ALPHONSE L
L'adresse de Virieu, si tu l'as.
A monsieur Aymon de Virieu
A Paris.
Lyon, 19 février 1810.
Enfin, mon cher ami, parle plus grand hasard du monde, j'ai découvert ton adresse que j'avais perdue. Ghilini, que j'ai rencontré ici au spectacle, me l'a donnée. J'attendais toujours que tu la donnasses à Guichard ou que tu me l'écrivisses de nouveau, mais point du tout : tu es resté deux mois sans me donner de tes nouvelles et je viens te supplier de m'en donner enfin, quoique j'eusse bien sujet d'être tout de bon en colère.
Mais c'est ainsi qu'amour sait se venger !
Allons, écris-moi donc ! Voilà deux mois que je suis ici, aussi content que je puisse l'être loin de mes amis, et ailleurs qu'à Paris, à Londres ou à Rome. Je travaille toute la journée à l'anglais et je commence à traduire les poètes pas mal. Voilà t-il du zèle ! Le soir, je passe mon temps au Grand
Théâtre où j'ai trouvé d'assez aimables connaissances. Liberté, tranquillité, indépendance, étude, amitié, voilà ma vie! Adieu, je ne veux pas t'en écrire plus long avant d'avoir une lettre de toi. J'ignore si celle-ci te parviendra; tire-moi du doute au plus tôt.
Un ami très-irrité,
ALPH. DE LAMARTINE
A monsieur Aymon de Virieu
A Paris.
Lyon, 1810.
What is the life without a friend ?
Sans un ami, quel charme aurait la vie?
N'admires- tu pas, mon cher ami, cette balance égale de biens et de maux, de plaisirs et de désagréments, qui me fait presque croire au système consolant des compensations de M. Azaïs? Tu as sans doute lu cela, c'est de notre compétence, à nous autres apprentis philosophes. Tu es à Paris, mais tu ne me parais pas libre. Je suis libre, libre comme l'air que je respire, mais je ne sais pas à Paris. Tu envies mon sort et j'envie le tien. Que cela nous serve de leçon, mon cher ami, et trouvons-nous le plus heureux possible. Remercions la Providence et espérons mieux. Amen, ainsi soilil ! Oh ! que l'expérience est un terrible mais excellent maître ! Qui m'aurait dit tout ce qui m'arrive aujourd'hui, il y a deux ans, je ne l'aurais jamais
198 co^RESPO^'DA^XE de lamakïine.
cru ou je me serais pendu ! Cependant je vis et je vis encore assez doucement pour ne pas être fâché de vivre. Vivons donc comme les autres ont vécu ! Quand je dis comme les autres, tu m'entends, j'espère : comme ceux qui ont employé leur petite existence à orner leur esprit, à perfectionner leur jugement, à savoir tout ce que leur goût les portait à apprendre, à deviner... mais je n'achève pas, on nous prendrait pour trop présomptueux. Je lis, je travaille, le changement me plaît. A propos d'amis, je n'en ai qu'un ici, digne de ce nom-là dans toute son étendue. Oh! quand reviendrez-vous, beaux jours passés à Lemps ! Je m'attache à découvrir ce qu'il y a de moins mal, de plus libéral, de plus instruit, de plus noble dans les idées. Des artistes surtout, mon cher ami, des artistes, voilà ce que j'aime, de ces gens qui ne sont pas sûrs de dîner demain, mais qui ne troqueraient pas leur taudis philosophique, leur pinceau ou leur plume pour des monceaux d'or ! Je leur parle de toi, je leur dis que tu es digne de les apprécier, de les goûter, d'être leur émule, que tu es comme moi, artiste universel, artiste dans l'âme, artiste d'inclination! Ils te connaissent,
il me considèrent, ils me consultent. Eh bien, comment trouves-tu cela? Je suis presque un petit Mécène : l'un me présente à l'autre et je m'instruis sans frais. Admirez, et vous serez bien reçu. De l'anglais un peu, du français un peu, du dessin un peu aussi: voilà ce qui remplit ma journée. J'aurais été à peu près heureux sans ce sommeil maudit de notre correspondance qui m'a tué. Réveillons-nous! qu'une lettre n'attende pas l'autre. Tristes, consolons-nous; gais, égayons-nous, et dans tous les temps aimons-nous avant tout.
Ainsi coule ma vie. Écris-moi un peu plus la tienne, et travaillons autant que possible; il n'y a que cela. Qu'avons-nous de mieux à faire, et que nous servirait tout le reste sans ce point-là? Si je voulais, je te traduirais là-dessus un beau morceau de Pope, mais je t'en fais grâce. Tout cela revient au studia adolescentiam alunt de l'ami Cicéron. Adieu, \ite une réponse.
ALPH. DE LAMARTINE
A monsieur Aymon de Virieu.
Mâcon, 3 mars 1810.
Heureux celui qui a un ou deux amis, qui cultive les Muses et se plait à la lecture des anciens ! Il ne s'ennuiera jamais.
Pope,
Tu vois d'après mon épigraphe que je lis Pope, et j'en suis on ne peut pas plus content. Voilà un homme à qui je voudrais ressembler, bon poëte, bon philosophe, bon ami, honnête homme, en un mot tout ce que je voudrais être. Je le préfère de beaucoup à Boileau pour la poésie. Quand pourraije le lire en anglais? J'ai lu ces jours-ci Fielding et Richardson, et tous ces gens-là me donnent une furieuse envie d'apprendre leur langue. Je crois vraiment la poésie anglaise supérieure à la française et à l'italienne; au reste, j'en parle sans en rien savoir et sur des fragments de Dryden et d'autres.
Veux-tu décidément te mettre à l'italien? Je suis
pi'êt à te tenir tête, et, sans ces mathématiques maudites, je serais déjà habile. Ma haine contre Bezout et toute sa chque ne peut plus croître, je ne sais pas oii je voudrais les voir tous. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'il faut que je fasse bonne contenance, que j'aie l'air d'y mettre un intérêt trèschaud, de les estimer infiniment, tandis que je suis persuadé et convaincu que cette préférence universelle qu'on leur donne est la mort du goût, de la poésie, de la littérature, de tout. Je sais bien que tu ne penses pas de même, mais tu verras ce qu'on en dira dans deux ou trois cents ans. Faisons une gageure d'un déjeuner pour ce temps-là. C'est une mode, une rage, une tyrannie : on veut que tout le monde n'ait qu'un esprit machine. Maison a beau faire, le diable m'emporte si jamais j'en sais un mot. Ne montre ma lettre à personne, ma réputation serait perdue.
Ne t'ai-je pas parlé à Lyon d'un amour naissant qui avait eu son origine au bal? J'en ai rencontré le doux objet au milieu de la rue, en sortant le dernier soir de chez N... Tout à coup je me trouvai nez à nez avec elle. Je fus stupéfait, et, quoiqu'elle fût à côté de sa mère et de sa sœur, je
ne pus m'empêcher tout naturellement de faire une exclamation d'étonnement ; Oh!!! Elle rougit, et je continuai ma route. Là-dessus, en rentrant, je fis ces vers touchants :
Je te reprends, lyre fidèle,
Lyre, mes premières amours;
Si je t'oubliai quelques jours,
La douleur vers loi me rappelle.
Hélas! tu n'as encor chanté
Que le plaisir et la folie,
Et l'inconstance et la beauté.
Et ces peines que l'on oublie.
Mais c'en est fait ! charmante amie,
Quitte ta folâtre gaieté:
L'innocente tranquillité
A ton triste maître est ravie.
Apprends à te plaindre, à gémir,
A prier, à pleurer sans cesse :
Au nom charmant d'une maîtresse,
Comme une autre apprends à frémir!
Tu me parles du prix de l'Académie de Mâcon. Veux-tu le faire de moitié? nous resterons anonymes, si cela nous plaît. Si nous gagnons, nous nous nommerons. Qu'en dis-tu? ça t'iuspire-t-il? Non, pas beaucoup. Réfléchis dans ta sagesse et nous prendrons nos mesures.
Adieu, mon cher ami.
ALPH. DE LAMARTINE
A monsieur Guichard de Bienassis
Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.
Lyon, 1^=' mars 1810.
Près des bords que la Saône arrose, Bord attristé, rivage noir, Où ne croît ni gazon ni rose, Où jamais nymphe ne repose Pour goûter la fraîcheur du soir.
Ami, j'ai choisi ma retraite.
Cellule inconnue et secrète Où jamais un oncle boudeur, Où jamais un mentor grondeur, Ne viennent troubler le poêle.
Je vois, de mon boudoir charmant, Sous mes pieds couler la rivière.
N'est-il pas doux, dans sa misère.
De pouvoir dire à chaque instant :
Ah ! pour rentrer dans le néant.
Je n'ai qu'un petit saut à faire !
Vieille nourrice de mon cœur,
Imagination chérie,
Source de paix ou de douleur.
204 CORRESPONDANCIi: Dli: LAMARTINE,
De joie ou de mélancolie, Viens à mon aide, je te prie, Et remplace par une erreur Le bonheur qui manque h ma vie !
Mais voilà assez de vers. J'ai parbleu bien autre chose à faire qu'à rimailler : je suis entouré d'une douzaine de poètes anglais qu'il s'agit de traduire tant bien que mal, et puis je ne suis pas content, je n'ai pas reçu deux lettres de vous de tout cet hiver. Cela m'a mis de mauvaise humeur. Je douterais volontiers de l'amitié même, si je ne sentais pas si vivement la mienne. Écris-moi donc, à présent que tu as mon adresse, c'est-à-dire que tu Yas l'avoir.
Je suis ici depuis deux mois et demi; je fderai probablement dans un mois, quand je pourrai me passer d'un maître d'anglais. J'irai courir les champs delà Bourgogne et du Bourbonnais. Jusqu'à l'hiver prochain, j'aurai toujours ou Milton, ou Dryden, ou Gray , ou Thompson dans ma poche. Cela me console de bien des choses. Pour mon voyage pédestre en Suisse, il y faut absolument renoncer, je suis dans une disette d'argent incroyable : 77iea culjja, mea maxima culpal Je
suis puni par où j'ai péché. Si j'avais été sage,., mais il n'est plus temps : j'en suis maintenant aux expédients. C'est bien fait, je l'ai mérité !
Comment \a l'étude, et le plaisir, et le cœur? Mon cher ami, écris-moi un peu avec détail. Viens, au nom de l'amitié, passer deux jours, un jour ici, au commencement du carême. J'ai besoin de le voir. Mais que fait donc ce chien de Virieu? voilà une vilaine conduite... je n'y conçois rien, rien du tout. Mon adresse, la voici : à M. Alphonse de Lamartine, chez M. Roland, n°24, rue de l'Arsenal, à Lyon.
Je loge au quatrième, j'ai une vue unique el
un bon feu. Adieu, je t'attends, j'ai un lit à ton
service.
ALPH. DE LAM
LU
A monsieur Aymon de Virieu Au Grand-I.cmps,
Mâcon, Il mars 1810.
Nodo piu forte Fabricato da noi, non dalla sorte.