‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 1 sur 238 · Correspondance [de] Lamennais · texte numérisé non relu

Correspondance [de] Lamennais

(lomment vous remercier de toutes vos bontés et de cette alîection si précieuse et si douce que vous daignez me conserver? Croyez que mon cœur sent bien vivement tout ce qu'il vous doit, et ne cesse d'y répondre par tout ce que le dévouement a de plus entier et le respect de plus tendre. Non, je ne me suis point lassé de partager vos peines. D'antres pensées, bien différentes, et d'autres sentiinents ont dèteiminé mon retour. J'avais un devoir à remplir, un grand devoir ; il occupe depuis lors tous mes instants. Je me suis fait maîlre de langues, de philosophie, de théologie, etc., et de plus la direction, la confession, et beaucoup d'autres soins, m'ôteiit pres(iue tout le temps dont je pouvais disposer auparavant. De là, un grand dérangement dans mes correspondances les plus chères. Du reste, Dieu bénit merveilleusement l'œuvre 11. 1

entreprise pour sa seule gloire ^ Je n'entre à cet égard dans aucun détail, et vous sentez pourquoi. Si vous aviez quelque occasion de faire savoir à la marquise Violentine.que les dons qu'elle a recueillis fructifient, peut-être le bon Dieu lui inspirerait-il d'en provoquer de nouveaux.

On imprime en ce moment mon nouvel ouvrage-; vous le recevrez dès qu'il paraîtra; il y a des gens qui s'en inquiètent; si c'est curiosité, elle sera satisfaite bientôt; si c'est autre chose, je ne me crois pas obligé d'écrire pour leur plaire, et tant pis pour eux s'ils se sentent blessés par ce que je dis. Je m'attends à de grands cris, et à plus que des cris, peut-être. On ne me comprendra pas tout d'un coup ; mais le temps et les événements connnenteront ce qui pourra paraître obscur. Au surplus, la persécution va bon train : M. deVatimesnil y prend goût. La correspondance de cet homme avec les évéques, les recteurs d'académie, les préfets et les procureurs du roi, aurait étonné Buonaparte et même Lareveillère-Lepanx. Tous les jours, il ferme des écoles, et il n'y en a guère qui ne soient menacées. Tout cela n'est que le commencement d'une plus grande persécution : elle est nécessaire sous plusieurs rapports; son effet sera de ranimer la foi, et de réveiller peut-être l'énergie des catholiques. Quand eux aussi crieront liberté, bien des choses changeront. Jusque-là, il est naturel que la lâcheté trouve l'oppression, et qui ne sait pas défendre son dioit, perd jusqu'à celui de se plaindre.

Je remercie le bon docteur Rossi de son souvenir et de ses conseils; je tâcherai de les suivre le plus qu'il me sera possible; mais il me sera bien difficile d'être exact, car jamais je n'eus plus de travail, et il faut habituellement que je sois debout à cinq heures.

Vous avez bien raison de me reprocher mes torts envers Tisa^. Mais aussi j'ai affaire à tant d'autres animaux î Portalis,

' L'élablissctiiont de MalesUoit.

- Des Progrès de la Bâvlution et de la guerre contre l'Église. Paris. Belin-Maïutai et Devaiix; l vol. in-8\ Réimprimé la même amiée, eld'alwrd en ISÔT, puis en 18 i4, dans les deux éditions des Œuvres coniplèUs publiées in-S" chez Cailleux, in-18 chez Pagnorre.

^ Le chien favori des dames de Seniïl.

l»E i.AMEN.NAIS. 3

Foulrier, Valiinosnil, loult^s C(»s bètrs di^ proie m'ont tait nogliger ce paiivro animal, si doux et si lidèle; je dis nègli^'er, et non oublier, et je désire que celte dislinclion très-juste et très-vraie facilite ma paix avec lui.

M. P.nsson explique sa prèsiMiee près de l'èvèiiue de Beauvais, par les instaures du lloi. Je ne trouve pas celle raison assez constilulionnello pour lui.

Puisse cette nouvelle année passer plus doucement que les autres sur vos tètes si chères î puisse-t-elle vous apporter repos et consolation ! Je mets tout mou cœur dans ces vœux.

mi — A M . I. F. r. V K ON n E v 1 T n o 1. 1. l s.

A la Chonaio. le 9 janvier IS'Jl».

Vos lettres se suivent de bien loin, mon bon ami, et je m'en atllii;:e. Jetais habitué à quelque chose de meilleur et de plus doux. Encore si je pouvais dire : il est heureux, son esprit est tranquille, son cœur coulent; ma^ où est-ce donc quil y a aujourd'hui coiUentoment, tranquillité? J'entends tout le monde se plaindre, et moi je me plains aussi; chacun a sa part de ce poids de malaise qui pèse sur la société. On est dans l'atteule de ce que produira la session qui va s'ouvrir, M. Cotlu, dans un dernier écrit, assez remarquable, nous annonce une révolution. Là-dessus la Révolution jette les hauts ciis, et jure « qu'elle est la meilleure personne du monde, qu'on la calomnie indignement, qu'elle veut l'ordre, la paix, les Bourbons; '> et tout cola est très-vrai : elle vont Tordre, pourvu qu'elle le fasse à son gré; la paix, pourvu qu'on lui obéisse; les Bourbons, pourvu qu'ils consentent à s'en aller, n'importe où. Et, là-dessus, voilà qu'on ouvre de grands yeux pour voir ce que feront et diront MM. les députés; et moi je crois que, comme de coutume, ils diront force sottises, et en feraient encore davantage, si faire n'était plus difficile que |>arler.

Ce qui retardera la crise, inévitable cependant, c'est que le

entreprise pour sa seule gloire ^ Je n'entre à cet égard dans aucun détail, et vous sentez pourquoi. Si vous aviez quelque occasion de faire savoir à la marquise Violentine,que les dons qu'elle a recueillis fructifient, peut-être le bon Dieu lui inspirerait-il d'en provoquer de nouveaux.

On imprime en ce moment mon nouvel ouvrage -; vous le recevrez dès qu'il paraîtra; il y a des gens qui s'en inquiètent; si c'est curiosité, elle sera satisfaite bientôt; si c'est autre chose, je ne me crois pas obligé d'écrire pour leur plaire, et tant pis pour eux s'ils se sentent blessés par ce que je dis. Je m'attends à de grands cris, et à plus que des cris, peut-être. On ne me comprendra pas tout d'un coup ; mais le temps et les événements commenteront ce qui pourra paraître obscur. Au surplus, la persécution va bon train : M. de Yatimesnil y prend goût. La correspondance de cet homme avec les évêques, les recteurs d'académie, les préfets et les procureurs du roi, aurait étonné Buonaparte et même Lareveillère-Lepaux. Tous les jours, il ferme des écoles, et il n'y en a guère qui ne soient menacées. Tout cela n'est que le commencement d'une plus grande persécution : elle est nécessaire sous plusieurs rapports; son effet sera de ranimer la foi, et de réveiller peut-être l'énergie des calholiquos. Quand eux aussi crieront liberté^ bien des choses changeront. Jusque-là, il est naturel que la lâcheté trouve l'oppression, et qui ne sait pas défendre son droit, perd jusqu'à celui de se plaindre.

Je remercie le bon docteur Uossi de son souvenir et de ses conseils; je tâcherai de les suivre le plus qu'il me sera possible; mais il me sera bien difficile d'être exact, car jamais je n'eus plus de travail, et il faut habituellement que je sois debout à cinq heures.

Vous avez bien raison de me reprocher mes torts envers Tisa^, Mais aussi j'ai affaire à tant d'autres animaux î Portalis,

' L'élablisseinont de iMaleslroit.

- Des Progrès de la liévolution et de lu guerre contre l'Église. Paiis, Bcliii-Miuiitar et Devaux; \ vol. in-8". Réimprimé la même année, etdabord eu 1857, puis en 18 4 i, dans les deux éditions des Œuvres complètes publiées in-8° chez Cailleux, in-i8 chez Paguerre.

^ Le chien favori des dames de Senlft.

DE LAMENiNAIS. 3

Fculriei', Vatiincsnil, loiilos ces ljèt<;s do proie m'ont l'ait né- {^Migcr ce pauvre animal, si doux et si fidèhî; je dis négli«,^er, et non oublier, et je désire que celte distinction très-juste et très-vraie facilite ma paix avec lui.

M. Dusson explique sa présence près de l'évêque de Beauvais, [)ar les instances du Iloi. Je ne trouve pas cette raison assez constitutionnelle pour lui.

Puisse cette nouvelle année passer plus doucement que les autres sur vos têtes si chères ! puisse-t-elle vous apporter repos et consolation ! Je mets tout mon cœur dans ces vœux.

id[). — A M. LE BAl'vO.N DE VITROLLES.

A la Glieiiaic, le 9 janvier 18'29.

Vos lettres se suivent de bien loin, mon bon ami, et je m'en afflige. J'étais habitué à quelque chose de meilleur et de plus doux. Encore si je pouvais dire : il est heureux, son esprit est tranquille, son cœur content; ma% où est-ce donc qu'il y a aujourd'hui contentement, tranquillité? J'entends tout le monde se plaindre, et moi je me plains aussi; chacun a sa part de ce poids de malaise qui pèse sur la société. On est dans l'attente de ce que produira la session qui va s'ouvrir. M. Cottu, dans un dernier écrit, assez remarquable, nous annonce une révolution. Là-dessus la Révolution jette les hauts cris, et jure « qu'elle est la meilleure personne du monde, qu'on la calomnie indignement, qu'elle veut l'ordre, la paix, les Bourbons; o et tout cela est très-vrai : elle veut Tordre, pourvu qu'elle le fasse à son gré; la paix, pourvu qu'on lui obéisse; les Bourbons, pourvu qu'ils consentent à s'en aller, n'importe où. Et, là-dessus, voilà qu'on ouvre de grands yeux pour voir ce que feront et diront MM. les députés; et moi je crois que, comme de coulume, ils diront force sottises, et en feraient encore davantage, si faire n'était plus diflicile que parler.

Ce qui retardera la crise, inévitable cependant, c'est que le

libéralisme attaque moins encore le trône que le ministère. Ce moyen est le plus sûr, mais le plus lent. Les masses ne s'échauffent pas pour porter au pouvoir Messieurs tels et tels; et lorsque Messieurs tels et tels viennent à penser qu'ils pourraient bien devenir des gens à portefeuille, ils pensent aussi que ces portefeuilles, une fois obtenus, seront bons à garder, et qu'il ne faut donc pas ébranler tout à fait ce qui est, et se culbuter d'avance soi-même. Ainsi, je conçois que ceci puisse traîner encore quelque temps; pas trop longtemps toutefois, car il y a des choses derrière les hommes; il y a des doctrines, des opinions, des intérêts, des passions, l'impérieux besoin d'un autre état qui précipite les partis tout entiers sur leurs chçfs, et les emporte en un moment bien au delà de leurs volontés. J'ai consigné mes prévoyances, vraies ou fausses, dans un nouvel écrit, qu'on imprime, et que je ferai remettre à M. de Gourchant *, pour qu'il vous l'envoie parla première occasion qui se présentera; je vous prie de m'en dire votre pensée en ami, c'est-à-dire avec une franchise sans miséricorde. Je sais d'avance que nous ne serons pas du même avis en tout. Y«us me trouverez probablement trop hardi, trop désolant, trop décisif. J'ai cependant aussi mes espérances, comme vous le verrez, mais pas prochaines. Il m'est impossible de comprendre un vrai retour vers l'ordre, sans qu'auparavant un grand changement ne se soit opéré dans les esprits et dans Tordre extéiieur de la société. Rien ne saurait rester tel qu'il est, et rien ne saurait changer si tout ne change. Ce n'est pas ce qu'il y a de plus agréable dans notre position.

Veuillez, mon bon ami, faire agréer mes vœux à M'"^ de Vitrolles et à M'"^ Amélie-; ils s'accompliront sans aucun doute, ainsi que ceux que je forme pour vous, s'il suffit qu'ils viennent du cœur. J'ai l'espoir (ju'un hiver plus doux que celui de nos climats sera favorable à l;i santé de M""^ Amélie. Ici, nous avons eu, excepté depuis deux jours, un temps constam-

* Homme d'affaires île M. de Vitrolles. II ne faudrait pas le confondre avec raulciir des prétendus Mémoires fie Madame de Créqui.

* M"« Amélie de Vitrolles, à qui Lunieniiais donne ici son litre de clianoinesse.

ment hiimido, dont nous commençons ù craindre les suites. Heureusement qu'il commence; à geler.

Quand vous ('(Tirez à rnl)l)é Shasten, faites-moi le |)laisir de lui parler de moi. J'ai reçu dernièrement ([uelcjnes lettres de Gap. 11 paraît que votre pauvre évêque s'en va, perdant chaque jour le peu de sens qu'il avait. De pareilles gens, dans de pareilles places, sont une vraie calamité. A son dernier voyage ici, mon frère m'a chargé de vous offrir, quand je vous écrirais, ses hommages et ses amitiés. Ses établissements se maintieiment et s'accroissent; mon affaire va bien aussi: j'espère que le bon Dieu continuera à les bénir. Adieu, cher, très-cher ami ; vous savez avec quelle tendresse je vous suis dévoué.

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