas, au temps de notre retour, nous donner rendez -vous dans quelque ville de Suisse, comme Lausanne ou une autre plus près, et là nous embrasser enfin tous les trois?
T'ai -je mandé qu'en passant à Chambéry nous avions renoué avec le spirituel et malheureux Aiguet, qui vit là en vrai philosophe et qui ne peut manquer de devenir un jour un Rousseau? T'ai-je mandé que nous avions visité les Charmettes? t'en ai-je fait la description? Mais je crois que tu y es allé et que tu les connais mieux
326 CORRESPONDANCIî DE LAMARTINE.
que moi. Pour des descriptions d'Italie, je l'en apporterai un portefenille bien garni, et nous nous distrairons quelques soirées d'hiver à Bienassis.
Toute ma pensée, à présent que je mène une vie sédentaire, est tournée du côté de l'italien : je travaille comme je n ai jamais travaillé de ma vie, et je fais d'assez grands progrès. Pardonne-moi si mon français n'a pas le sens commun, je l'oublie entièrement, et je n'ouvre plus que des poètes italiens. Il faut bien que je me prépare des ressources pour le temps de l'adversité qui approche. Qui sait à quoi je serai réduit ?
Adieu, mon cher ami, je t'aime toujours pardessus tout, malgré tes torts et ta froideur. J'espère que je n'aurai plus à m'en plaindre, et qu'en arrivant à Rome, j'y vais trouver une longue lettre de toi.
AL. DE LAM
A Rome, poste reslante.
A monsieur Aymon de Virieu
Au firand-Lemps.
Florence, 23 octobre 1811.
Voilà sept ou huit jours que je suis à Florence. J'ai revu avec M. de Fréminville tout ce que j'avais déjà vu. Je m'y trouve dans ce moment- ci avec sept ou huit personnes de ma connaissance, logées au même hôtel. Les devoirs de sa charge ont déjà rappelé M. de Fréminville à Livourne, et moi je compte partir après-demain soir avec le courrier de Rome, malgré tout ce qu'on dit des dangers de la route, des vols, des assassinats, etc. , et malgré les instances de mes compagnons de voyage qui voudraient me ramener avec eux. Je le voudrais bien aussi moi-même, mais qui sait quand il me serait possible de revenir ensuite à Rome ou à Naples qu'il faut absolument que je voie ! qui sait ce qui m'attend à mon retour! Partons donc et confions-nous à notre destinée qui en sait plus long que nous.
Et loi, mon ami, comment vas-tu? Es-tu dehors enfin de celte maudite fièvre qui est venue rompre si mal à propos le plus joli projet que nous ayons pu faire de notre vie, et me priver de liiiiique consolation que je puisse espérer dans mes maux trop réels? Es-tu de retour à Lemps? Y passes-tu l'hiver ou espères-tu encore venir l'achever en Italie? Lors même que tu viendrais h présent, nous aurions peu de jours à passer ensemble; l'argent me manque, et je vis presque déjà sur mon crédit.
Nous sommes toujours contrariés ! Le sort n'est point levé, comme tu le disais aux Charmettes; je n'espère même plus guère le voir levé pour nous. Nous apprenons à nos dépens le grand art de la résignation. Il nous sera utile peut-être autant à l'un qu'à l'autre, car qui de nous deux peut dire qu'il n'a pas aussi son calice à avaler jusqu'à la lie? J'en ai eu un cruel ces jours-ci! Si tu étais là, je te le dirais, mais cela ne s'écrit pas. Malheureusement jen'ai pas été patient, et je me suis révolté contre le sort, violemment. Il en arrivera ce qu'il pourra! Florence me plaît davantage que la première fuis. J ai trouvé à la galerie de nouvelles beautés.
J'ai admiré l'intérieur du palais Pilti que je ne connaissais pas encore. On me dit que Rome est un désert en comparaison de tout ce que j'ai \u jusqu'à présent. Pour Naples, c'est, dit-on, un paradis. Que ne puis-je y passer l'hiver et t'y attendre ! J'ai fait ici une ou deux connaissances qui me seront utiles à Rome, si je suis d'humeur à m'amuser.
As-tu des nouvelles de Guichard? Je suis vraiment en peine de lui. Si tu es à Lemps, tâche de le voir et de lui faire quelques reproches sur son silence avec nous : j'ai beau lui écrire, il ne me répond plus, et Dieu sait si je le mérite !
M. de Fréminvillem'a comblé d'honnêtetés de toute espèce. Je te remercie de ta recommandation près de lui. Nous nous convenons beaucoup pour parler morale et métaphysique, mais nous sommes peu d'accord sur la pratique.
Adieu, je vais duier avec un enragé musicien, compositeur, auteur, etc. Le temps me presse et voici l'heure de la poste. Je t'embrasse de tout mon cœur et attends impatiemment de tes nouvelles à Rome.
AL. DE LAMARTINE
Chez yi. Camille Bertarelli, banquier à Rome.
130 CORRESPONDANCE DE LAMAUTINE.
A monsieur Aymon de Virieu.
18 novembre I8I1.
Mon cher ami, pourquoi n'ai-je point de les nouvelles? Es-tu toujours plus malade ou cs-tu en route pour venir me joindre? Je suis inquiet, sérieusement inquiet; rassure-moi donc vite, écris-moi quelques lignes seulement, pas plus long que je n'écris à mon amie quand je suis pressé : je t'aime et je me porte bien. Ajoutes-y : j'arrive.
Tu sais que je suis à Rome déjà depuis un certain temps. J'y mène la vie d'un ermite : j'erre le matin dans ses vastes solitudes, tout seul le plus souvent ; je visite, un livre dans ma poche, ces belles et désertes galeries des palais romains ; le soir, je travaille ou vais visiter quelques artistes. Ils sont tous de l'honnêteté et de la complaisance la plus aimable. Il va huit jours que je n'ai mis les pieds au spectacle. Je ne sais si je dois aller
faire une excursion àNaples : on assassine toujours à force; et puis Rome me plaît au delà de toute expression. Son aspect, ses mœurs, son silence, sa tranquillité, me font du bien. Si jamais des malheurs irréparables m'arrivaient, je viendrais me fixer ici. Je crois que c'est le lieu qui convient le mieux à la douleur, à la rêverie, aux chagrins sans espoir. 11 me semble que madame de StaiM dit quelque chose de semblable dans Corinne, je suis bien de son avis. C'est une femme qui, quoi qu'on en dise, connaît bien le cœur de l'homme, et a souvent plus de sens qu'on ne croit. 11 y a tant de choses qu'on ne connaît qu'après les avoir soimême éprouvées !
Madame la comtesse d'Albani est actuellement ici. Je l'ai rencontrée, il y a une quinzaine de jours, à la galerie du Vatican, mais, comme je n'ai pas de recommandation pour elle, je ne m'y suis pas présenté. Elle est toujours, dit-on, avec un certain peintre français qu'on croit avoir succédé à Alfiéri. Quelle chute!...
Je ne sais oii je passerai mon hiver. J'aimerais à le passer à Rome, mais de cruelles circonstances me tourmentent et me rappellent. Viens, décide-
332 CORRESPONDANCi!: DE LAMARTINE.
moi, aide-moi, secours-moi, je suis un homme perdu. Vignet m'écrit des lettres dignes de lui, cliarmantes. Yois-le en passant et emhrasse-le pour moi. Si je repasse parle Mont-Cenis, ce qui serait fort de mon goût, je me propose de m'arrèter quelque temps à Cliambéry. Je te dirai que j'ai l'envie de m'élablir quelque temps dans ce payslà; je ne sais pourquoi il m'enclianle. J'y louerai une de ces petites maisons, solitaires et pourtant si près de la ville, afin de pouvoir, quand je le voudrai voir quelques figures humaines, car je vis plus que jamais avec des êtres tout imaginaires. Ce que je ne conçois pas, c'est que nous ayons ainsi dans notre tête l'image d'êtres parfaits, et que dans la réalité ils n'existent pas. Où avons-nous donc pris cette copie sans modèle? — Il faudra qu'alors tu t'établisses au Lemps. Nous irons un mois chezl'un, un mois chez l'autre. Mais te contenteras-tu de mon frugal ordinaire? Ce ne sera pas, comme dit Horace, ïaurea mediocrilas, ce sera bien pis.
J'attends un de ces jours le déuoûment d'une affaire, qui doit me décider sur le temps de mon séjour ici, et qui me donnera peut-être un moment
(le relâche dans mes chagrins. Dieu le veuille ! Hier je suis monté à St-Onuphre, je suis entré dans le couvent, dans une petite vilaine église: un frère m'a reçu et commençait à m'expliquer de mauvaises peintures et d'ennuyeuses inscriptions. — Mais le tombeau du Tasse, lui disais-je toujours? — Per Dio, le tombeau du Tasse! vous marchez dessus, m'a-t-il dit ; et en effet j'ai regardé à mes pieds, j'ai vu une très-petite pierre carrée et Wn^cn^Hou. : Fratres ejus ecclesise, etc. Je me suis jeté à genoux, je ne sais pas quelle prière j'ai faite, mais je sais bien que je pleurais en me relevant et que je me suis en allé bien honteux de moi-même.
J'ai vu à Rome tout ce qu'on peut voir matériellement, mais que d'années et de connaissances il faudrait pour dire: Jai vu Rome! Adieu, écrismoi, à M. Alph. de Lamartine, poste restante, à Rome. Je t'embrasse à présent, non-seulement comme mon meilleur, mais comme mon unique ami : mes yeux se sont dessillés sur bien d'autres. Adieu, tout à toi ni ieternum.
ALPH. DE LAMARTINE
A monsieur Guichard de Bienassis
Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.
Xapoli, 8 décembre ISII.
Clierami, ta lettre tant désirée, tant attendue, m'a fait beaucoup de peine. Je t'ai bien reconnu à tes injustes et bizarres craintes, à tes soupçons presque injurieux pour ton ami. Ce n'est pas la première fois que tu me les manifestes depuis que nous nous connaissons; ce n'est pas la première fois que je m'efforce de les détruire et de les déraciner tout à fait de ton cœur toujours trop prompt à s'aigrir. Que me dis-tu? Que signifient ces comparaisons plus qu'inutiles entre nos deux existences futures dans ce monde, entre nos sorts, entre nos prétendues fortunes? Ne t'ai-je pas prouvé vingt fois que même en cela nous n'étions que trop égaux; et que, si mon état avait en apparence quelque chose de plus brillant que le tien, ces avantages apparents étaient bien rachetés et
plus que compensés par une servitude et mille et mille assujettissements qui le rendent dépendant et plus incertain que le tien? Et d'ailleui's, ômon ami, lors même que ma fortune l'emporterait un jour sur la tienne (ce qui probablement ne sera jamais), la véritable amitié qui non plus que le véritable amour n'est point une vaine liaison de convenances et de richesses, mais un dévouement entier et parfait des cœurs nobles et sincères, s'inquiéterait-elle de quelques disparates dans nos deux conditions? M'oublierais- tu parce que je serais en carrossel t'oublierais-je parce que tu serais à pied ? Sonde ton âme, et lis-y toi-même ton arrêt et la peine que ces phrases-là ont dû me faire î Non, mon ami, soit que je sois destiné par le sort à promener par le monde mon inquiète oisiveté et à cacher sous des dehors brillants les maux secrets qui me rongent, soit qu'un grand revers de fortune mérité noblement me réduise au dernier rang des créatures pensantes, sois-en sûr, mon cœur ne trahira jamais ses intérêts les plus chers, n'étouffera jamais les plus doux sentiments qu'il ait pu sentir. Je ne te ferai jamais rougir, ton cœur m'en répond. Pourquoi donc ne
3!]G (.()Uiu:spoM)ANr.K dk lamaihini:.
inc ciois-lii i)as une Anic aussi noMo <.'t aussi ferme que la lieiine? I*<)iii(|u<»i havailles-lu sans cosse ton ima^nnalion ardente sur des proliabilités (jiii no i»ouvont (ju«» me faire souffrii- de toutes inaiiièros? Taisons-ii(»us, no parlons plus de tout ceci. Ne m'y réponds pas même. Ce sont aulanl do paroles perdues. Aime-moi, ne me refuse plus une amiti»' (pic tu somhles chercher à me ravir, et sois sur (juoni loi ni moi nous ne retrouverions jamais ce (juo nous perdrions on nous perdant.
Poiii(iii(ii no mo donncs-lii pas plus do détails sur ce nouvel ou ancien attachement qui t'a mis dans un état presque semblable au mien ? Parlemoi plus oiivortoment, et dis-moi surtout si l'objet qui l'a fait lant de maux est le morne qui te lit rèvor tant do félicités la première année de ton séjour à Grenoble? ou si c'est cette autre aimable jeune personne qui paraissait devoir lui succéder dans ton cœur? Pour moi, mon ami, je traîne, je promène, je berce par toute l'Italie mes ennuis déchirants. Quelquefois ils paraissent s'endormir un instant, mais ils se réveillent bientôt avec plus de force. Je suis comme un malade à qui la force de la douleur on ôte parfois le sentiment, mais
qui revient, trop tôt pour lui, h la souffrance et à la vie.
Rome, que j'ai habitée près de deux mois me plaisait beaucoup. Je m'en suis arraché avec peine pour venir passer quelques jours dans cette incomparable Naples; et m'y voilà retenu, moitié par des instances réitérées, moitié par insouciance, au moins encore pour un grandissime mois, sinon pour plus longtemps. Virieu arrive, dit-on, en Italie: je ne sais si cela est vrai, et si nous pourrons nous rencontrer quelques minutes quelque part. Une cruelle et opiniâtre fatalité nous a séparés dans les moments peut-être où nous aurions eu le plus besoin Tun de l'autre. Mais je dis à présent comme Job : la volonté de Dieu soit faite !
T'ai-je mandé que Vignet m'écrivait à p résent des lettres charmantes, qu'il m'avait demandé ainsi qu'à Virieu notre amitié? En passant, au mois de juin, par Chambéry., je fus le voir, il n'y était pas ; et de là vint ce raccommodement qui m'a fait plaisir. Tu me parles beaucoup de madame de
en serais-tu épris?
Je vais demain matin à Pouzzoles, à Baïa, à la Solfatare ; j'arrange une partie pour aller au Yé-
suve avec des dames napolitaines. J'emploie mon temps à courir, à voir sans suite et sans raison ; je n'écris presque plus rien, je suis mort au monde, aux projets de ma jeunesse, je m'endors. Endormons-nous ensemble, mon ami, laissons-nous bonnement conduire par les circonstances, sans plus chercher à les gouverner ni à les vaincre : c'est une folie. Suivons le gros du troupeau, qui mange et qui dort, et vit au jour la journée, sans s'inquiéter d'amour, ni d'avenir, ni de gloire. Ces noms-là nous font encore battre le cœur : tant pis ! Heureux celui qui ne les entend ni ne les comprend ! Mais, hélas ! mon ami, quand parviendrons-nous à ce haut degré d'abrutissement ou de sagesse? que de chemin nous avons encore à faire l'un et l'autre! Tu l'as dit : nous sommes nés tous deuxpour être toute notre vie persécutés et malheureux. Que le ciel accomplisse ses desseins, fournissons patiemment la carrière! Un jour succède à l'autre, une souffrance à une autre ; mais il vient enfin ce jour qui est le dernier, cette douleur qui finit tout, et alors la paix ! iNe hâtons pas le moment. Mon cœur me dit de l'attendre, mon cœur me dit bien des choses qui me consolent.
Que bénie soit la main d'oii me viennent les maux et les consolations! Je commence à l'entrevoir, et j'aime à la sentir.
Adieu, pardon de mon bavardage, sicut œgri sormùa. Écris-moi ici, à M. Alpb. de Lamart., chezM. Ducbaliot, banquier, àNaples, — ou poste restante à Rome, c'est égal.
340 CORRESPONDANCR DE LAMARTINE,
A monsieur Aymon de Virieu Poste restante, à Florence.
^'apoli, décembre 1811.
Mon ami, je suis à Naples. J'y suis venu dans le désii' et l'espérance de n'y passer que cinq à six jours, et voilà que je ne peux pas espérer d'en sortir au moins d'un grand mois. Et toi, oii es-tu? Vignet m'a mandé que tu étais en route, mais je n'ai pas eu d'autres détails. Si tu reçois cette lettre, arrive tout courant à Naples. Nous aurons au moins le plaisir de retourner ensemble à Rome. Là je t'embrasserai, je te souhaiterai un heureux voyage, et je le quitterai vraisemblablement pour longtemps. Quelle fatalité nous a poursuivis, mon cher ami ! 11 faut qu'il y ait quelque grand dessein caché là-dessous. Tu crois comme moi aux compensations, tu dois penser de même.
Tu ne verras rien au monde de plus beau que
ANNÉE 1811. 3il
le golfe de Naples et de plus bruyant que cette ville. Le Vésuve est en éruption depuis huit jours, exprès pour moi. J'y vais un de ces jours. Adieu, je l'adresse ces deux mots à tout hasard à Florence.
Ton ami i/i œternum l
342 CORIlESPOiNDANCE DE LAMARTINE
LXXXVIIl
A monsieur Aymon de Virieu
Poste restante, a Florence.
Naplcs, 15 décembre I81I.
Mon ami, je t'altends à Naples on je suis depuis quinze jours. Ta dernière lettre m'annonce enfin ton arrivée. Écris-moi bien toute ta marche, jour par jour, sans quoi nous ne nous trouverons nulle part. Si tu n'arrives pas aussitôt à Naples, au moins faut-il que nous nous embrassions à Rome, Voici mon adresse dans ces deux villes : Chez Camille Bertarelli, banquier, à Rome; — chez M. Duchaliot, banquier, à Naples. — Ne sois pas paresseux pour m'écrire, une lettre de moins peut nous faire manquer notre rendez-vous.
Adieu, j'arrive d'Herculanum. Je suis ici peutêtre encore pour un petit mois, et qui sait? peutêtre plus. Je n'ai tait aucune économie, parce qu'étant tout seul, je n'ai pas le courage d'en faire. J'a tout jeté par les fenêtres et je suis à sec.
Adieu, ton ami.
ANNÉE 1811. 3i3
A monsieur Aymon de Virieu
Posle rcslanlc, h Cènes.
Naples, 28 décembre 1811.
Hier je reçois ta lettre, datée de Turin : j'espère que tu m'annonces ton arrivée prochaine ici ou à Rome, et je vois encore cette maudite fièvre quarte qui te retient pour je ne sais combien de temps dans la plus insignifiante ville de toute l'Italie. C'est ta faute aussi. Pourquoi n'as-tu pas pressé davantage ton départ ? pourquoi passer à Grenoble, séjourner h Lemps, perdre du temps ? Tu serais déjà près de moi ; je te soignerais, et il faudrait que cette fièvre fût bien maligne pour résister à nos efforts réunis. Mais pourquoi te gronder, n'es-tu pas déjà assez à plaindre ! Je le suis autant que toi, et ce retard me chagrine peutêtre davantage.
11 y a un mois que je suis établi à Naples ; j'y étais venu pour huit jours et peut-être y suis-je
3ï4 CORUESPO>'DANCE DE LAMAIITINE.
encore pour deux mois, pour tout le gros hiver, qui ressemble ici au plus charmant printemps. Tout cela dépend en grande partie de toi, de ta marche. Si tu arrives tout de suite, je t'attends ici, pour repartir ensuite avec toi pour Rome où tu ne feras que passer. Si tu t'arrêtes bêtement à Florence, à Livourne, tout est perdu. Nous ne nous voyons pas ou presque pas, et j'en ai besoin. Je veux passer avec toi des journées tête à tête sans tieis aucun : tout est importun entre deux amis comme entre deux amants.
Je t'ai écrit deux ou trois fois d'ici ; j'ai adressé mes lettres à Bologne, à Florence, je ne sais où. Écoute-moi, mon ami : Turin, Gênes, Livourne, Florence même, tout cela n'est pas de l'Italie. Tu ne la trouveras qu'à Rome, à Rome et à Naples. Tu regretteras tout le temps perdu ailleurs : il n'y a que Rome et Naples dignes d'un curieux et d'un homme qui sait voir et sentir. Viens-y vite.
Sais-tu que. dans ma belle indifférence, j'étais tenté de ne pas venir à Naples: j'aurais perdu le plus beau spectacle du monde entier qui ne sortira plus de mon imagination. J'aurais manqué ce qu'il y a de plus intéressant en Italie pour une tête
ANNÉU: 1811. o45
faite comme la nôtre. Les mots me manqueraient pour te décrire cette ville enchantée, ceijolfe, ces paysages, ces montagnes uniques sur la terre, cet horizon, ce ciel, ces teintes merveilleuses. Viens vite, te dis-je, et tu crieras plus haut que moi.
Je suis solitaire, je vis seul, partout seul, avec mon domestique et un guide. Je suis monté seul au Vésuve, j ai déjeuné seul dans l'intérieur du cratère, je suis allé seul à Pompéï, à Hérculanum, à Pouzzoles, partout ; demain je vais seul à Baïa. Ah ! que n'es-tu ici ! Pourquoi le ciel a-t-il refusé à mes prières un compagnon tel que toi ? Mais je me soumets et me tais. Respectons les décrets de cette Providence inconnue que je cherche toujours et que je crois sentir quelquefois, surtout dans le malheur. Qu'en penses-tu ?
Je me trouve en cemoment-ci sans le sol et avec des dettes à Naples. Je ne pourrais pas en partir, si je ne trouvais pas ici une àme charitable qui eût la complaisance de me prêter quelques ducats. Je ne sais trop si je les trouverai. Je m'endors là-dessus et fais une dépense de fol, en attendant. Tu ne saurais croire à présent à quel point je porte linsouciance et l'imprévoyance partout, c'est l'air du
340 COr.RESPONDANCE DE LAMAÎlTlNE.
pays : je deviens un vrai lazzarone. J'ai gagné enfin le sommet élevé du haut duquel je vois tout sans que rien m'atteigne. Je dors; j'oublie le beau toscan, le majestueux romain, je parle napolitain, c'est une autre langue ; je ne fais rien, rien du tout, je lis à peine des bêtises que j'ai lues cent fois ; je ne vais ni dans la société ni même aux théâtres; je ne suis plus qu'un lourd composé de paresse, de mollesse, de fierté et de petitesse : ça m'est égal.
Tu seras, j'espère, à Gênes quand cette lettre t'arrivera. Pars tout de suite, viens à Rome et tout de suite à Naples. Nous nous arrangerons pour passer au moins un bon mois ensemble. Mon adresse ici esta M. Al. de Lamartine, chez M.Duchaliot, banquier, strada di Cldaja, ou bien à Rome toujours chez Rertarelli.
Adieu, je t'embrasse et suis à jamais ton
meilleur ami.
A. DE LAM
A. monsieur Aymon de Virieu
Poste restante, à Rome.
Naples, 14 janvier 1819.
Mon ami, tes deux lettres, l'une de Livourne et l'autre de Florence, me sont arrivées ce matin. Je ne te dis pas quel plaisir elles m'ont fait. Je ne vais plus avoir un moment de repos que je ne t'aie embrassé ici.
Je t'écris bien à Rome, mais j'espère bien que cette lettre t'y trouvera à peine et que l'amitié l'aura emporté sur tout le reste. J'espère que tu ne t'y seras arrêté que trois jours, seulement pour donner un premier coup d'œil, et que tout de suite tu auras pris le courrier de Naples où tu arrives peut-être pendant que je t'écris. Tu me ti'ouves sans doute bien exigeant, mais, mon ami, je ne te demande que ce que je me sens capable de faire moi-même ! Pardonne-moi mon empressement : le moment oii je te verrai arriver sera le
plus doux que j'aie éprouvé depuis deux ans, sera le plus doux que je puisse peut-être jamais éprouver dans la suite! Le ciel nous doit des consolalions et nous charge de nous les donner mutuellement. Ouo rien ne t'arrête donc à Rome : ni bienséance ni curiosité. Nous y reviendrons ensemble, nous reverrons tout ensemble; il y a temps pour tout. Mais chaque jour que tu y passes est un jour que tu m'enlèves en pure perte; car qui sait si d'un jour ;i l'autre je ne recevrai pas l'ordre de repartir. Pense à cela, laisse-toi toucher. Dis que tu as à Naples un ami souffrant, malade, abandonné; arrive contre vents et marées. Si toutes mes raisons ne l'emportent pas, tu n'es plus mon ami. Je te renie, je te crois changé pour moi. Pense que je puis peut-être passer encore un mois à Naples avec toi, être ton cicérone et ton guide et ne pas te quitter d un instant. Pense que nous reviendrons à Rome ensemble, que peutêtre je pourrai m'y donner encore quelques semaines, pense à tout cela. Ce ne sont pas des projets, ce sont des idées que nous soumettons au sort, à ce que j'appelle et crois Providence. Pense que mille nécessités me retiennent encore ici. et que
pai' de trop bonnes raisons (tu m'eutends) je ne puis dans ce moment voler moi-même à Rome. Pense que, si j'y vais, tu seras obligé toi-même de me quitter pour venir à Naples, et que, si je vois encore du temps à rester en Italie, ce temps-là serait perdu pour notre amitié. Me comprends tu ? car je m'embrouille.
Mon ami, je t'attends chaque jour. Si tu n'es pas encore parti, écris-moi sur-le-champ comment tu viens. Dis-moi le jour et l'heure et le moment de ton arrivée à Naples. J'irai l'attendre à la porte de la ville dans mon équipage ; dussé-je y passer la nuit entière, je t'y attends. Si par hasard nous nous manquions en arrivant, viens sur-le-champ me trouver. Je ne suis plus à l'auberge. J'ai pris un petit appartement chez un de mes parents que j'ai trouvé ici. Demande M. Dareste de La Chavanne, directeur de la manufacture royale des tabacs, à Naples, à San Pietro Martyr, près de la Marine. Viens-y sur-le-champ : j'y loge. Si tu veux que nous logions près l'un de l'autre, je te mènerai dans un petit hôtel garni modeste et très-bon marché, comme il nous convient à nous, pauvres diables. C'est là que j'ai logé quelque
352 CORRESPÛ.NDANrE DK LAMAllTINE.
t.emps. Tout le monde le connaît à Xaples : chez Madame Gasse, à Monte OHveto^ vicolo di donna Albina. JNe perds pas cette adresse. Si tu n'as pas d'autres projets plus magnifiques, cela te convient parce qu'on n'y parle que français, et qu'il y a une table bonne, honnête et peu coûteuse. D'ailleurs pour la table, il faudra nous arranger pour manger ensemble.
Je dois avoir encore mon appartement à Rome chez Daman, .l'avais écrit à mon domestique de le remettre. Je ne sais s'il l'a fait. Vas-y, si tu veux, et demande le nommé Giachino. domestique de place. Prends-le, si tu n'en as pas. Demande-lui non pas les habits, mais les mouchoirs et les chemises qu'il a à moi, et, si cela ne te gêne nullement, apporte-les-moi ici Je te remets un billet pour qu'il te les donne avec confiance, mais, je te le répète, ne les apporte qu'autant que cela ne te donnera nul embarras. Le Giachino est un brave homme: prends-le, si tu en as besoin, et confielui tout.
Dans tous les cas, mon domestique restera à l'attendre à l'entrée de Naples, au bureau des passe-ports à Capo di china, tous les soirs. Écris-
moi sur-le-champ et par l'estafette. Je t'aime comme tu ne peux pas le croire. Ton ami à jamais.
A. DE L
Voici mon adresse ici pour les lettres : A M. Alph. de Lamartine, chez M. Duchahot, banquier, à Naples, rue de Chiaja.
Adieu.
A monsieur de Virieu
Naples, mercredi 22 janvier 1812.
Pourquoi donc ne mets- tu jamais de date à tes lettres ? En voilà une qui m'arrive de Florence, et je te croyais pour le moins dc^jà à Rome. Mais enfin je me console, si tu ne t'y arrêtes qu'un jour et si tu viens me joindre sur-le-champ. Oui, mon ami, je t attends; tous les matins, je me dis: C'est aujourd'hui que je l'embrasserai. Serai-je toujours trompé?
Tu auras déjà trouvé une lettre de moi à Rome, et tu m'y auras, je pense, tout de suite répondu. Gomment \iens-tu ? en poste, en voiturin ou par le courrier ? Je te conseille la dernière manière comme la plus prompte. Arrive donc tout de suite.
Nous passerons ensemble quelques jours à Naples, et, comme tu le dis, nous reviendrons ensemble à Rome, partout où tu voudras ; car pour
ANNÉE 1812. 3oO
moi, mon seul désir est d'être avec toi. Je n'ai plus d'émulation ni de curiosité pour rien. Viens t'attrister, Viens faniaslicare avec moi. Je te conduirai partout :j'ai tout vu depuis longtemps, et, sans l'espoir de te voir arriver, il y a longtemps que j'aurais secoué la poussière de mes pieds.
Je suis sans le sol. Je viens de me mettre à jouer. J'ai gagné en deux jours une quarantaine de piastres. Je vais peut-être les reperdre ce soir en voulant pousser plus loin. Je maudis tout.
Le Vésuve fume beaucoup encore. Combien je t'ai regretté le jour de cette belle éruption! Pourquoi aussi t'arrêtes-tu à Livourne, à Gênes, à Florence ? Ce sont des villes à voir en un jour. Tu verras autre chose à Rome et à Naples, mais surtout à Rome.
Adieu, j'espère t'embrasser dans deux jours. Écris-moi le moment où tu dois entrer à Naples, que j'aille à ta rencontre, ou que j'y envoie mon domestique qui sera aussi le tien. Adresse ton billet chez M. Duchaliot et mets pressé sur l'enveloppe.
ALP. DE LAMARTINE
A monsieur Aymon de Virieu
Poste restante, à Rome.
Samedi à midi, Florence.
Comment te portes-tu, mon ami? Quel effet a produit l'ordonnance de M. Lupi ? Commence par me répondre à ces deux questions-là, et adresse ta lettre poste restante à Genève ; car je crois que je m'arrêterai là, si je ne trouve pas en route de réponse de mon père. A mesure que je me rapproche, on me dit qu'il serait beaucoup plus prudent de m'éloigner. Mon père pense peut-être de même. Enfin que sait-on? Je vais peut-être retourner à Rome, tu sauras cela dans dix ou douze jours.
Je trouve une place, moi troisième, pour aller dans une bonne voiture à frais communs jusqu'à Milan avec mon ancien compagnon de Naples. J'en profite. Nous devions partir cette nuit pour
Bologue, mais on vient de me faire dire que ce sera seulement pour demain. Dieu en soit loué ! car je meurs de fatigue et j'ai même un peu de fièvre nerveuse. Ce sera du moins une bonne nuit entre deux draps. Autant de gagné !
Les personnes que j'ai vues ici ce matin m'ont fait peur: elles m'onl tiou\é changé, maigre et jaune. Mais aussi, quel air je respire depuis hier ! comme il est pur et de bon goût en comparaison de Rome et même de Xaples ! Vraiment la vallée de Florence m'a ravi pour la première fois.
Tu ne saurais croire combien je suis fâché que tu sois dans l'air épais de Rome avec une fièvre comme la tienne. Prends donc du quinquina, je te répéterai cela comme VA/iez donc à la messe de Démosthènes.
Sors-tu, fais-tu quelques connaissances ? M. de Fréminville t'a-t-il mené chez M. de Tournon, ou restes-tu tristement à casa ? Ne sors guère à l'humidité du soir, parce qu'enfin il faut en finir.
Je m'en vais dîner dehors, et je reviendrai me coucher de bonne heure. Adieu. J'embrasse Fré-
358 COnRKSPUMDANCE DE LAMAItTINE.
minville et toi, de tout mon cœur. Je t'écrirai un mot de Milan. Les finances ne sont pas encore trop altérées.
Adieu, ton ami,
A. DE L
ANxXÉE 18i2. 359
A monsieur Aymon de Vîrieu
Sirada dclla vita, à Rome
Lausanne, 28 avril 1812
Tu le vois, mon ami, je suis tes traces et celles de Saint-Preux ; je visite en passant ces lieux classiques pour les amants. Je déjeune à Vevey, je salue Montreux et Chillon et les rochers de xMeillerie, qu'un ingénieur barbare n'a pas respectés pour ouvrir une route au Simplon ; enfin je viens souper à Lausanne, et probablement m'y arrêter quelques jours. C'est de là que je t'écris, après avoir fait déjà le tour de la ville et des faubourgs, et avoir admiré vingt fois ce beau lac qui €stà mes pieds. Quel pays, mon ami, quelle vallée, quelles montagnes, quels horizons, quelles délicieuses collines ! Comme tout cela réveille dans i'àme ce vague désir d'amour et de bonheur qui nous tourmente !
Je change d'avis : je pars ce soir de Lan-
sanne ; je pi'cnds un petit char- à-bancs et vais coucher à Rolle et demain à Genève. Je te quitte pour aller dîner chez un Lausannais que je n'ai jamais vu, mais qui me fait politesse parce que j ai voyagé avec un de ses parents. La voiture vient me prendre chez lui, et je vais côtoyer le lac fantasticando.
A propos de lac, en venant au Simplon, j'ai passé au lac Majeur et vu les îles Borromées. Faisen autant. Adieu pour aujourd'hui.