ENVOI
C'est ainsi qu'à vingt ans je riais des Gâtons
Dont la triste raison empoisonne ma vie.
Tu trouves comme moi leurs arguments fort bons.
Mais de les pratiquer tu connais la folie.
Quand de tous les plaisirs l'âge est passé pour nous,
Quand noire âme s'éteint et qu'en un corps de glace Le cœur à la raison abandonne la place, Il est apparemment bien consolant, bien doux, De blâmer les douceurs dont on regrette l'âge. De fronder le bon ton, de réformer l'usage.
De nier le plaisir, le bonheur et l'amour !
De prendre la froideur pour le manteau du sage î Ami, serait- il vrai ! Quoi! nous aurons un jour. Un jour qui n'est pas loin, ce rôle pour partage ! Hélas ! oui, tout nous dit : A'ous aurez votre tour î Non, nous ne l'aurons point. Écoutons ce présage. Qui? moi, je pourrais rire un jour de tes appas. Ma Corinne, et d'un ton plus burlesque que sage^ Plaisanter du bonheur qu'on trouve dans tes bras, El d'un œil sec et froid contempler ton image !!!
Je m'aperçois que mon impromptu (car c'en est un), qui est venu jusque-là sans rature, va échouer. C'est pourquoi je reprends la vile prose, comme disait Voltaire, pour t'embrasser de tout mon cœur et te dire que je suis fort ennuyé pour beaucoup de causes que tu sauras un de ces jours. Adieu, mon cher ami, je t'aime et je suis à toi pour la vie. Écris-moi promptement et donnemoi du courage.
ALPHONSE DE LAM
A monsieur Aymon de Virieu
Au Graud-Lemps.
Màcon, 24 avril 1810.
Puisque tu m'as donné des louanges qui m'ont d'autant plus flatté que je te connais bon juge et peu flatteur, je m'en \ais te régaler ou t'ennuyer d'un petit morceau presque impromptu, et à peine achevé, que j'ai fait ce matin, et ces deux ou trois jours-ci, c'est la première édition, dis-m'en ton avis franchement, quoique cela n'en vaille guère la peine; je t'en saurai bon gré. Préfères-tu des vers de dix pieds?
Ah ! donne-moi Lucrèce de quinze ans, Simple et gentille, et pourtant point volage, Que j'aime bien, qui m'aime davantage ! Je te le jure, Amour, je serai sage ; Toi qui peux tout, punis-moi, si je ments. 0 donne-moi ce brillant équipage.
Divin Plutus, où, mollement porté.
232 CORRESPONDANCE DE LAMAUTINi:.
Ton serviteur de faquins escorté, Soir et matin, commodément voyage !
Bien qu'en tout temps du sage maltraité, Et du poëte à bon droit détesté, Dans mes écrits, tu seras respecté.
Et vous aussi, pucelles surannées, A nos fadeurs si bien accoutumées, De ma requête il faut avoir pitié.
Accordez-moi, grâce à ma modestie.
Un peu d'esprit, point ou peu de génie, Mais l'heureux don de peindre en jolis vers Eglé, l'amour, le monde et ses travers; C'en est assez. Qu'un heureux infidèle A mille appas prodigue ses amours, Qu'Orgon jouisse et désire toujours, Il me suffit d'être aimé d'une belle ; Il me suffit d'être vanté deux jours.
C'en est assez, je l'ai dit ô nature.
Pourquoi fis-tu l'homme, ta créature,
Riche en désirs et vain dans ses projets.
Sage en idée et si faible en effets,
Demain peut-être un honnête héritage
Va m'enrichir, beaux yeux, joli visage.
Gentil maintien, air innocent et sage.
Esprit, amour vont être mon partage.
Bon, m'y voilcà, je suis heureux enfin !
Oui, si j'avais le champ de mon voi^n.
Où si ma femme, ou moins belle, ou plus fière,
A mes amis savait un peu moins plaire
Ainsi tout charme et tout trompe mon cœur. Tout, mais en vain, me promet le bonheur.
Vous connaissez ces antiques coquettes Sans embonpoint, sans gorge, sans fraîcheur, Qui veulent plaire, et d'un art séducteur, Chaque malin, épuisent les recettes?
Elles ont beau d'un sourire enchanteur, Étudier les trompeuses grimaces, Et pour le soir, se préparer des grâces, Feindre à propos le plaisir, la douleur, D'un long soupir exagérer l'ardeur; Il n'est plus temps, les ans sur leur visage, En traits cruels ont gravé leur fureur ; De nos désirs leurs efforts sont l'image.
Au temps jadis, on m'a conté qu'un sage Était heureux, quel sage ne l'est pas?
Me dira-t-on, richesse a des appas, Mais elle lasse, amour est trop volage. Gloire n'est rien, sagesse seule est tout... Hé ! mes amis, écoutez jusqu'au bout.
Un jeune prince, avide de connaître, Voulut le voir, vint, et lui dit: Mon maître, Rien, m'a-t-on dit, ne manque à ton bonheur ; Tu crains les dieux, tu sais dompter ton cœur; Es-tu content? — Je le serais, seigneur. Sans le désir que j'ai de le paraître!....
Qu'en penses-tu? qu'est-ce que c'est? quel titre faut-il lui donner? Est-ce une épître, un discours en vers, une boutade, un caprice, etc., etc.? Mets-y le, si tu la trouves passable.
Je suis toujours dans les mêmes tristes circonstances et j'ai besoin d'avis et d'amis. Je pars pour Dijon un de ces jours, seulement pour quelques semaines. Écris-moi toujours bien vite à la même adresse, à Màcon ; on me fera passer tes lettres où je serai.
Adieu, la poste part; je vais me mettre à notre morceau d'histoire, sérieusement; travailles -y aussi tout de suite. Yoilà le beau temps qui me réjouit ; je me lève à six heures, j'ouvre ma fenêtre, qui donne sur un petit jardin, et je m'occupe jusqu'à une heure; c'est là ma plus grande, mon unique jouissance, vos lettres à part.
Dieu des êtres pensants, dieu des cœurs fortunés, Conservez les désirs que vous m'avez donnés, Ce goût de l'amitié, cette ardeur pour l'étude, Cet amour des beaux-arts et de la solitude Yoilà mes passions, etc., etc.
YûLTAiRE, Disc, en vers.
A monsieur Prosper de Bienassis
Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.
Lyon, 2 mai 1810.
Deviue, mon cher ami, de quel endroit je t'écris. D'un joli boudoir peut-être? sur les genoux d'une belle? Non, de la grotte de Rousseau sur les bords de la Saône : j'y suis allé après mon déjeuner m'y promener tout seul ; tout seul, olil que n'étais-tu là? C'est là que ?iotre ami, n'est-ce pas un peu hardi? a passé deux nuits avec deux sols dans sa poche, rêvant, méditant, écrivant et heureux à ce qu'il prétend : tu connais probablement l'endroit, je ne t'en ferai pas une sotte description, d'ailleurs toutes les grottes du monde se ressemblent assez, mais toutes n'ont pas donné d'asile à un grand homme malheureux; j'y avais apporté de l'encre et du papier dans l'idée d'y faire quelques vers, mais je trouve plus doux de t'y écrire, et, s'il m'en vient par hasard, tu les
230 COlilŒSPONDANCE DE LAMAiniNL:.
auras bons ou mauvais. Rousseau y venait sans argent, et j'y suis avec des dettes, ce qui est bien pis. Je cherche en vain à me distraire, celte diable d'idée me revient toujours. Comment sortirai-je du mauvais pas où je me suis mis par ma fohe ? Je vais incessamment quitter Lyon, mon père me mande qu'il est à la campagne, et c'est l'époque que j'ai fixée pour aller l'y joindre; je vais partir, et pour quelque temps, s'il ne me vient pas de ressource inespérée.
A dix-neuf ans, mon front sera couvert Des ennuis d'une vie à peine commencée, Et d'un vieux créancier la main sèche et glacée Le couvrira bientôt d'un honteux bonnet vert !
N'y pensons plus : ([uel temps charmant il fait! Mon cher ami, quel moment pour voyager! quel moment pour se promener avec une maîtresse comme tu en as trouvé une, comme j'en rêve une! J'ai de violents soupçons, mon cher ami, sur l'objet d'un amour si constant — Ne seraitce pas?... Mais taisons-nous, tu entends qui je veux dire. Mes soupçons se sont accrus par quelques bruits indiscrets; peut-être cependant me trompé-je encore, mais j'ai peine à le croire.
A.NNÉi- 1810. 237
N'importe, jouis, tes amis jouiront de ton bonheur.
Le Dieu qui prend soin de nous tous Fit trois lots qu'entre nous partagea sa sagesse :
Dans ton cœur il mit la tendresse,
Ami, ton sort fut le plus doux !
Aymon des arts reçut l'heureux génie ;
Et moi, moi, moins heureux que vous J'eus l'amour de l'étude et la mélancolie.
Grotte charmante, inspire-moi
Des vers plus doux que le murmure
De la source tranquille et pure
Qui s'échappe tout près de toi !
Dans ton enceinte hospitalière,
Rousseau vint cacher ses malheurs;
Et du sage les pas rêveurs Font souvent retentir la voûte solitaire.
Que nous te devons de plaisirs I
Imagination féconde,
Tu sais dans chaque coin du monde
Nourrir de touchants souvenirs !
Par toi Rome, qui n'est plus Rome,
Offre encore un nom respecté ;
Par toi le sage ou le grand homme
Revit dans la postérité ;
Par toi ce réduit écarté, Que d'un d'il sec l'indifférent contemple. Pour l'homme sensible est un temple Dont le génie est la divinité!
Adieu, écris-mrii promptement.
Même adresse.
238 CORRESPONDA.NCi: DE LAMAUTINE.
A monsieur Aymon de Virieu Au Grand-Lemps.
Lyon, 4 mai 1810.
Toujours le même silence, mon cher ami, je ne sais vraiment plus si tu es encore digne de ce doux nom. Guichard est plus piqué encore que moi : tu sais qu'il est délicat et même un peu susceptible, mais pour le coup, il y a bien de quoi l'être !
Et de toi cependant nous nous parlons sans cesse ! Nous rejetons encor tes torts sur ta paresse, Et ton nom bien ou mal enchâssé dans nos vers, Ton nom chéri va courir l'univers.
Ce matin surtout, j'ai pensé à toi. Je l'ai regretté, presque pleuré. J'ai été seul visiter la grotte de Rousseau du côté d'OuIlins, sur les bords de la Saône. J'y ai passé une délicieuse matinée. Je voulais y faire quelques vers, mais il n'y
a pas eu moyen. A peine en revenant ai-je pu accoucher de cinq ou six.
J'ai pris ensuite un bateau. J'ai traversé au bout de l'île Perrache et j'y ai philosophiquement déjeuné avec de l'excellent lait et du pain de paysan. (Où étais-tu, Grillon?)
J'avais les Confessions dans ma poche. Quel bal, quel spectacle vaut cette promenade ! J'en étais devenu généreux, et ma batelière et ma laitière m'ont regardé avec de grands yeux, quand dans un beau mouvement j'ai tiré pour elles la pièce blanche. — Remerciez Rousseau !
Jusqu'à quand es-tu à Paris? Pour moi je vais incessamment, hélas! très-incessamment quitter Lyon, ses charmants voisinages, mes abonnements aux deux spectacles, mon maître d'anglais, qui est presque mon ami, mes deux charmants appartements, et par-dessus tout ma liberté, mon impayable , incomparable liberté ! D'ici à quinze jours cependant adresse-moi toujours tes lettres ici, et attends mon autre adresse pour m'écrire ensuite. J'irai tout de suite à la campagne, je commencerai mes courses à pied, n'ayant pas de quoi me donner le modeste bidet cette année-ci
240 correspondance: dic lamartink.
encore. L'imaginalion et mon livre anglais, grec ou latin ou français, me dédommageront de tout. Les cours de botanique, physique, chimie, histoire naturelle commencent ici. Le temps et l'argent me manquent pour en profiter. C'est peu de chose au reste à ce qu'il me semble ! J ai vu L... ici il y a deux joui's, toujours le même, meilleur encore s'il était possible. Nous irons peut-être ensemble passer quelques jours chez lui à la Verpillière. Tu te souviens, je pense, de la Yerpillière. Que fais-tu de J..., de D... et autres?
Adieu, on m'appelle Alphonse de Lamartine. Chez Rolland, traiteur, rue de l'Arsenal, n" 24. Donne-moi ton numéro.
A monsieur Aymon de Virieu A Paris.
Saint- Point, 14 mai 1810.
Pardon, mon cher ami, si j'ai tardé huit jours à te répondre : un petit voyage bien pressé, bien incognito, m'a empêché de le faire. Dupuis,qui demeure à cinq ou six Heues d'ici, en Bresse, et qui est maintenant un fort aimable et fort joli garçon, est venu me prendre à Màcon pour aller passer huit jours dans le théâtre de nos plaisirs et de nos travaux, à Lyon. Ce voyage a été délicieux. J'ai revu quelques espèces d'amis, quelques espèces de maîtresses ; mais, mon ami, qu'est-ce que c'est que cela? Où étais-tu? J'en reviens toujours là. Douglas m'a donné de tes nouvelles, m'a parlé de toi avec une sorte de considération, de respect, d'estime, qui m'a fait un plaisir indicible. Je l'en estime moi-même davantage.
Guichard m'a mandé qu'il avait enfin une lettre de toi, mais très-courte, comme celle de quel-
qu'un qui écrit sans plaisir. Il a affecté de te répondre de même. Ah! mon ami, tu ne sais pas combien ta conduite, qui nous faisait présumer de l'oubli, nous a affligés cette année, car tu ne sais pas combien nous t'aimions !
J'ai eu, ces temps-ci, une petite délicatesse avec Prosper; c'est fini et tout est oublié. Parlons donc un peu de ton voyage. Ah ! c'est moi qui ai besoin de te voir, et bientôt et longtemps ! Près de deux ans que nous ne nous sommes parlé à cœur ouvert! Arrive. Je te garderai un mois, le plus qu'il me sera possible. Si je le peux, je te suivrai à Aix, mais à coup sûr j'irai te tenir compagnie à Lemps. Mais, mon ami, prenons bien nos mesures. Je vais dans une quinzaine de jours passer quelques semaines à Dijon : ne viens pas pendant cetemps-là, ou au moins avertis-moi bien d'avance afin que je me trouve au poste. Si je n'ai pas les moyens pécuniaires pour voyager, tu resteras quelque temps en ma faveur avec moi ici à la campagne. J'y serai seul au mois d'août. Autrement, nous ferons comme nous pourrons. Écris-moi, tout aussitôt après la réception de ma lettre, le projet arrêté jour par jour.
Je m'ennuie ici, mon cher ami; hélas! c'est €omme partout oii je n'ai pas un ami. Je me lève tard, je porte un petit pupitre au bout du jardin sous un cabinet de charmille, un dictionnaire anglais, un poëte et du papier. La traduction me fatigue bientôt, je fais quelques méchants vers sans peine et sans fin, et puis j'écris d'un style rompu à Guichard et à toi.
Beaucoup de mes rêves, toutes mes espérances s'évanouissent chaque jour, c'est comme les fantômes qu'on se fait la nuit et que le premier rayon du jour dissipe ou réduit à leur juste valeur. Et toi, mon cher ami, tu es donc aussi comme moi, tu vois que nous avions rêvé , rêvé la gloire, rêvé l'amour, rêvé une société à notre guise, rêvé des femmes comme il devrait y en avoir, rêvé des hommes comme il n'y en aura jamais ! Il n'y a que l'amitié, mon cher ami, que nous n'avons pas rêvée. C'est le seul bien que je goûte davantage chaque jour et que je trouve surpassant l'idée que je m'en étais formée. Puissé-je la voir toujours de même, la trouver toujours tidèle à ses promesses! Puisse-t-elle me consoler de la perte de tout, ne me tromper jamais et ne
me pas faire pleurer une fois la confiance que j'ai mise en elle ! Elle me trouvera, je l'espère, toujours digne d'elle et heureux de me dévouer à son service ! C'est ce que je disais, il y a quelques jours, dans une épître à mes amis, qui a couru Lyon, et qui était intitulée : Mes Dettes. Voici comment elle finissait :
Et toi surtout, et toi qui, la première, Du doux plaisir m'enseignas le mystère, Non, non jamais je n'oublierai ce jour Qui mit le comble à tes faveurs secrètes. Je le dois tout, Myrthé !... mais en amour Un souvenir doit payer bien des dettes !
Mes chers amis, mon compte n'est pas fait. Je dois encore, et m'en fais une gloire. Si quelquefois je manque de mémoire, Je la retrouve en parlant d'un bienfait : A l'amitié confiante et discrète Je dois beaucoup; mais, loin de m'elfrayer, Tous le savez, mes amis, c'est la dette Qu'il me sera le plus doux de payer.
Si j'en avais le temps, je te l'écrirais tout entière, mais nous sommes trop loin pour nous amuser de pareilles fadaises.
Où passeras-tu ton prochain hiver? Que ferastu? comme moi sans doute. Qu'y a-t-il de nou-
veau à Paris en fait de littérature? Mande-moi un peu tout cela. A quoi me sert que mon ami soit à Paris, si je ne sais rien par lui? De grâce, occupe-toi de nous. Apprends l'anglais, écrismoi tous les huit jours au moins, et pense à arranger notre course en Suisse ou en Savoie. Courons pour avoir le droit de dire un jour que nous sommes las du monde et que nous aimons la solitude :
O blest retirement, friend to life's décline, Retreats from eares, that never miist be mine, How blest is he who crowns in shades like thèse A youth of labour with an âge of ease !
Adieu, je t'embrasse comme je t'aime.
ALPH. DE LAM
A monsieur Aymon de Virieu A Paris.
Màcon, "24 mai ISfO.
Heu! Posthume! Posthume!
Oh sus ! mon cher ami, expHquons-nous : romprons-nous? ne romprons-nous pas? Mais je ne veux plus de cette demi-amitié, de cette amitié de salons. Une lettre depuis six mois! ! ! Ah certes ! voilà la place de points d'admiration, d'étonnement, d'indignation. Je t'ai excusé longtemps, mais je ne peux plus cependant me refuser à l'évividence. Tu nous négliges, tu nous abandonnes, tu trahis tes engagements les plus sacrés. Il faut à la fin que cette incertitude où nous nous trouvons ait un terme, et que tu sois pour ou contre. Guichard en est indigné comme moi, et nous ne savons réellement que penser. Parle donc, morbleu ! parle donc !
J'arrive de Lyon. Me voilà rentré dans mon
ANKÉE 1810. 247
trou, faisant le contraire de la fourmi, amassant l'été pour manger l'hiver, mais que dis-je ! pour manger? Pour m'instruire, pour me former, pour suivre de mon mieux nos plans, hélas! si incertains. Que la vie me semble une rude chose et que je la donnerais volontiers pour une once de gloire ou une heure de bonheur, et peut-être même pour rien ! Je perds, en perdant ton amitié, tes lettres, tes conseils, nos rêves, nos espérances communes, tout ce qui en faisait le charme. Il ne me reste que mes livres anglais, ma plume que rien ne stimule, mon imagination qui me tourmente, et la douce idée à'avoi?' en des amis. Adieu, réponds-moi clairement et promptement. Tu vois que je me fâche.
Ton éternel et plus tendre ami,
A monsieur Aymon de Virieu A Paris.
Màcon, 30 juin 1810.
N'en parlons plus, c'est toujours ainsi que commence chacune de mes épîtres, et je crois toujours que ce sera la dernière fois. Mais allons, n'en parlons plus. Tu dors, Brutus ! le dégoût, la crainte des insurmontables difficultés t'effraye. Et moi aussi, mon ami, ne te disais-je point que je voyais s'évanouir tous nos rêves? Hélas! il est trop vrai, que ferons-nous donc? Et pourquoi avonsnous tous deux ce je ne sais quoi dans l'âme qui ne nous laissera jamais un instant de repos avant que nous ne l'ayons satisfait ou étouffé? Est-ce un besoin d'attachement et d'amour? Non, j'ai été amoureux comme un fou, et ce cri de ma conscience ne s'est pas tu. J'ai toujours vu quelque chose avant et au-dessus de toutes les jouissances d'une passion même vraie et pure. Est-ce l'am-
bition? Pas tout à fait; je sens que, pauvre comme Homère et persécuté comme le Tasse, pourvu que j'eusse un ami (que j'ai) et que je travaillasse à connaître ce que mon esprit veut savoir, à satisfaire en un mot ce besoin de tout voir, de tout observer, peut-être même de le peindre, je serais heureux. Qu'en penses-tu? Il y a même un an ou deux que je disais avec Gilbert :
11 n'est qu'un vrai malheur, o'est de vivre ignoré.
Je ne le dis plus maintenant, et j'ai raison : on peut être digne d'être connu, et demeurer néanmoins longtemps, toujours même, ignoré. Car qui fait les grands hommes, mon ami? Les circonstances ou la mode. Nous ne sommes maîtres ni des unes ni de l'autre. Qu'est-ce que je dis donc maintenant qu'il a fallu me défaire en grande partie de cette douce chimère ? Je dis et je pense, ou plutôt nous disons et nous pensons, qu'il n'est qu'un vrai malheur : c'est de ne pas satisfaire tous les besoins de notre âme et de notre esprit, toutes nos facultés, en un mot, toutes les fois que nous le pouvons, fallût-il même de pénibles sacrifices.
Quelqu'un qui me lirait s'imaginerait que je
fais de la morale; mais toi, tu m'entends et tu me comprends. Es-lu d'accord de ce que je viens de dire là? Oui, eh bien! raisonnons là-dessus, et venons à la pratique. Es-tu prêt? je le suis, moi. Nous allons faire notre code.
Nous renonçons pour le présent à toutes prétentions exagérées, du moins elles ne seront plus l'unique mobile de nos actions. Nous n'écouterons que notre propre conscience qui nous dit : travaillez pour donner les intérêts de ce que vous avez reçu; travaillez pour être utiles si vous le pouvez ; travaillez pour connaître ce que vous êtes capables de voir dans la vie; travaillez pour vous dire au dernier moment : j'ai vécu peu, mais j'ai vécu assez pour observer et connaître tout ce que ce petit globe contient, tout ce qui était à ma portée; j'ai sacrifié à ce désir de m'instruire une fortune précaire, quelques jouissances des sens, quelque chose dans la sotte opinion d'un certain monde; si j'ai obtenu quelque gloire, tant mieux ! si je suis malgré cela resté ignoré, je m'en console, j'ai été utile à moi-même, j'ai accru mes idées, j'ai goûté de tout, j'ai vu les quatre parties du monde; et si je meurs dans un fossé de grande
route, si mon corps n'est pas porté à l'église par quatre bedeaux et suivi d'une foule d'héritiers pleurant tout haut et riant tout bas, j'ai été aimé, je serai pleuré par un ou deux amis qui ont partagé mes peines, mes études et mes travaux; et je rendrai à Celui qui sans doute a fait mon esprit et mon âme un ouvrage perfectionné de mon mieux. — Mais votre patrie? — Ce n'est plus qu'un mot! du moins en Europe. — Mais la société? — Elle n'a pas besoin d'un financier, d'un usurier ou d'un boucher de plus, et, en travaillant pour moi, peut-être aurai-je travaillé pour elle.
Réfléchis, mon cher ami, à tout ceci. Pensestu comme moi ? Si tu trouves bien des choses à changer, écris-les-moi; il faut le consentement des deux; donne tes plans et combinons-les. Je pars demain pour Dijon oii je serai un mois à peu près. Je reviendrai au mois d'août; je resterai seul ici, c'est-à-dire à la campagne. C'est alors qu'il sera de toute nécessité que tu arrives : nous vivrons quelque temps comme deux ermites.
Prends donc une vigoureuse résolution. Dis à ta mère que je suis mourant et qu'il faut que tu viennes me fermer les yeux. ï'ai autant et plus
252 CORUESPONDANCE DE LAMARTINE.
besoin que toi de te voir. Et ai-je donc d'autres amis que vous deux? Non , et je n'en cherche point. C'est assez, et c'est ce qui me fait supporter la vie.
.l'ai vlé ces jours derniers à Lyon oîi j'ai \u U... Ce sont de ces gens i nsignifiants et qui tournent à tout vent. Ah! quil y en a, de ces gens-là! J'attends une lettre de Guichard qui ("'tudie et fait l'amour à Grenoble. — Adieu, je t'embrasse comme je t'aime et suis ce que je serai toujours, ton ami dévoué à tout pour toi.
AI.PH. DE LAM
(juid lihi visa Chios? quidCnesi régla Sardis?
Jusqu'au P' août, tu m'écriras : à M. Alphonse (leLam. chez M. de Lamartine, hôtel Saint-Louis, i-ue Bossuet, à Dijon. Écris-moi vite.
A monsieur Aymon de Virieu A Paris.
Dijon, 2G juillet 1810.
Tantôt à Dijon, tantôt à la campagne, mon cher ami, je ne fais rien ou à peu près rien, et, pour m'autoriser dans ma paresse, je lis l'ami Montaigne que j'apprends tous les jours à mieux connaître et par conséquent à aimer davantage. Nous ne nous quittons pas. Veux-tu que je te dise ce qui m'y attache plus encore? C'est que je trouve une certaine analogie entre son caractère et le tien : même paresse, même insouciance, même abandon, même jugement sur beaucoup de choses, même goût pour l'amilié. Il n'y a pas de chapitre dans son livre que j'aime autant que celui oii il nous parle avec tant de chaleur et de vivacité de cet heureux Etienne de la Boëtie. Je dis heureux, parce que celui-là au moins a un véritable ami, un ami même après sa mort, un ami qui ne né-
254 COnRESPONDANCE DE LAMARTINE.
néglige rien pour le faire ressortir. Comment trouves-tu ce mot-là? '«Parce que c'était lui, parce que c'était moi. » — Je préfère une i)hrase comme celle-là à tout le long traité de Cicéron et de Séuè(]ue.
A propos d'amitié, j'ai trouvé ici un de nos bons amis, c'est B... le cadet, il fait un cours de droit à Dijon. Il est toujours le même : bon, complaisant, attaché à ses anciens amis, et digne qu'on se souvienne de lui, plus que beaucoup d'autres. Tu ne saurais croire le plaisir que j'ai eu à le voir. Le soir du jour où j'arrivai, je m'informai de son loi^ement et j'v laissai mon nom et mon adresse. Le surlendemain matin à six heures, il vint chez mon oncle qui me l'amena dans ma chambre où je dormais encore. Nous nous embrassâmes de bon courage. Je passai presque ma journée avec lui. Je voulus voir son logement modeste de légiste; il fit beaucoup de difficultés, disant qu'il était trop taudis, et qu'il en était humilié. Ne le reconnais-tu pas bien là? N'est-ce pas lui que nous appelions le bon garçon par excellence? Il l'est encore. Je le menai prendre des glaces après la comédie, et là il m'avoua, avec l'air que tu lui
connais, qu'il avait perdu au jeu ce que son père lui avait envoyé pour finir son année. Je lui ai offert un petit secours de six louis en me gênant un peu, et il l'a accepté de bonne grâce. 11 doit me rendre cela à son retour. Je veux tâcher de l'emmener à trois lieues de Dijon, chez mon oncle où je suis plus chez moi que chez mon père même. J'aurai un plaisir infini à me rappeler avec lui nos belles années. Je lui ai dit que tu te souvenais toujours de lui, et il m'a chargé de t'accabler de compliments, de te dire que le jour le plus heureux pour lui sera celui oii il te reverra, où nous serons trois ou quatre, assemblés comme à Bienassis. Ma foi ! mon ami, je suis de cet avis-là aussi. 11 faut nous voir, il faut prendre des mesures, il en est temps. Nous reconnaîtrons-nous? Mais dis-moi donc ce que c'est que ce voyage que tu dois faire en Gascogne? combien tu dois y être de temps, et perchèl Pour moi je suis in dubio dans ce moment-ci. Je n'ose tâter le terrain de peur de le trouver trop mauvais; si cela arrive, je suis prêt à faire des extravagances. Où irai-je cet hiver? Il y a longtemps que je n'entends parler de Guichard. J'espérais que nous nous serions donné
un rendez-vous cet automne. Peu s'en faut, mon ami, que je n'aille te dire un petit bonjour h Paris: on y va lestement de l'endroit où je suis, en deux ou trois jours. Mais c'est un rêve, cela ne peut s'exécuter pour le moment, il faut attendre encore, et puis toujours attendre.
Dessines -tu? apprends -tu quelque langue? suis-tu quelque cours? vas-tu plus souvent aux Français et à l'Opéra? as-tu rencontré une ombre d'ami ? Donne- moi donc encore des détails sur ta vie. Tu sais toute la mienne iisçiie ad iiauseam. J'ai ici une petite bibliothèque assez gentille où je passe mon temps et de fort jolis jardins où je vais m'étendre et vitider. Outre cela, j'ai dans l'enclos une espèce de lac où tous les soirs je me baigne et m'exerce à nager. Les journées passeraient encore assez vite si ce n'étaient les diables de soucis sur l'avenir, cette tête que tu connais au moins aussi bien que moi ; mais pourquoi toujours répéter la même chose? Je me tais et j'attends une de tes rares épîtres : adresse-la cette fois-ci à mon adresse ordinaire à Mâcon. Probablement j'y serai alors seul et maître de maison. C'est dans ce temps-là que tu devrais venir.
Adieu. Guichard t'écrit-il ou s'est-il enfin rebuté ? car tu parais t'endormir dans la prospérité, je suis forcé de le répéter. Voilà une seconde lettre sans réponse. Rien ne me rebute et c'est peut-être tant pis pour toi. Eh bien! soit. Mais je suis comme Montaigne, et je t'aime tous les jours davantage parce que c'est toi^ parce que cest moi,
Ah secuni petulans amentia certat !
A monsieur de Virieu.
Milly, 10 août 1810.
Parlons de plus grands projets, du voyage
d'Italie par exemple. Il me semble qu'un voyage comme celui-là nous serait peut-être plus profitable dans deux ou trois ans d'ici. Mon avis serait que d'ici là nous nous contentassions d'un voyage à pied et philosophique en Suisse. Qu'en penses-tu? ça ne laisserait pas de bien servir notre imagination.
Quant au voyage d'Angleterre, oh! c'est celuilà que nous devons avoir bien à cœur aussi, .rapprends l'anglais, mon ami. Il n'y a pas de comparaison combien je le mets au-dessus de l'italien. Tu peux m'écrire en anglais au bout d'un mois ou deux. Et puis nous ferons faire la paix et nous partirons. Nous nous établissons quatre ou cinq mois chez un ministre à la campagne, aux environs d'Oxford. Là nous apprenons à parler l'anglais, ce qui est tout autre chose
que de le lire et de l'écrire. Et puis nous allons à Londres. Ne visiterons-nous pas les fils d'Ossian et les pins antiques, témoins de ses exploits et de ses chants? Mais puisque nous en sommes sur l'article de nos voyages, j'irai faire à Paris une petite course incognito de huit ou dix jours
Je me remets à travailler dans ma solitude. Je traduis, je lis ou je versifie. Je suis de ton avis sur La Harpe : ce n'est pas pour nous ce livre-là, c'est, comme tu le penses, pour un athénée de femmes et de gens du monde. Je viens de lire les œuvres du prince de Ligne et j'attends impatiemment le Voyage et Allemagne de M"^ de Staël; j'espère que cela vaudra Corinne. En entends-tu parler? On prétend qu'elle nous quitte et va aux États-Unis. Écris-moi donc plus souvent. Que t'en coûte-t-il? une demi-heure par semaine; c'est faire bien peu pour l'amitié.
Je vais tout à l'heure monter dans mon petit chariot suisse et aller porter cette lettre à Mâcon. Je reviendrai ici demain ou après-demain. Je préfère infiniment la solitude parfaite de la campagne à une ville petite ou médiocre; on y perd moins et on y gagne plus. Je lis pour m'encourager le
Traité sur la solitude de Zimmermann, traduit par Mercier. Vivent les Allemands pour la raison, les Anglais pour le génie, la fermeté d'âme, l'indifférence sur la fortune ! aimons-les et imitons-les : c'est la seule nation que j'estime à présent après les Suisses.
Adieu, pense à ton ami, aime-le, écris-lui, et sis felix^ si tu le peux. A propos de sis felix^ j'adore Montaigne et je lui trouve toutes les qualités dont tu me parles.
A monsieur Aymon de Virieu A Paris.
Mâcon, 30 août 1810.
Je t'ai écrit une lettre immense avant-hier avec un tas de mauvais vers. Heureusement je l'ai oubliée hier à la campagne en venant ici, et, comme je ne veux pas que tu puisses m'accuser de la moindre négligence ni me priver d'une de tes lettres (qui sont mon unique consolation), je t'écris ces deux mois avant de remonter en voiture.
Tu as probablement reçu mon avis sur notre voyage d'Italie. Décide en dernier ressort ; mais je ne pourrais pas absolument passer cent louis ou mille écus. Je suis toujours solitairement à la campagne et content de mon application. Je traduis de l'anglais, je travaille au premier chant du poëme des Quatre Ages. Le premier chant est un peu avorté, je m'en aperçois. Je le trouve cepen-
(lant quelquefois passablement versifié. Je t'envoyais des échantillons dans ma lettre d'avantliier pour avoir ton avis. C'est en vers de dix pieds. Mon projet est de l'envoyer aux Jeux floraux à Toulouse, comme morceau détaché, comme poëme pour la violette; mais tu dois penser que sans ton avis, tes conseils et des corrections, je ne ferai rien ou je travaillerai à autre chose. Je t'en enverrai des fragments bientôt. La Harpe est sur ma table, il m'encourage, il me retient, il me rend sage malgré moi. Plus j'avance, plus je l'estime, ce La Harpe. Comme c'est bien pensé, bien raisonné, bien écrit, sans pointes, sans affectation, sans mignardise! C'est un bon maître en littérature, comme Montaigne en philosophie.
As-tu lu l'ouvrage de M. Aimé Martin, Lettres en versa Sophie? 3e connais l'auteur et j'emporte l'ouvrage.
Un voyage qui me séduirait , ce serait un voyage en Suisse ou en Italie, en prose et en vers, mais un peu plus étendu que tout ce que nous avons dans ce genre; qu'en dis-tu? Mais parlons de mon morceau sur l'enfance : en veux-tu quelques vers esquissés hier au soir sur l'éducation?
Qu'ai-je aperçu? Quel Raphaël novice A sur ces murs crayonné cette esquisse, Et retracé sous son heureux pastel Le temple antique ou le toit paternel ? Sa main déjà suit un art qu'elle ignore,
Aucune loi ne la dirige encore
Et cependant je vois dans ce lointain L'objet moins grand fuir mon œil incertain, L'arbre plier sous le poids qui le presse, Et ces ruisseaux errer avec mollesse.
Enfants des arts, ces précoces talents
Ne sont encor que des germes naissants :
Cultivez-les, secondez la nature ;
L'homme n'est rien ou languit sans cullure .
Avez-vous vu dans l'atelier bruyant
Le marbre informe, arrondi savamment,
Perdre bientôt sa dureté première,
Vénus enfin naître d'un bloc de pierre?
Avez-vous vu l'artiste ingénieux
Dont le pinceau, fier de tromper nos yeux,
Fixe à la fois sur la toile étonnée
Des fleurs, des fruits, doux présents de l'année?
Ce n'est d'abord qu'un mélange confus De tons brisés, d'essais interrompus.
De traits divers un informe assemblage, Et de couleurs un bizarre alliage.
Bientôt sa main débrouille ce chaos Et, par des tons mariés à propos.
Elle adoucit, renforce, éteint, colore
Le vernis coule et la fleur vient d'cclore !
Tel, avec art, un guide intelligent
Forme, adoucit, les mœurs de l'homme enfant.
De ses défauts se sert avec adresse,
Par l'amour-propre éveille la paresse,
Par l'intérêt ranime le désir,
Ou le conduit par l'attrait du plaisir.
fleureux celui qui dans le premier âge Reçut des dieux ce maître habile et sage ! Hue de talents par cet oubli du sort Sont en naissant condamnés à la mort ! Peut-être ici dans un oubli stérile Dort un rival d'Homère ou de Virgile, Qui n'a jamais fait rendre sous ses doigts Que des sons durs au chalumeau des bois ! Peut-être ici végète sous le chaume L'appui, l'éclat, le vengeur d'un royaume. Jeune César dont le fer inhumain N'arma jamais la généreuse main ; Et là peut-être un Caton sans mémoire Vit sans éclat, succombera sans gloire! etc.
Dis-moi, à vue d'œil, ce que tu penses de tout cela, et figure-toi un morceau de trois ou quatre cents vers et plus dans ce genre-là à peu près. Cela retouché, corrigé, diminué, augmenté, serait-il digne de concourir pour Xéglantine ou
la violettel Mon projet est de finir par un épisode : Bélisaire et son petit enfant. Ton avis et quelques morceaux à insérer là dedans.
Adieu. Es-tu en mer?
ALPH. DE LAM
A monsieur Guichard de Bienassis A Bienassis.
Milly, 23 septembre 1810.
Non, mon ami, je n'arriverai pas à Bienassis le 20 de ce mois-ci; peut-être môme pas le 30. Ce n'est point ma belle inconnue, à présent trèsconnue, qui m'en empêchera, c'est la liberté qui me manque, ce sont mes moyens qui sont courts pour le moment, c'est la permission qu'on me refuse. Cependant je l'ai dit, je le veux, j'irai, je vaincrai tous les obstacles, fallût-il me mettre en insurrection complète, fallùt-il y aller à pied et mon paquet sur le dos. Ma devise n'est pas : Tout pour r amour, mais iout jjour l'amitié l
Je comprends parfaitement ton inexplicable cœur et ta double passion, j'ai passé moi-même quelques jours dans cet état. Sais-tu qu'un homme comme cela, dans l'embarras d'un double amour, dans l'incertitude du choix, fournirait un assez
bon sujet au Ihéâlre. Ta lettre même pourrait y entrer tout entière. Ce serait un monologue parfait. Tu écris divinement, et je te prédis que si, malgré toi, malgré moi, tu deviens avocat, tu n'auras point de rivaux dans le pathétique. Je te dis cela comme je le pense, très-sérieusement. Mais à propos du barreau, je vais aller incessamment commencer un cours de droit à Dijon, comme amateur. Mon père y consent. Il augmente de quatre cents francs ma pension ordinaire. Mon oncle me meuble un logement et me nourrit pendant l'hiver. Il me fournit bois, vin, etc. J'aurai donc infiniment peu de dépenses à faire, et je pourrai économiser pour nos voyages à venir. A présent que je suis libre de partir ou de rester, me voilà dans l'incertitude : ne vaudraitil pas mieux demeurer ici encore toute une année pour aller ensuite passer mes hivers à Paris ou pour faire notre fameux voyage d'Italie? Il faut encore que j'aille discuter avec toi tout ceci ; je ne peux rien faire sans ton avis et tes décisions. A quoi me mènera un insipide cours de droit ? Je ne veux pas être avocat , et je préfère aux places du gouvernement une liberté ignorée, précieuse et
consacrée à mes goûts. D'un autre côté, Dijon est une ville charmante et pleine de ressources pour les arts et le travail. C'est un joli séjour en attendant mieux : je pourrai y vivre à peu de frais, je serai auprès d'un oncle qui ne me refuse rien, qui me regarde comme son fils unique, et qui peut aussi aisément me payer cent louis de dettes que moi donner un louis à un pauvre diable. II faut peser tout cela. Au reste, il ne tient qu'à moi d'y passer le temps que je voudrai; et si je m'y ennuie, je le quitte et tout est dit. Ce n'est point par devoir, mais par goût, que j'y serai. Mandemoi ton avis.
Je commence à me ralentir sur le travail depuis que je ne suis plus seul et que mes parents sont de retour ici. Vive la solitude ! Il faut de toutes les manières que j'aille me ranimer près de toi. Nous passerons nos matinées dans ta bibliothèque à faire des plans, des vers, des projets d'ouvrages, à revoir nos essais précédents, à juger nos progrès. Nous reviendrons dîner avec ton aimable mère, nous repartirons pour aller nous promener dans les environs, un livre dans notre poche, la Nouvelle Hùloïse, par exemple. Je me ménage le
plaisir de la i-elire avec toi, ton style en approche souvent. Tu dois, d'ailleurs, y trouver des beautés que je n'y ai peut-être pas remarquées moi-môme. Nous partagerons ainsi nos jouissances, et elles seront doublées. Le soir, nous reviendrons causer en famille ou lire une tragédie de Voltaire. Tout ceci sera entremêlé de nos aventures passées, de tout ce qui nous est arrivé depuis que nous nous sommes quittés, de nos jugements divers sur une même chose, ou de notre sympathie sur presque toutes. Nous passerons en revue nos penchants, nos désirs, nos projets, nos moyens, nos ressources. Que d'intérêt, et quels jours dans notre vie vaudront les journées de Bienassis !
J'ai une petite collection d'élégies faites dans mes moments perdus. Quelques-unes sont passables. Je porterai tout cela, tu jugeras. J'ai un fatras horrible de pièces en vers ou en prose, commencées, esquissées, abandonnées ; tu dois en avoir autant. Nous verrons tout cela. Il faut concourir pour Xéglantine ou la violette aux Jeux floraux prochains. Qu'en penses-tu? La vue n'en coûte rien. Mais adieu, tu dois t'apercevoir du plaisir que j'ai à m'entretenir avec toi par la longueur de
cette épîlre, et je n'ai encore rien dit de cette
nouvelle amour qui te brûle; c'est que je ne sais
qu'en dire : il me faudrait plus de détails, il me
faudrait avoir vu cette charmante jeune personne,
il me faudrait causer avec toi. Attends-moi dans
les premiers jours d'octobre. Kn sortant de ma
chambre, je vais plaider pour obtenir de partir
alors.
Ton éternel ami,
ALPH. DE LAM
Je n'ai point reçu encore de lettre de Virieu. 11
est toujours bien paresseux. Il quittera Paris
après cet hiver et s'en ira en Limousin avec sa
mère et sa sœur. En as- tu des nouvelles plus
fraîches ? — Écris-moi toujours dès que tu auras
reçu cette lettre : tant de choses s'opposent encore
à l'exécution de mes projets !