‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 2 sur 238 · A M. LE COMTL DE SE.NFFT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTL DE SE.NFFT

Le 11 janvier 1829.

La Providence qui nous a rapprochés une fois, bien cher ami, et au moment où je n'y voyais presque aucun jour, saura bien nous rapprocher une seconde, quand cette douce réunion entrera dans ses desseins. Nous vivons dans un siècle si mobile ! Qui peut se dire : je serai demain ici ; demain, mes pieds fouleront la même terre, et mes yeux verront le même ciel? Tout se prépare encore pour de grands ébranlements. Les hommes seront emportés comme la paille pai- la tempête, et qui sait si le bon Dieu ne nous jettera point sur le même rivage? Je suis pleinement convaincu que la Société ne saurait êlrQ guérie par les moyens ordinaires ; que les gouvernements, altérés dans leur principe, ne peuvent ni la régénérer, ni se régénérer eux-mêmes ; que dès lors une dissolulioA entière, absolue, est inévitable, et ({u'ainsi on doit moins la considérer en elle-même que dans ses suites, y voyant une de ces crises, terribles à la vérité, mais nécessaires au renouvellement de la vie, selon les lois éternelles du monde moral. Quand un certain nombre d'hommes, saisissant fortement certaines vérités qui sont le fondement de l'ordre, se trouveront

Je n'ai point encore vu le discours du Trône. Ce sera probablement un clief-d'œuvre d'insignifiance. Les minisires ne peuvent ni rester, ni s'en aller; ils n'ont aucune force par .eux-mêmes, et ne savent où en chercher ^ Au fond, nous n'avons pas môme l'ombre d'un gouvernement. Si vous aimiez un peu moins Tisa, je vous proposerais de nous le céder; nous lui donnerions les Affaires étrangères ; ce serait au moins une place remplie, et mieux qu'elle ne le sera vraisemblablement. La nomination prématurée de Feutrier à la pairie, indiquerait qu'il sent sa position chancelante : ce misérable aura passé comme une trombe à travers LÉglise. On continue de persécuter les écoles ecclésiastiques, ainsi que les collèges communaux dont les directeurs et les régents refusent de faire la Déclaration. Le diocèse de Rennes est menacé de perdre tous ses établissements : cela n'est rien encore près de ce que nous verrons bientôt. Il est naturellement impossible que la persécution s'arrête à ce point. Au moins, si l'on se réveillait. Les catholiques belges sont, sous ce rapport, beaucoup plus avancés que nous, ce qui tient surtout à ce que, chez eux, le principe chrétien n'a point été altéré par le gallicanisme ; ils sentent la nécessité de se guérir de cette terrible maladie appelée royalisme, qui a peu à peu détruit toutes les forces de la société. Observez-en les effets en France. Jamais plus grande leçon fut-elle donnée à ceux qui ne ferment pas volontairement les yeux à la lumière ? et nous ne sommes pas au bout. 11 est temps qu'un nouvel esprit se remue dans les peuples, que tout ce qui a puissance aujourd'hui s'accorde à traîner vers l'abîme ; sans cela, point de Salut pour eux, non plus que pour les souverains. On sera promptement à même de juger des résultats de la session qui vient de s'ouvrir. Je ne crois pas qu'il y ait, en aucun sens, beaucoup d'élan dans la Chambre ; mais il s'agit de savoir ce

* En parlant des négociations ouvertes par ses collègues avec l'opposilion libérale, et qui devaient amener à la direction des alTaircs publiques Casimir l^érier, Sébastiani, Benjamin Constant, Duvergier de Ilauranne, elc , M. de La Kcrroimays avait écrit, en décembre 1828 : « Je ne sais où nous allons. Nous devions arborer notre drapeau au centre gauche; maintenant nous le traînons dans Ions les coins de la Chambre. »

que la faction oxif,^era d'elle ; car le poiivoii" n'est plus maintenant dans aucun des corps de l'Ktat. L'entrée du prince de l'olignac au niinislèrc liâlerait la calastro[)he ', et peut-êlre serait-ce un bien ; il n'a di; force que tout juste ai (ju'il en faut pour en donner à ceux qui veulent une révolution, et je m'étonne (pie ceux-ci ne l'aient pas senti d'abord. L'n ministère simplement libéral est celui qui peut le mieux retarder la crise nécessaire; bien que la peur soit aveugle, je parie qu'elle le devinera, et s'en fera un mérite près de la là(;beté.

On dit que M. de Haller a le projet de se retirer dans le canton de Soleure, où il a acbeté une maison.

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