‹ Correspondance de LamartineChapitre 4 sur 11 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

A monsieur Guichard de Bienassis

Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.

Milly, 10 décembre 180'J.

Eli bien! voilà, mon cher ami, une lettre que j'aime, franche, confiante et longue ! Oh ! écrism'en souvent de semblables. Puisque tout nous contrarie dans nos projets de visite, redoublons de fidéhté à nous donner mutuellement de nos nouvelles, à nous confier nos désirs, nos chagrins, nos plaisirs, nos projets, nos amours, nos travaux, nos revers, nos succès, et jusqu'aux moindres détails de notre vie domestique. Tu ne saurais croire quel plaisir c'est pour moi que de savoir la position de ta cellule, de ta table, de tes livres, de ton feu, la situation de ton âme quand tu m'écris, les différentes heures de tes exercices ou de tes délassements. Tout intéresse quand on aime. Tu dois le savoir mieux que moi. Mais qu'est-ce que je dis là : mieux que moi? Ah! mon ami, me voilà pris!

188 conRESPONDANcr': dk lamartini:.

me voilà morl ! j'aime et j'aime sans espérance ! j'aime quelqu'un qui ne peut pas m'aimer, du moins j'ai de fortes raisons de le craindre. Quant à la dernii're petite intrigue dont je te parlais dans ma dernière lettre, c'est fini. Qu'est-ce qu'un peu de beauté sans esprit? Voilà une bonne leçon pour moi, et, si jamais je me laisse reprendre parla fi-^ure seule, cela ne sera pas faute d'expérience.

Ce n'est point une beauté que j'aime à présent, mon ami, mais c'est toute l'amabilité, toute la sagesse, toute la raison, tout l'esprit, toute la grâce, tout le talent imaginable, ou plutôt inimaginable. Ali! plains-moi et console-moi si tu peux. J'en mourrai, je le sens ! Aimer sans espoir ! Ah ! comprends-tu un peu cela? Je ne sais ce qui m'a retenu de me... Mais n'en parlons pas. Plains-moi et pense à moi.

Virieu est-il parti? je ne reçois point de ses nouvelles. Ah! que j'ai envié votre charmant voyage ensemble ! Mais à propos de cette course, que tes idées me font de peine, mon bon ami, toujours des soupçons, des pensées bizarres et fausses : N^oiis ne serions plus pour toi que Messieurs de Virieu et de Lamarline. Oh mon ami ! que

tu me connais encore peu ! moi qui renoncerais sans balancer à ma fortune, à la vie, àla gloire, pour un de mes amis; moi qui en fais tout mon bien, tout mon honneur, toute mon espérance, toute ma consolation ! Xe te moques-tu pas de moi d'ailleurs quand tu me prends pour un plus grand seigneur que toi? Je ne te flatte pas certainement quand je t'assure que ta position est cent fois plus sûre et plus agréable que la mienne. Et d'ailleurs peux-tu me croire assez faible, assez bas, assez imbécile pour fonder mon estime et mon amitié sur un méchant et ridicule de, placé devant le nom d'un plat, vil et méprisable, ou tout au moins d'un ignorant et insignifiant grand seigneur î Tu me connaîtras je l'espère, mieux un jour, vienne l'occasion, mais que dis-je, l'occasion? En est-il besoin, et ne mecrois-je pas aussi sûr de vos sentiments, de Yotre constance, de votre dévouement que si je l'avais mis à mille épreuves ? Les âmes ont-elles donc aussi besoin de paroles ou d actions pour s'entendre?

Oui, mon cher ami, j'espère, au milieu de cet hiver, aller passer dans ta cellule, au coin de ton feu, quclquesjuurnées délicieuses, cà jaser, à écrire.

19U COllRESPONDANCE DE LAMAUTLNE.

à rêver, à conler, ;i entendre, et j'espère qu'un mois après ma visite, tu me la rendras dans ma solitude, à Lyon. Tu viendras y passer quinze jours avec ton ami, et pour lui seul, car il n'aura peutêtre guère de plaisirs à te procurer : je mettrai un lit de camp dans ma chambre, nous dînerons, nous vivrons, nous lirons, nous écrirons ensembles. Arrange-toi en conséquence, prends un petit congé, prends tes mesures, c'est une affaire convenue. Adieu, mon cher ami, écris-moi lettres sur lettres. Je suis dans le trouble et l'agitation de mon cœur. Je n'ose plus rentrer en moi-môme une minute de peur d'une funeste résolution. Oh! que j'aurais besoin de ta présence ! je n'ai personne à qui m'ouvrir et qui puisse un peu me soulager. Adieu, adieu.

A. LAMARTINE

A monsieur Guichard de Bienassis

Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.

Lyon, 10 février 1810

Je n'ai pas encore de tes nouvelles, mon cher ami, je suis vraiment en peine de toi. Es-tu malade, mort? ou m'oublies-tu, ce qui serait peutêtre encore plus cruel pour moi ? Je ne comprends rien à ta conduite, non plus qu'à celle de Virieu, dont je n'entends plus parler depuis deux mois. De grâce, tranquillise-moi ! A quoi me sert d'avoir des amis, s'ils m'abandonnent ainsi, au moment où je pense sans cesse à eux et combien il nous serait doux d'être réunis ! Y a-t-il quelque bon ou mauvais tour là-dessous? Je soupçonne quelque tromperie.

Voilà enfin une partie de mes désirs satisfaits ! je m'instruis, je suis libre, je suis indépendant, mais que dis-je, indépendant! je le suis si fort que j'en deviens ridicule. Je ne peux m'assujettir

à rien, pas même à des visites indispensables, à des devoirs de société sans lesquels on est comme excommunié. Mon livre, ma chambre, mon feu et le spectacle ont trop de charmes pour moi. Il n'y a qu'une chose qui me chagrine, c'est quelques petites dettes que j'ai faites étourdiment, que mes parents savent et veulent que je paie surle-champ. Si je les paie, il faudra que je file vers ma détestable patrie, car il me restera peu de chose pour vivre ici. Comment sortir de là? Ma foi ! je n'en sais rien et suis extrêmement embarrassé. J'aurai au moins vécu deux mois heureux ou à peu près. Donne-moi des conseils, mon cher ami : faut-il emprunter pour payer? faut-il me réduire à ne guère sortir de ma cellule, à cesser tous mes abonnements de spectacles, etc.? Parle comme pour toi.

Je n'ai pas le temps de faire un vers. C'est cruel, mais j'amasse pour l'été comme la fourmi. Et toi, morbleu! que fais-tu donc? Parle donc! Je m'arrête, car je ne sais si tu recevras ma lettre ou si tu

daigneras me répondre.

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